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African Business

Stanislas Zeze : « Au final, c’est le marché qui nous juge »

Il faut revoir entièrement les politiques d’endettement et surtout rassurer sur le fait que les pays travaillent à transformer et formaliser leurs économies. Ceci de sorte à disposer de bases fiscales beaucoup plus larges. Et que les revenus primaires que sont les revenus fiscaux et douaniers soient beaucoup plus importants pour permettre à ces pays de réduire leur endettement.

Avez-vous ressenti un revirement des choix, autour de secteurs jugés davantage essentiels ?

Non et malheureusement je pensais que cette crise allait créer un choc et une nouvelle dynamique pour repenser le modèle économique afin d’établir un nouveau paradigme économique. Cependant si une telle réflexion est en cours, ce n’est pas ce qui ressort de leurs interventions. J’ai comme l’impression que l’on reste dans la même logique en se disant que cette crise est passagère, une sorte de mauvaise conjoncture qui passera, et que l’on continuera le business as usual. Or, cette crise appelle de grands changements.

La crise rappelle aux pays africains qu’ils sont encore fragiles parce qu’ils ne sont pas encore industrialisés. Ils n’ont pas encore transformé leurs économies et restent dans une logique de rentiers. C’est une question de survie et non plus une question de choix de modèle économique.

Elle rappelle aux pays africains que, soixante ans après leur indépendance, ils sont encore fragiles parce qu’ils ne sont pas encore des pays industrialisés. Ils n’ont pas encore transformé leurs économies et restent dans une logique d’économies de rente qui exportent leurs matières premières et collectent des fonds. Aujourd’hui, il est important de développer le marché domestique avec les entreprises locales. Cela passera par une transformation de l’économie.

Certes, mais cette transformation est encore loin ! On en parle, mais elle n’est jamais tout à fait à l’ordre du jour.

Justement, c’est qui nous paraît un peu surprenant. Aujourd’hui, il me paraît évident que c’est une question de survie et non plus une question de choix de modèle économique. On présume que pour l’instant les pays gèrent le quotidien de cette crise mais il est très important qu’ils commencent à anticiper sur le long terme. Il faut commencer à communiquer sur cette anticipation et à mettre en place les réformes nécessaires, et d’agir dans cette logique de transformation des économies et d’un nouveau paradigme économique. C’est extrêmement important parce que c’est une question de survie.

Sur le climat des affaires, quels sont les éléments qui bougent et qui vont dessiner les tendances ?

Beaucoup de pays ont fait énormément d’efforts dans une logique d’être de plus en plus attractifs en réformant leur code l’investissement, en investissant beaucoup dans les infrastructures économiques pour attirer les investisseurs, et en faisant un certain nombre de réformes. Évidemment, il reste beaucoup à faire, surtout sur le plan de la gouvernance. Les problèmes de la corruption et de l’efficacité administrative gangrènent l’administration de beaucoup de pays africains. Alors que cette administration est le cœur du dispositif d’attractivité des investissements dans un pays.

Le problème de la corruption, qui est devenue endémique dans beaucoup de pays, doit être traité de façon rigoureuse. Certains pays ont choisi de l’affronter avec la numérisation, ce qui est un mécanisme qui permettrait certainement de réduire la corruption de façon significative.

Il demeure que ces éléments accentuent malheureusement la mauvaise perception du risque que les investisseurs étrangers ont de l’Afrique, et même les investisseurs régionaux et locaux. Ce sont des mesures qui doivent être prises à bras-le-corps pour améliorer l’environnement des affaires. Il y a un début d’effort de la part des pays africains mais ils doivent accélérer les réformes et que la volonté politique s’accentue.

Aujourd’hui, avec cette crise, on positionne tous les éléments du paradigme avec le FMI, la Banque mondiale et les autres bailleurs de fonds, puis les acteurs locaux, les entreprises, les banques. Comment sentez-vous les tendances dans ce domaine ?

Il est important que les pays africains comprennent que les bailleurs de fonds, que ce soient la BAD, la Banque mondiale ou d’autres, devraient être des entités qui viennent accompagner des choses déjà établies. Elles ne devraient pas être la base de la stratégie de développement des pays africains.

Il faut que les pays africains se concentrent à nouveau sur leur économie domestique en essayant de développer leur secteur privé. C’est lui qui développe un pays par la création de richesses, d’emplois et de valeurs. Il faut revenir aux fondamentaux du développement économique et que les pays africains apprennent d’abord à compter sur eux-mêmes. L’aide au développement ou la dette sont des éléments complémentaires.

Il faut avoir une stratégie basée sur le développement des compétences locales, des entreprises locales, le renforcement des capacités. Une stratégie qui permette d’arriver à un niveau où les entreprises locales peuvent absorber la demande publique et la demande extérieure.

