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La paix en Éthiopie pourrait relancer l’économie

La paix en Éthiopie pourrait relancer l’économie
  • Publiénovembre 21, 2022

La guerre a fait des ravages en termes de vies, de réputation et d’économie, mais certains investisseurs restent optimistes quant aux capacités de résilience de l’Éthiopie. Reste à convaincre les détenteurs de capitaux de revenir dans le pays, ce qui passe par une paix durable.

 

Après deux ans de guerre civile, le gouvernement éthiopien et le Front populaire de libération du Tigré (TPLF) ont enfin signé, début novembre, un accord de cessez-le-feu sous l’égide de l’Union africaine, après huit jours de négociations en Afrique du Sud.

Les Nations unies ont qualifié l’accord, signé à la veille du deuxième anniversaire de la guerre, de « première étape essentielle » vers la fin de l’un des conflits contemporains les plus sanglants, qui a fait des milliers de morts dans les combats, contraint des millions de personnes à fuir leur foyer et donné lieu à des accusations de crimes de guerre.

Le pas vers la paix est timide. L’économie a payé un lourd tribut et la réputation du Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, a été entachée. Mais des investisseurs tels que Zemedeneh Negatu, président mondial du Fairfax Africa Fund, affirment que l’accord de paix offre une chance de redressement à l’Éthiopie. « Je ne vois pas d’effet permanent sur l’économie. Les fondamentaux du pays restent attractifs et mon sentiment est que le pays va retrouver sa dynamique de croissance. C’est pourquoi nous envisageons de réaliser un investissement encore plus important en Éthiopie. »

« Alors que le gouvernement a besoin des investissements étrangers pour surmonter les graves pénuries de devises et stimuler la croissance économique, l’incertitude qui prévaut présente des risques, une situation défavorable pour les investisseurs potentiels, notamment les banquiers étrangers. »

L’accord de cessez-le-feu n’est pas la première tentative de paix entre les belligérants. Une trêve d’environ neuf mois a été rompue en août, et le dernier accord pourrait être difficile à faire accepter par le TPLF aux populations de la région. L’accord prévoit le désarmement complet des forces du Tigré dans les trente jours et ouvre la voie à l’entrée des troupes gouvernementales éthiopiennes dans la capitale régionale du Tigré, Mekelle.

Kjetil Tronvoll, professeur à l’Oslo New University College, considère qu’il serait « extrêmement controversé » de convaincre les forces du Tigré de « désarmer volontairement et de se rendre indéfendables face à un ennemi qu’elles combattent depuis deux ans ».

Cependant, les deux parties subissent une pression importante pour parvenir à un accord durable. Ces derniers mois, une offensive du gouvernement éthiopien a de nouveau fait planer le spectre de la famine dans le Tigré. Avant même la reprise des hostilités, les Nations unies estimaient que quelque 13 millions de personnes étaient « dans le besoin » dans une zone de guerre comprenant le Tigré, l’Amhara et l’Afar dans le Nord. Dans les semaines qui ont précédé l’accord, le gouvernement tigré a perdu le contrôle de localités cruciales, dont la grande ville de Shire, au profit des forces gouvernementales. 

De plus, le gouvernement éthiopien a également subi une très grande pression de la part de la communauté internationale depuis la reprise de son offensive fin août. En octobre, le président de l’Union africaine, Moussa Faki Mahamat, a appelé à un cessez-le-feu inconditionnel et le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a exigé le retrait immédiat et le désengagement des forces armées érythréennes, qui soutiennent le gouvernement éthiopien.

« Il n’y a pas de solution militaire », a-t-il déclaré. « Les civils paient un prix horrible. Les attaques aveugles – y compris dans les zones résidentielles – tuent chaque jour davantage d’innocents, endommagent les infrastructures essentielles et limitent l’accès aux services vitaux. »

Mi-octobre, une déclaration commune de l’Australie, du Danemark, de l’Allemagne, des Pays-Bas, du Royaume-Uni et des États-Unis a exprimé sa « profonde inquiétude » face à l’escalade et à la situation humanitaire dans le nord de l’Éthiopie. La déclaration a pris note des preuves récentes d’exécutions illégales, d’abus physiques et de violence sexiste, publiées par la Commission internationale des experts en droits de l’homme sur l’Éthiopie (ICHREE) et d’autres agences : « Nous sommes profondément préoccupés par la conclusion de la ICHREE selon laquelle il existe des motifs raisonnables de croire que la population civile a été utilisée comme méthode de guerre. La reprise des combats dans le nord de l’Éthiopie soulève un risque élevé de nouvelles violations des droits de l’homme et d’abus. »

