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African Business

La potentielle manne pétrolière de la RD Congo

La République démocratique du Congo courtise des acheteurs, Total et Dig Oil, pour deux permis d’exploration pétrolière détenus par Dan Gertler. Serait-ce le début de la manne pétrolière du pays ? Quelles retombées pour les populations, en RD Congo et en Ouganda ?

Par Shoshana Kedem

Sous les eaux du lac Albert, encadrées par les montagnes bleues de cobalt du nord-est de la République démocratique du Congo, les prospecteurs considèrent que de vastes réserves de pétrole brut attendent d’être exploitées. Pas une goutte de pétrole n’a jamais été pompée des champs, situés à cheval sur la frontière orientale entre la RD Congo et l’Ouganda.

Un accord, signé en avril 2021, verra les sociétés pétrolières construire un oléoduc de 3,5 milliards de dollars s’étendant sur 1 444 km jusqu’au port maritime de Tanga, dans l’océan Indien, en Tanzanie, du côté ougandais, où il existe des réserves prouvées de 6,5 milliards de barils.

Entre-temps, deux permis d’exploration de blocs côté RD Congo accordés à l’origine à des sociétés détenues par le magnat israélien Dan Gertler en 2010 sont devenus libres.

Les blocs en question sont très risqués, de par leur position géo-politique, et surtout parce qu’il n’est pas garanti qu’on y trouve du pétrole exploitable. Leur mise en activité constituerait pourtant une source sérieuse de revenus pour la RD Congo, tandis que TotalEnergies fait figure de partenaire sérieux.

Gertler, qui est passé de négociant en pierres précieuses à investisseur dans le secteur des ressources de l’Afrique, a été frappé de sanctions américaines en 2017 pour avoir profité d’« accords pétroliers opaques et corrompus ».

Les révélations ont suscité l’indignation des groupes de défense des droits congolais et internationaux, compliquant les investissements de Gertler dans le pays.

Le Trésor américain estime qu’entre 2010 et 2012 seulement, la RD Congo aurait perdu plus de 1,36 milliard $ de revenus dus à la sous-évaluation des actifs miniers qui ont été vendus à des sociétés offshore liées à Dan Gertler. Lequel nie tout acte répréhensible.

Lorsque les permis pétroliers ont été renouvelés cette année, après avoir été prolongés à plusieurs reprises, le ministère du Pétrole a déclaré qu’ils étaient arrivés à expiration. Les sociétés enregistrées dans les îles Vierges britanniques, Caprikat et Foxwhelp, qui détenaient les licences, n’avaient même pas commencé à forer, malgré la réalisation d’une étude sismique en 2012. Pour se justifier, ces sociétés évoquaient « un cas de force majeur », à savoir l’absence de progrès du gouvernement dans la recherche d’un moyen d’exporter le pétrole.

Le processus doit être transparent

« La force majeure a ensuite été confirmée en mai 2021 par le Conseil d’État et reste donc en place jusqu’à ce que ses raisons soient résolues, par la loi », expliquait un porte-parole.

Dans l’industrie mondiale du pétrole et du gaz, le non-respect par une entreprise de son programme de travail minimum risque de perdre ses licences, rappelle Roderick Bruce, directeur de la recherche Africa Oil and Gas Risk chez IHS Markit. « Il est possible de regarder cela sans trop entrer dans la politique », poursuit l’analyste.

« Tout ce que les autorités font, c’est exercer leurs droits contractuels gouvernementaux. Cela en soi serait rafraîchissant pour la RD Congo si elle menait correctement ses processus d’autorisation conformément à la législation. Dans le passé, il y a eu des cas d’accords de partage de production annulés alors qu’ils étaient encore valides. »

Total – désormais TotalEnergies –, actionnaire majoritaire des champs de la rive ougandaise du lac, a signé au printemps un accord de 5,1 milliards $ avec l’Ouganda dans le cadre du développement des champs et de la construction du pipeline vers Tanga.

