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African Business

Jean-Fidèle Otandault : «Nos pays doivent prendre une autre mission dans la mondialisation»

Les pays occidentaux doivent eux aussi faire face à une explosion de leurs dettes. Mais du fait de leur fragilité et de leur dépendance aux cours des matières premières, les économies du continent sont plus durement touchées. Ainsi, plusieurs États partenaires et les institutions internationales ont suggéré une annulation de leur dette.

L’affectation du budget global d’Investissement sur trois ans, selon ce modèle « 80/20 », devrait permettre de limiter l’impact économique de la crise pour les États africains et de créer des économies plus résilientes à l’avenir.

L’objectif est d’éviter d’ajouter à la crise sanitaire une crise économique et sociale majeure. S’agissant de la dette intérieure, puisque nos États font face à des difficultés financières, le Gabon pourrait proposer, aux pays frères d’Afrique centrale, une titrisation de cette dette. Elle serait rachetée par les banques commerciales, grâce à un apport de liquidités de la Banque centrale, à un taux faible.

Cela aurait pour conséquence d’injecter rapidement de l’argent dans les économies. Les banques commerciales pourraient ensuite se faire rembourser par les États, quelques années plus tard à des taux faibles. Il est clair que ce mécanisme ne fonctionnerait que pour le règlement de la dette intérieure car nous avons une maîtrise sur la devise permettant de l’apurer.

Nous pouvons aller plus loin, en demandant à la Banque centrale de racheter ces dettes auprès des banques commerciales. Cela dégraderait son bilan, mais nous avons vu que les Européens, les Japonais et mêmes les Américains ont eu recours à plusieurs reprises depuis 2008 à ce procédé. Certains pays de l’Union européenne le réclament actuellement et la Banque d’Angleterre a brisé le tabou dernièrement en affirmant y recourir.

Mais un tel mécanisme ne constitue une solution que si nous poursuivons parallèlement l’assainissement de nos situations budgétaires. Il faut mettre fin aux problèmes structurels qui occasionnent de l’endettement, tout en poursuivant la diversification de nos économies, en privilégiant davantage les marchés africains pour nos échanges.

Et s’agissant de la dette extérieure ?

Qu’elle soit bilatérale ou multilatérale, l’objectif d’une annulation paraît séduisant, mais il faudrait en examiner les conditions et le mécanisme, pour nous assurer de préserver notre souveraineté. Dans tous les cas, un moratoire sur plusieurs années serait un minimum.

Dans l’hypothèse d’un moratoire sur les dettes extérieures et d’un apurement des différentes dettes intérieures, il sera impératif de réorienter les recettes budgétaires vers les dépenses essentielles et surtout, relancer la croissance au travers de l’investissement. Des investissements structurants et non pas de prestige.

Faut-il privilégier une réponse panafricaine ou une réponse nationale pour limiter les effets de la crise économique ?

L’un n’exclut pas l’autre ! Au-delà des mesures nationales que nous avons détaillées, nous devons travailler ensemble, main dans la main, pour reconstruire l’Afrique après la crise. L’Union africaine doit être l’instance de base pour créer un cadre propice à faire rebondir la croissance du continent. La Zlecaf (Zone de libre-échange continentale africaine) est notre avenir, j’y crois dur comme fer. Nos talents doivent pouvoir travailler sans contraintes dans un pays ou un autre. Et ce, pour que l’Afrique puisse mutualiser et capitaliser sur ses ressources intellectuelles.

De plus, le commerce intra-africain doit être libéré de ses barrières tarifaires pour que l’économie africaine soit plus forte et plus compétitive face au reste du monde. Il s’agit de faire en sorte qu’à terme, les flux économiques internes au continent soient supérieurs aux flux externes. Et pour l’instant, nous en sommes bien loin…

Cela nécessitera des ajustements bien sûr, pour que les travailleurs et petits producteurs des différents pays puissent y trouver leur compte, sans pâtir d’une concurrence féroce. Il faudra donc imposer des garde-fous, garantir des prix minimums que nous fixerons ensemble. Cette crise peut nous permettre, j’y crois fermement, de relancer le rêve de nos aînés et de construire enfin l’Afrique unie qui comptera dans le monde de demain.

Nous devons absolument diversifier et miser sur d’autres secteurs comme l’agriculture, qui doit être à la fois plus intensive tout en étant respectueuse de l’environnement. N’oublions pas les nouvelles technologies et surtout la transformation des matières premières.

Enfin, nous ne pouvons pas évoquer la crise actuelle sans parler de la situation de la recherche scientifique sur le continent. Nous voyons bien que nous sommes à la traîne. L’Afrique importe près de 94% des médicaments consommés dont 55% d’Europe et 5% de Chine. En Afrique centrale, nous importons 99% des médicaments pour soigner nos populations.

Ce qui expose le continent au risque de pénurie de produits pharmaceutiques face à la pandémie actuelle.

De plus, j’observe que nous attendons beaucoup des travaux effectués par des laboratoires en Europe, en Amérique du Nord et en Asie, même si ces dernières semaines, j’entends qu’il y a des propositions africaines en matière de traitement. Malgré le travail de nombreux scientifiques formés ces 50 dernières années, nous ne donnons pas toujours à la recherche scientifique la place qu’elle mérite.

Nous ne savons pas attirer chez nous les nombreux Africains formés à l’étranger, parfois à l’aide de bourses d’études financées par nos pays. C’est l’autre leçon de cette crise et il me semble que nous devons y apporter des réponses. Par exemple, en se fixant un objectif en matière de budgets consacrés à la recherche, avec si possible la participation d’entreprises privées, au moyen notamment d’incitations fiscales.

*Jean-Fidèle Otandault, ancien ministre chargé du Budget et de la promotion des investissements (Gabon)

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