La pression économique s’accentue également. Le gouvernement espère lancer un nouveau programme de financement avec le FMI afin de procéder à la restructuration prévue de sa dette de 30 milliards de dollars. La fin du conflit donnerait au gouvernement l’occasion de réparer les dommages que le conflit a causés à son image internationale. L’accord représente « une étape critique vers la restauration d’une paix et d’une stabilité durables », juge le FMI. « Les services du Fonds discutent actuellement avec les autorités de leurs plans de réforme, ce qui pourrait ouvrir la voie à la négociation d’un éventuel nouveau programme du Fonds. Nous allons envisager les prochaines étapes et en discuter avec les autorités. »

 

La guerre déprime l’économie

La guerre a contribué au ralentissement de la croissance du PIB, qui est passée de 9 % en 2019 à 6,1 % en 2020, 6,2 % en 2021 et une projection de 3,8 % en 2022, selon le FMI.

« Si la guerre a perturbé l’activité commerciale au Tigré, elle a également eu un impact négatif sur la croissance économique dans l’ensemble du pays », explique Greta Kunauskaite, analyste chez Euromonitor International. « En raison des violations des droits de l’homme, l’Éthiopie a été suspendue de l’AGOA, perdant ainsi l’accès en franchise de droits aux États-Unis et poussant les fabricants étrangers à fermer leurs installations. » Par exemple, le géant mondial de la mode PVH Corp, qui représente de grandes marques, a fermé son usine de fabrication à Hawassa, le parc industriel modèle de l’Éthiopie.

 

Auparavant, l’Éthiopie avait profité de son accès en franchise de droits au marché américain pour réussir à attirer des investisseurs étrangers dans son secteur manufacturier, en particulier dans le domaine du textile et de la chaussure.

« De plus, les notations de crédit du pays ont été dégradées, ce qui a dissuadé les investisseurs potentiels, tandis que le soutien des donateurs a diminué et que les prêteurs multilatéraux comme la Banque mondiale et le FMI sont moins enclins à débourser des prêts à l’Éthiopie, ce qui exacerbe les pénuries de devises actuelles dans le pays », explique Greta Kunauskaite.

Selon qui « le manque de réserves de change et la poursuite de la dévaluation du birr, ont déclenché une spirale inflationniste dans le pays. Sur 2020-21, le taux d’inflation a déjà dépassé les 20 % en Éthiopie et devrait dépasser les 30 % sur 2022-2023 ».

Le conflit a nui à la réputation d’Abiy Ahmed. Autrefois loué comme un « unificateur » et lauréat du prix Nobel de la paix ; un article accablant du New Yorker a récemment enquêté sur les accusations selon lesquelles il aurait attisé la guerre civile et son armée aurait été impliquée dans des atrocités.

 

Les fondamentaux restent solides

Zemedeneh Negatu souligne néanmoins que l’Éthiopie possède l’une des plus grandes économies d’Afrique subsaharienne et que son PIB a continué de croître malgré les turbulences, notamment l’épidémie de Covid-19 et l’inflation mondiale. Alors que la poussière est en train de retomber, Fairfax Africa Fund conseille les banques qui prévoient d’entrer dans le pays.

« Je parle en tant qu’entreprise américaine qui investit activement en Éthiopie », précise le président mondial du Fairfax Africa Fund. « Les investisseurs viennent en Éthiopie pour le long terme. Les fondamentaux sont restés solides, même à travers l’épidémie de Covid-19 et la guerre entre la Russie et l’Ukraine. C’est une indication que l’Éthiopie a une économie résiliente. »

La démographie, l’agriculture et les ressources naturelles sont quelques-unes des raisons pour lesquelles l’Éthiopie reste attractive. Elle abrite environ 123 millions de personnes et ce nombre augmente de plus de 2 % chaque année, selon Macro Trends.