L’oléoduc Tanzanie-Ouganda est également le seul moyen d’amener le pétrole des champs de la RD Congo sur le marché, explique Roderick Bruce. « La raison pour laquelle ces blocs sont très intéressants est qu’ils sont géologiquement similaires et potentiellement liés aux blocs que Total possède en Ouganda de l’autre côté du lac Albert. »

C’est pourquoi Total est l’un des favoris pour s’emparer de ces blocs maintenant qu’ils sont libres, car il peut alors utiliser son propre oléoduc pour exporter du pétrole de l’Ouganda vers la Tanzanie.

Selon diverses sources, Total serait en pourparlers pour acheter les blocs 1 et 2, le ministre des hydrocarbures de la RD Congo, Didier Budimbu, s’est d’ailleurs rendu à Paris en juillet pour évaluer l’intérêt du groupe français. « On pourrait aboutir à un accord où Total est l’opérateur et DIG Oil est un partenaire minoritaire », explique Roderick Bruce.

En 2018, la Chambre de commerce internationale, basée à Paris a jugé que la RD Congo avait manqué à ses obligations envers DIG Oil en empêchant la société d’effectuer des travaux d’exploration sur des champs dans le centre du pays.

Une incertitude de taille

En guise de sanction, le tribunal a ordonné au Congo de payer à DIG Oil 617,4 millions $. Le pays disposait alors de 671 millions $ de réserves, selon la Banque centrale. Dans le cadre d’un processus de règlement qui, selon DIG Oil, est en cours de négociation, la junior sud-africaine devrait recevoir 300 millions $ d’actifs et de liquidités.

« Les modalités de cette opération doivent encore être finalisées, mais ne sont pas exclusives aux concessions pétrolières et peuvent inclure des concessions minières ou tout autre actif ou activité », commentait Andrea Brown, PDG de DIG Oil, en juin.

Dans le cadre du règlement, DIG Oil pourrait se voir offrir les blocs. Aucune goutte de pétrole n’a encore été découverte ou extraite de ces blocs, ce qui rend extrêmement risquée la perspective d’investissements supplémentaires de Total dans l’« un des pays les plus risqués au monde », prévient Roderick Bruce. « Ces blocs présentent un risque extrêmement élevé. Il n’y a aucune certitude que l’on y trouve du pétrole. »

Le pays est également harcelé par l’insécurité autour des blocs et est très précaire d’un point de vue réglementaire, comme l’a montré l’affaire Dig Oil. Il y a de nombreuses raisons pour lesquelles Total pourrait hésiter à y aller et à dépenser plus d’argent.

« Pourtant, un accord avec Total pourrait annoncer la manne pétrolière dont les revenus pourraient sortir des millions de personnes de l’économie délabrée du Congo de la pauvreté », considère Jimmy Munguriek, avocat de Resource Matters, un groupe basé à Bruxelles qui milite pour une meilleure gestion des ressources.

TotalEnergies serait également plus susceptible de négocier un accord dont les termes sont transparents et conformes au droit international.

Le groupe français a quitté le bloc 3 sur le lac Albert en 2019, mais son travail a eu un impact positif sur la communauté locale. « Pendant le temps que Total a passé en Ituri, le dialogue avec la communauté locale était clair, ses dirigeants ont écouté et interagi avec les habitants.

Si Total peut venir sur ces blocs, c’est une bonne nouvelle, car nous savons qu’il sera transparent et assurera le suivi de ses responsabilités et de ses activités », a déclaré à African Business Jimmy Munguriek. Lequel est actuellement à Bunia, une ville à 25 km à l’ouest du lac Albert, où il travaille avec la société civile pour s’assurer qu’un accord à venir protège les intérêts du peuple congolais.

En tant que signataire de l’Initiative pour la transparence des industries extractives (ITIE), Total est également tenu de respecter les normes mondiales de bonne gouvernance de l’industrie du pétrole, du gaz et des ressources minérales. Grâce à l’ITIE, TotalEnergies peut être suivi dans tous les secteurs de la chaîne de ses activités au Congo.

« Ce sera bon pour la RD Congo et les investissements futurs dans son secteur pétrolier et gazier. » Pour qu’un nouvel accord renverse le sort des ressources du Congo, assombri dans le passé par la corruption, les courtiers doivent être transparents sur les conditions exactes de l’engagement.

SK

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