L’accent doit être mis sur l’économie domestique et il est important que les pays africains la contrôlent. Dans les pays africains, de 90% à 95% du tissu économique est constitué de PME locales qui ne contribuent qu’à 18% à 20% du PIB. Cette tendance doit être renversée. Pour cela, il faut une vraie volonté politique de faire des entreprises locales les championnes de l’économie locale.

Mais il faudrait peut-être commencer par la fiscalité ?

Il ne s’agit pas d’augmenter le taux d’imposition mais d’élargir la base fiscale. On peut avoir des taux bas avec une base fiscale très large et engranger beaucoup plus de revenus qu’avec des taux d’imposition très élevés. Les taux très élevés entraînent de la fraude et découragent la formalisation des entreprises et de certaines activités économiques.

Dans beaucoup de pays, 10% des acteurs économiques sont taxés avec une pression fiscale énorme pendant que les 90% des autres qui sont dans l’informel ne le sont pas. On se retrouve alors dans une situation où les gens trouvent des mécanismes de fraude.

Il est important de réfléchir à formaliser l’économie pour l’élargir de façon significative. Aux États-Unis, pays qui taxe le plus au monde a également les taux de taxation les plus bas. Cela permet à tout le monde de payer sans avoir à frauder, parce que les taux d’imposition sont faibles. Dans les pays africains, les taux sont assez élevés et la pression est toujours mise sur ceux qui paient.

Évidemment, il n’y a aucune incitation pour ceux qui ne paient pas et qui sont dans l’informel à entrer dans le formel. C’est quelque chose sur lequel les pays africains disent avoir réfléchi depuis longtemps, mais il serait peut-être temps d’agir maintenant. On sait où sont les structures informelles puisque leurs activités sont prises en compte dans le PIB. Il s’agit de mettre en place une gouvernance suffisamment rigoureuse pour pouvoir formaliser ces économies.

Pour conclure, on ne peut s’empêcher de penser global et de réagir local et inversement. Aujourd’hui, la géopolitique perturbée que l’on observe un peu partout a-t-elle des répercussions dramatiques pour les réalités domestiques des pays ?

Justement, cette géopolitique perturbée devrait inciter les Africains à se consolider eux-mêmes en tant que pays et en tant que continent. Aujourd’hui, beaucoup de barrières empêchent l’Afrique de se développer mais ce sont des barrières établies par les Africains eux-mêmes. Il faut commencer à lever les visas et les barrières douanières, ce à quoi la ZLECAf contribuera sans doute.

Les marchés des capitaux, par exemple, sont cloisonnés donc tout petits et pas assez profonds. Les monnaies Africaines ne sont pas convertibles entre elles, ce qui constitue un frein au commerce intra-africain. Aujourd’hui, les Africains doivent être dans une logique panafricaniste avec des marchés globaux. Un marché africain unique serait une aubaine pour tout le continent.

Un seul marché des capitaux, une seule monnaie, les mêmes politiques commerciales. Évidemment, il faut des étapes pour y arriver mais il faut commencer sérieusement à agir, et rapidement. L’Afrique est déjà trop en retard pour prendre le temps de faire les choses. Il va falloir aller un peu plus rapidement. Il semble y avoir de la volonté mais elle n’est pas encore suffisamment forte pour faire tomber les barrières.

HBY et NB

3 réponses à “Stanislas Zeze : « Au final, c’est le marché qui nous juge »”

  1. Author Thumbnail Ouanto dit :

    Belle interview de M. Stanislas zézé.
    Il est très important pour les pays africains de prendre réellement conscience des enjeux auxquels nous sommes confrontés et de passer maintenant à l’action.
    Il paraît aujourd’hui indispensable d’élargir notre base fiscale et de diminuer les taux d’imposition cela pourrait contribuer non seulement à la création d’entreprise formelle, a la formalisation des activités informelles(vue qu’elles sont comprisent dans le calcul du PIB ) mais aussi à l’amélioration des recettes fiscales vecteur de financement locales

  2. Author Thumbnail Djereke Pascal dit :

    Interview pertinent notamment dans sa conclusion, avec les recommendations de l’expert aux Etats africains.
    Merci et bravo au PDG du novateur Bloomfield Investment Co pour son indépendance et acuité de jugement.
    J’ajouterais dans ce paradigme nouveau au-devant de nos pays, celui incident de la promotion de champions nationaux.

  3. Author Thumbnail Bamba Baba dit :

    toujours un plaisir d’écouter ce Monsieur un véritable manager dans l’âme et dans l’esprit .
    l’Afrique regorge tellement de valeur .

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