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Marc Trévidic : « N’offrons aucun territoire à l’islam radical »

Lutter contre le terrorisme, c’est d’abord s’attaquer à ses racines idéologiques, pour Marc Trévidic. Le célèbre magistrat antiterroriste souhaite que les pays du Sahel soient mieux soutenus contre la montée de l’islam radical, avec des actions centrées sur l’éducation et la culture.

Propos recueillis par Sami Utique et Nicolas Bouchet

Vous publiez Le Roman du terrorisme. Est-ce, pour vous, le « livre des livres » sur le terrorisme ?

Ce serait un peu exagéré ! Disons que sortir des fonctions de juge antiterroriste m’a permis de prendre du recul et de la réflexion. Il était temps de travailler plus en profondeur sur le sujet, d’autant que j’avais déjà écrit sur le système antiterroriste, sur les terroristes eux-mêmes. Traiter du terrorisme lui-même s’intègre logiquement dans cette trilogie.

À la manière d’un historien ou d’un anthropologue, vous cherchez loin dans l’histoire les origines de cette « vocation ». Nous disposons aujourd’hui des typologies, des profils des terroristes, de la cartographie… Cela ne suffit-il pas à cerner la réalité du terrorisme ?

Ils sont utiles à cerner la situation d’un instant T, mais ne donnent pas de visibilité sur l’avenir. Regarder le passé nous donne plus de chances d’agir intelligemment, notamment parce qu’à notre époque, on a tendance à confondre l’idéologie terroriste et sa méthode.

C’est la grande difficulté : aider les branches modérées de l’islam à lutter dans la population contre l’attrait de l’islam radical. Un seul pays ne peut pas y arriver. La seule façon de le faire – avec l’aide de l’Europe –, est de ne pas imposer de contreparties de marché et d’élever le niveau de vie.

On entend par exemple qu’islamisme et terrorisme sont la même chose. Or la première est une idéologie radicale, le second un moyen d’action qui a été utilisé par des États, des groupes laïques et des groupes religieux. Leur confusion gâche l’analyse. Il faut se recentrer sur ce qu’est le terrorisme, ce dont il a besoin pour vivre, sur la manière dont un groupe terroriste se constitue et devient puissant pour éviter de renouveler les mêmes erreurs.

Justement, comprend-on bien aujourd’hui ce qu’est véritablement le terrorisme ?

Tant que cette confusion entre idéologie et méthode durera, on ne pourra pas lutter efficacement contre le terrorisme. On croira d’abord lutter contre une idéologie mais c’est faux. Une idéologie est aussi portée et nourrie par la voie politique, par un endoctrinement pacifique et des idées qui se propagent. L’islam radical peut se propager mondialement de manière soft. Inversement lutter contre l’idéologie ne permet pas forcément de lutter contre le terrorisme et cela permet de resituer le combat.

Ccomment se passe cette lutte, quels sont ses outils ?

J’ai vu le terrorisme sur presque quatorze ans, de mon premier poste dans l’antiterrorisme de 2000 à 2003 puis à partir de mon retour à l’instruction en juin 2006. Nous avons toujours pensé que ce serait par des arrestations que l’on aurait gain de cause. Or, à mon départ, le terrorisme était toujours aussi puissant car on n’avait pas touché à l’idéologie qui en est la cause.

Au sujet des outils dont nous disposons, je vous répondrai que nous avons beaucoup développé ceux du contre-terrorisme mais on n’a commencé que très récemment à lutter contre la radicalisation elle-même. Cette lutte en est à ses balbutiements dans le monde entier, y compris dans les pays musulmans qui luttent contre l’islam radical. Ce problème dépasse de loin la France, nos lois ou notre contre-terrorisme ne le résoudront pas. C’est pour cela qu’il faut réfléchir à nos alliances, à la manière dont l’islam radical se propage sur la planète, aux moyens d’aider ceux qui représentent un islam pacifique.

On constate une surhéroïsation des terroristes par rapport à leur profil, leur parcours, leurs missions…

C’est bien l’un des piliers du terrorisme contre lequel il faut lutter dans le monde libre : les groupes terroristes ont besoin d’un héros ! Une personne charismatique permet de recruter facilement. Ben Laden jouait ce rôle et jouissait d’une certaine sympathie dans la population radicalisée.

Or, nous commettons la même erreur car nous voulons aussi un héros sous les traits de l’ennemi public numéro 1. En France, nous avons connu cela en droit commun avec Jacques Mesrine ; nous avons eu le sentiment d’une grande victoire quand il a été tué. Tout se passe comme s’il fallait mettre un visage sur la menace. Nous fabriquons nous-mêmes les héros du terrorisme, ce qui est très dangereux, car nous les fabriquons aussi pour les personnes radicalisées. Il faut se garder de surévaluer les terroristes et de leur donner une aura trop importante car cela a un impact et peut leur attirer des recrues.

Quels sont les incubateurs du terrorisme ?

On sait aujourd’hui comment arrive à se former un grand groupe terroriste. Il a besoin d’un territoire surtout s’il s’agit de fondamentalisme religieux parce que cela lui permet de dire qu’il l’a conquis et qu’il y appliquera le véritable islam. S’il arrive à faire cela, il obtiendra de nombreuses recrues dans ce qu’on va alors appeler une « zone de djihad ».

Cela s’est produit en Afghanistan avec Ben Laden, c’est manifeste en Irak et en Syrie avec l’État islamique et c’est ce qu’AQMI a voulu faire au Mali. Heureusement, on a empêché que le pays devienne un territoire franc attirant beaucoup de recrues. Il faut donc éviter la création de ces zones car elles donnent du souffle à l’idéologie. Des gens qui voient qu’un « califat » a été créé ont l’idée d’aller le rejoindre. La notion de territoire est donc cruciale et il faut éviter qu’un groupe terroriste en possède un.

Qu’est-ce que le terrorisme révèle de nos sociétés ?

Ce qui est révélateur, c’est la facilité avec laquelle des jeunes Français, Belges, Algériens ou Tunisiens vont être attentifs au message terroriste. Comment expliquer qu’entre 3 000 et 4 000 Français sont partis en Irak ? Leur départ révèle un profond malaise, il montre que notre modèle de société ne plaît pas à tout le monde et qu’il existe un fond de haine conduisant des jeunes de chez nous à s’en prendre à la France.

On sait bien que ceux qui voulaient rejoindre Raqqa (Syrie) et Abbaoud (attentats du 13 novembre 2015 à Paris) souhaitaient revenir pour se venger, mais de quoi ? De la vie médiocre qu’ils ont connue. Cela nous apprend qu’il y a chez nous des personnes qui ont développé une certaine haine de la France. Ce phénomène très inquiétant existe dans d’autres pays.

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