« Les populations jeunes et nombreuses se traduisent par une puissance économique et l’âge médian en Éthiopie est inférieur à 20 ans », explique Zemedeneh Negatu. « Cela signifie une productivité élevée combinée à des coûts de main-d’œuvre, d’énergie et d’infrastructures compétitifs. »

Un autre facteur est que l’Éthiopie est prête pour une urbanisation rapide. Aujourd’hui, l’Éthiopie est l’un des pays les moins urbanisés d’Afrique. Seuls 20 % environ des Éthiopiens vivent dans des villes, mais ce chiffre évolue rapidement et devrait doubler pour atteindre 40 % d’ici 2040.

L’agriculture est un autre domaine dans lequel l’Éthiopie de l’après-guerre a un avantage, avec la possibilité d’exporter des produits vers les pays voisins que sont le Kenya, la Somalie et le Soudan, ainsi que vers le Moyen-Orient. L’Éthiopie possède environ 75 millions d’hectares de terres arables, dont seulement 16 millions sont cultivés. La terre, l’eau et la main-d’œuvre sont disponibles.

Les ressources naturelles intactes de l’Éthiopie sont un autre domaine prometteur. Cet été, le pays a annoncé la découverte de 7 trillions de pieds cubes de gaz naturel dans le bassin de l’Ogaden. « Cette quantité de gaz naturel est monnayable », déclare Zemedeneh Negatu ; « une partie pourrait être utilisée au niveau national et une autre pourrait être exportée vers des pays comme la Chine. »

La banque et les télécoms, auparavant dominés par des monopoles gouvernementaux, sont des espaces où Ahmed a tenté d’ouvrir le secteur à la concurrence privée. Un projet de nouvelle législation bancaire permettrait aux prêteurs étrangers de prendre des participations allant jusqu’à 30 % – et aux particuliers étrangers jusqu’à 5 % – dans les banques éthiopiennes. Les détails du projet définitif sont encore en cours de finalisation à l’approche de sa publication en décembre.

Dans le secteur des télécommunications, le gouvernement a accordé une licence au Partenariat mondial pour l’Éthiopie dirigé par Safaricom, un consortium qui comprend le japonais Sumitomo et le britannique Vodafone.

 

Rétablir la stabilité

De son côté, Greta Kunauskaite met en garde contre l’instabilité politique et économique persistante qui pourrait dissuader les investisseurs. « Alors que le gouvernement a besoin des investissements étrangers pour surmonter les graves pénuries de devises et stimuler la croissance économique, l’incertitude qui prévaut présente des risques, une situation défavorable pour les investisseurs potentiels, notamment les banquiers étrangers. Les résultats récents de la libéralisation des télécoms illustrent le manque d’appétit des investisseurs en Éthiopie. Sur les neuf entreprises qui ont manifesté leur intérêt à soumissionner pour des licences de télécommunications, seules deux ont soumis leurs offres. »

Les entreprises n’ont pas pu construire leurs propres infrastructures en raison des risques liés à l’investissement et à la possession d’infrastructures de télécommunications dans un pays en guerre. Au lieu de cela, on attendait d’elles qu’elles s’appuient sur l’infrastructure de télécommunications existante, qui n’est pas toujours de bonne qualité.

Les investisseurs potentiels citent le manque d’informations sur l’accès aux devises étrangères et le coût de l’utilisation des infrastructures de l’État comme les principaux obstacles à l’investissement », explique Greta Kunauskaite. « En raison des risques économiques, de l’inflation non maîtrisée et du manque de transparence du gouvernement, la libéralisation du secteur bancaire risque de connaître un scénario similaire, avec une indifférence dominante des investisseurs jusqu’à ce que la situation financière et politique du pays devienne plus stable. »

Néanmoins, Greta Negatu note que les banques africaines et les banques du Golfe ont manifesté leur désir de s’implanter en Éthiopie. « Toutes ces banques montrent un très fort intérêt pour l’Éthiopie. Les banques kényanes ont envoyé leurs exécutifs. »

Avec un accord de paix enfin signé, les investisseurs verront bientôt si le gouvernement d’Ahmed peut restaurer la stabilité nécessaire pour que l’Éthiopie se remette sur les rails.

@AB

 

Écrit par
Heidi Garnett

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