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African Business

Jean-Fidèle Otandault : «Nos pays doivent prendre une autre mission dans la mondialisation»

Les pays africains doivent se détacher du rôle qui leur a été historiquement confié dans la chaîne du système mondialisé, en s’attribuant une autre mission. Comment l’Afrique peut-elle guérir de la double crise sanitaire et économique actuelle ? Quels moyens le continent et ses partenaires peuvent-ils engager ? L’ancien ministre chargé du Budget et de la promotion des investissements au Gabon, Jean-Fidèle Otandault, apporte des éléments concrets de réponse.

Propos recueillis par André Latour

Quelles mesures doivent prendre les États africains pour limiter l’impact de la pandémie ?

Dans un premier temps, ils doivent tout faire pour éviter un arrêt brutal de l’activité économique sur le continent. Ils doivent consacrer à la réponse sanitaire tous les fonds nécessaires pour limiter la propagation du virus et prendre en charge les personnes nécessitant des soins médicaux.

Renforcer le système de santé devient, dans le contexte actuel, une mesure économique immédiate pour l’Afrique subsaharienne. C’est même la première des priorités économiques. Des sommes importantes ont été consacrées à la santé ces dernières années dans nos pays mais l’argent ne suffit pas toujours pour avoir de l’efficacité.

C’est pourquoi, à moyen terme, pour mieux soutenir ce secteur, il serait de bonne gestion de procéder à un audit de nos hôpitaux, afin d’identifier les marges d’amélioration dans leur organisation et leur fonctionnement. Cela dit, nous devons d’ores et déjà penser l’après-Covid-19.

Le commerce intra-africain doit être libéré de ses barrières tarifaires pour que l’économie africaine soit plus compétitive face au reste du monde. Ainsi, les flux économiques internes au continent seront supérieurs aux flux externes. Aujourd’hui, nous en sommes bien loin…

Les économies qui subiront les plus lourdes conséquences sont évidemment les économies rentières. Nous alertons depuis plusieurs années déjà mais il faut espérer que cette fois-ci, le sursaut aura bien lieu. Nous devons absolument diversifier et miser sur d’autres secteurs comme l’agriculture, qui doit être à la fois plus intensive tout en étant respectueuse de l’environnement. N’oublions pas les nouvelles technologies et surtout la transformation des matières premières.

L’Afrique est mal intégrée aux chaînes de valeur globales. Elle demeure principalement exportatrice de matières premières et importatrice de produits finis. Nous le voyons par exemple dans la filière bois, le pétrole, le coton ou le café-cacao. C’est un non-sens ! Pour s’en sortir, les pays africains doivent se détacher du rôle qui leur a été historiquement confié dans la chaîne du système mondialisé, en s’attribuant une autre mission.

Dans ce changement de paradigme, les États doivent jouer pleinement leur rôle, tout d’abord en investissant massivement dans les infrastructures, en collaboration avec des partenaires, bailleurs de fonds, entreprises multinationales et autres. Car les pays africains n’ont pas les budgets nécessaires pour assurer seuls la relance et devront donc compter sur des partenariats public-privé.

Quelles sont les actions prioritaires pour l’Afrique ?

Pour le continent, mettre en place une stratégie planifiée d’investissement dans les infrastructures est une priorité. D’une part, parce que ces chantiers engendreront dans un premier temps de l’emploi et, ainsi, une relance par la consommation.

Ensuite, le développement des infrastructures dans nos pays permettra de dynamiser le commerce international et intra-africain et ainsi de dégager des marges pour les États. La pandémie actuelle nous montre que les États ne peuvent pas faire l’impasse sur les investissements dans les infrastructures, notamment sanitaires.

Elle nous montre aussi l’importance d’établir des plans nationaux pour une industrialisation répartie sur l’ensemble des territoires africains. Cela peut permettre la transformation de nos produits et renforcer le commerce entre nous, et ainsi moins dépendre de l’extérieur pour nos produits de base ou de première nécessité.

L’autre priorité pour le continent est d’accélérer et d’accroître le paiement de la dette intérieure dans nos pays. C’est une exigence fondamentale. Cette mesure doit bénéficier en priorité aux entreprises qui préservent les emplois et qui réinvestissent leurs bénéfices dans nos pays. La directrice générale du FMI s’inquiétait, il y a près d’un mois, de la sortie depuis le début de la crise de plus de 83 milliards de dollars des pays émergents, dont plus de 50 milliards d’Afrique.

Nous devons nous assurer que l’apurement de la dette intérieure n’aboutisse pas ensuite à une sortie rapide des fonds, ce qui peut constituer une menace immédiate pour nos réserves en devises. Il est en effet essentiel de sécuriser les budgets des États et d’en assurer la soutenabilité pour les prochaines années, afin de restaurer la confiance des bailleurs de fonds et des investisseurs.

Concrètement, quelles seraient les orientations budgétaires à suivre pour limiter la crise ?

Compte tenu du contexte, la stratégie budgétaire à adopter pourrait être « la règle des 80/20 » pour l’affectation des investissements publics. Prenons le budget global d’investissements d’un pays. Le gouvernement doit s’engager à affecter chaque année, pendant trois ans,  80% de ce budget à trois secteurs jugés prioritaires.

Au vu de la situation de crise dans laquelle nous nous trouvons, nous devons privilégier les secteurs suivants que sont la santé, l’éducation et l’agriculture. Pour ses trois secteurs, nous pouvons répartir cette enveloppe d’investissements publics  comme suit : la première année (2021), 50% seront alloués  au secteur sanitaire, afin de pouvoir limiter les pertes humaines.

Le reste sera réparti de manière égale, 25 % chacun, dans les secteurs prioritaires de l’éducation et de l’agriculture. La deuxième année, il s’agira de réajuster les dépenses, passant à 50% pour l’éducation, 25% pour la santé et 25% pour l’agriculture. Enfin, nous répartirons les 80 % du budget de la troisième année ainsi,  50% pour l’agriculture, 25% pour l’éducation et la santé.

Ce plan de relance dépendra du budget de chaque État, dont le montant sera conditionné par les marges budgétaires issues du gel ou de l’annulation de la dette. L’affectation du budget global d’Investissement sur trois ans, selon ce modèle « 80/20 »,  devrait permettre de limiter l’impact économique de la crise pour les États africains et de créer des économies plus résilientes à l’avenir. 

L’annulation des intérêts de la dette des pays africains est-elle une nécessité, dans ce contexte ?

La situation est exceptionnelle. Nous sommes dans une économie de guerre qui ne ressemble à rien de ce que nous avons connu jusqu’à présent. L’économie mondiale s’effondre, et pas seulement en Afrique.

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