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African Business

La Francophonie se voit en communauté économique

L’idée d’une zone économique francophone veut fédérer autour de réformes financières et fiscales. Pour amener les pays à passer à l’acte, il faudra les convaincre de leurs complémentarités et aborder autrement le financement du secteur privé.

Par Nicolas Bouchet

« Renforcer la Francophonie économique. » L’idée ancienne d’une zone économique francophone a fait son retour à la Réunion des entreprises de France (REF) organisée à Paris par le patronat français. Avec la participation de plus de 600 entreprises, dont 450 venues de la Francophonie, et 27 délégations de représentants nationaux du patronat, le président du MEDEF, Geoffroy Roux de Bézieux a su réunir son public pour vanter l’idée d’une « prospérité en commun ».

« Les entreprises francophones doivent considérer l’Afrique comme une destination naturelle pour leurs investissements ; dans le monde francophone, nous sommes aussi interdépendants que les Européens en 1945   », observe le Premier ministre ivoirien, Patrick Achi.

Face à un Commonwealth offensif mené par un Royaume-Uni libéré de l’Union européenne, il s’agit d’offrir aux pays africains, majoritaires, une alternative à l’offre chinoise, massive et bon marché, dans une zone économique.

Certes, celle-ci est dispersée du Québec au Vietnam mais elle comptera 700 millions de locuteurs du français d’ici à 2060, et représente déjà 16% du PIB mondial. Pour y parvenir, il faudra des actions concrètes et une feuille de route précise pour faire quitter son état de slogan à cette Francophonie économique rêvée.

Le MEDEF, par l’organisation d’une rencontre annuelle – la prochaine pourrait se dérouler en Côte d’Ivoire –, veut lui donner une rampe de lancement. Il y va de la recherche d’une communauté organisée. « Ici, on semble être dans une réunion de famille », se réjouit son président. Le Premier ministre ivoirien, Patrick Achi, cite volontiers Camus : « J’ai une patrie, la langue française. » Pourtant, les pays de la zone francophone représentent, pour l’instant, un ensemble bien trop divers.

Effet d’éviction de la dette publique

Thierry Rajaona (GEM, patronat malgache) souligne ainsi la différence criante entre le sous-financement des économies africaines qui connaissent des taux de financement des entreprises de 15% à 30%, et la disponibilité massive du crédit dans les pays asiatiques de la zone dont les taux peuvent dépasser 100 %.

La marge d’endettement en Afrique francophone est donc importante mais il reste que les banques financent trop peu et demandent trop de garanties. « Il y a eu un effet d’éviction fort par le financement du déficit public, et les banques n’ont plus besoin de financer les entreprises ! », analyse Aziz Mebarek (Africinvest). Captées par les besoins financiers des États, les ressources longues viennent à manquer, au détriment de la croissance des entreprises du continent.

Tendance de long terme, « nos banques demeurent adverses au risque du fait de la faible mobilisation de l’épargne », rappelle Cheikh Taher (Banque centrale de Mauritanie). Les marchés financiers nationaux ne sont pas assez profonds, ce qui crée l’obligation de se financer sur les marchés internationaux, par l’entremise de banques nationales ou régionales.

La concurrence bancaire elle aussi demeure trop faible, d’autant que les françaises ont quitté le terrain pendant la pandémie, à l’exception de Société Générale. Laurent Tamegnon (Sanecom), témoigne d’un manque de fonds jusque dans le secteur de la santé que l’on imaginerait pourtant en surchauffe dans le contexte sanitaire.

Quel paysage dessiner pour remédier à cette situation, et comment aboutir à cet « espace de coopération idéal pour fluidifier les échanges sans barrière linguistique », comme le souhaite Andry Rajoelina, président de Madagascar ? Premières intéressées, les entreprises d’Afrique francophone bénéficient d’abord des avantages d’une zone économique commune.

L’Afrique, une destination naturelle des investissements

D’abord par une intégration douanière et des régulations qui abaisseraient de plus en plus les barrières tarifaires et non tarifaires. Ensuite par une coopération des institutions financières régionales, que Serge  Ekué (BOAD) imagine être « l’interconnexion entre émetteurs de dette disposant d’un bon rating par la nature de leurs actionnaires et par leurs bonnes connaissances des attentes du marché ».

Geoffroy Roux de Bezieux

Mieux, « les entreprises francophones doivent considérer l’Afrique comme une destination naturelle pour leurs investissements », encourage Patrick Achi. Qui cherche aussi à fixer l’image d’un Commonwealth alternatif sur l’exemple de l’Union européenne. « Dans le monde francophone, nous sommes aussi interdépendants que les Européens en 1945 », assure-t-il.

Les entreprises européennes lui emboîtent le pas en partageant leur expérience. En imaginant cette future zone économique, elles vantent les avantages que confère leur lingua franca à la conclusion de contrats dans des environnements d’affaires proches, et les économies de coûts de traduction linguistique et juridique face à l’anglais et sa common law.

« L’avantage d’une langue commune est de gagner du temps et de faire des économies en annulant certaines barrières non tarifaires », renchérit Geoffroy Roux de Bézieux. Pour réaliser cette vision, il faudra d’abord que les pays africains assurent « l’énergie, la santé, l’éducation, et la formation », fait observer Serge  Ekué. Pour aller vers un meilleur financement de tous les secteurs, on évoque la baisse de leurs taux directeurs par les banques centrales.

Condition forte pour éclaircir l’horizon, les régulations bancaires nationales devront changer. Établir des fonds de garantie dans les pays aidera certes, mais ne suffira pas à harmoniser les pratiques. Nicolas Jean (Gide Loyrette Nouel) espère « un échange entre tous les acteurs de la Francophonie qui pourrait aboutir à un pacte sur les bonnes pratiques.

Les banquiers doivent aboutir à des outils adaptés qui ne demandent pas trop de garanties ». Ce sera selon lui nécessaire pour mettre fin aux « présomptions de risque maximales » qui grèvent les crédits en Afrique francophone.

Ces économies auront besoin chacune d’une banque d’investissement capable d’emprunter sur les marchés internationaux, pour laquelle le modèle de la BPI française fait référence. Un soutien fort des institutions financières internationales serait nécessaire pour abonder de futures dépenses fiscales par des gouvernements qui ne parviennent encore pas à élargir leurs assiettes d’imposition.

Une plateforme permanente de dialogue

Pour autant, le risque demeure que ces besoins soient en passe d’être comblés sur le continent avant que la Francophonie économique ne voie le jour. Comme le rappelle Anne-Laure Kiechel (Global Sovereign), de nouveaux créanciers bilatéraux n’ont pas attendu pour faire leur apparition.

La Chine par le financement des infrastructures, mais aussi la Turquie et les pays du Golfe répondent à « la pression sur les finances de l’État » qui connaît une diminution de ses recettes tout en opérant des investissements contraints par la pandémie dans le social et le développement.

Dans une Déclaration de Paris publiée le 25 août, les organisations patronales réunies à la REF ont voulu amorcer un mouvement décisif en créant « une plateforme permanente de dialogue et de coordination des patronats francophones ». Les gouvernements de l’OIF (Organisation internationale de la Francophonie) devront donner suite lors de leur prochain sommet à Djerba (Tunisie), les 20 et 21 novembre.

NB

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