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African Business

Khaled Igué : « Être leader, c’est poser des projets clairs »

Rassembler des jeunes et futurs leaders d’Afrique et de France et forger de nouvelles relations entre les continents, tel est le pari de la French-African Foundation. Khaled Igué, son cofondateur, revient sur les aspirations de la jeunesse dans une Afrique qui retrouve la croissance.

Par Sami Utique et Nicolas Bouchet

Pourquoi avoir créé la French-African Foundation que vous avez lancée en 2019 ?

Elle a pour but de révéler des talents français et africains et de bâtir une communauté de leaders capables de relever les défis de notre temps comme les politiques publiques, la sécurité, le changement climatique.

De quels appuis et moyens disposez-vous et comment vous projetez-vous dans l’avenir ?

Nous sommes cinq fondateurs, jeunes Africains et Français issus de l’entreprise, de la société civile et du monde institutionnel. Des entreprises nous soutiennent comme Groupe Duval et la Société Générale, mais aussi des institutions, telle l’Agence française de développement. Nous créons une communauté de leaders soutenus par les parties prenantes du monde du développement pour qu’ils prennent la relève.

La Françafrique appartient de plus en plus au passé. Entendez-vous incarner une nouvelle relation fondatrice entre le continent et la France ?

Je suis moi-même le produit et le symbole de cette relation ! Je suis Béninois et j’ai grandi dans mon pays jusqu’à mes dix-huit ans avant de poursuivre mes études en France. Il existe un passé important qu’il ne faut pas nier et notre responsabilité est de construire l’avenir. Comme Franz Fanon, je pense que chaque génération a sa mission et qu’elle peut la servir ou la trahir.

Dans ce cadre, on se dit qu’on a la responsabilité de bâtir une nouvelle relation entre jeunes Français et Africains, en s’inspirant des erreurs du passé pour construire un avenir plus serein. Ma génération ne connaît pas la Françafrique mais elle sait que cette relation a existé. Nous n’avons pas la prétention de créer quelque chose d’idéal ou même une idéologie mais une communauté où les jeunesses africaine et française apprennent à se connaître, et à conduire des projets ensemble.

Comment allez-vous matérialiser vos ambitions ?

À l’occasion du programme Young Leaders, nous avons reçu 2 000 candidatures. En 2017, nous ne comptions que 25 personnes qui venaient de 15 pays. L’année dernière nous en avons choisi 30 venues de 25 pays. Et, en 2021, nous voulons une promotion de 100 personnes choisies à partir d’au moins 4 000 candidatures en provenance des 54 pays d’Afrique et de la France.

Nous aurons ainsi dans quelques années des ambassadeurs dans tous les pays, qu’ils soient francophones, anglophones ou lusophones, qui apprennent à travailler ensemble en respectant les spécificités de leurs pays, leurs histoires différentes. C’est comme cela que la nouvelle relation franco-africaine sera effective et exemplaire.

L’Afrique a développé une résistance aux chocs exogènes et a toujours su innover de manière frugale. Le continent a beaucoup à apprendre à l’Europe et à l’Occident sur la création de croissance même en période difficile, et sur le pouvoir de la résilience.

N’y a-t-il pas ici un certain élitisme qui risque de vous isoler des réalités africaines et du terrain ?

Mon grand-père était tailleur. Il habillait les notables locaux, et c’était un grand leader. Être un leader n’a rien à voir avec l’élitisme, c’est d’abord inspirer des gens à vous accompagner pour ce que vous faites. On peut être forgeron, journaliste, artiste et être leader, il n’y a pas besoin d’appartenir à une élite.

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Les Young Leaders reviendront plus forts

Dans la promotion 2019, un Ougandais, Brian Mutebi, a créé une petite fondation pour financer et rescolariser des jeunes filles qui ont été violées, mariées de force, renvoyées de chez leur mari. Il leur donnait une bourse pour qu’elle reprenne leur scolarité. Il venait d’un village situé à 200 km de Kampala. Il ne vient pas de l’élite mais il a bien fait partie de la promotion. Je veux faire passer ce message : être leader, ce n’est pas être une élite, c’est poser des projets clairs auxquels les gens souscrivent.

Les diasporas auront-elles une place importante dans votre institution. Vous considérez-vous comme des gens de l’entre-deux?

Les diasporas sont fondamentales ! Il y a bien des diasporas – non pas une seule – et notre appel à candidatures s’adresse à elles. Elles ont souvent la double nationalité et pour certaines uniquement la nationalité française. Mais attention ! Ce programme s’adresse aussi aux jeunes entrepreneurs Français qui font des choses magnifiques en Afrique par les nouvelles technologies, l’énergie, l’agriculture, et sont éligibles.

En 2050, les jeunes formeront 60% de la population africaine, et les défis seront considérables. À quoi rêve la jeunesse africaine ?

Elle rêve que le développement de l’Afrique soit fait par les Africains. Mais pour entrer dans le concret, les jeunes ont besoin d’emplois et prétendent autant que les autres au bien-être. Or les institutions publiques ont atteint les limites de leurs capacités à créer de l’emploi.

La jeunesse africaine veut entreprendre pour s’en sortir et pour cela il faut des partenaires avec qui dialoguer et des investissements pour monter en échelle. Quoi de mieux que de se faire connaître lorsqu’on a une idée ?

Nous essayons de faire gagner des dizaines d’années à cette jeunesse et lui donnons accès au bout d’une année à un écosystème d’investisseurs et de décideurs qu’ils auraient atteints après dix ou vingt ans. Nous révélons des talents et faisons émerger des leaders en leur donnant l’espace de se révéler.

La clé d’une analyse, ce sont les indicateurs économiques et les données démographiques. On voit l’Afrique en retard aujourd’hui, comment intégrez-vous ces problématiques ?

J’ai une autre lecture qui provient du cadre de cette pandémie. Le continent se révèle pour la première fois. Il est le moins touché par la pandémie et sa résilience lui permettra de renouer le plus vite avec la croissance après la crise sanitaire.

Cela signifie que l’Afrique a développé une certaine résilience aux chocs exogènes et qu’elle a toujours su entreprendre de l’innovation frugale. On y trouve beaucoup d’informel et de système D et c’est très important de pouvoir tenir et traverser la vague. Le continent africain a beaucoup à apprendre à l’Europe et à l’Occident sur la création de croissance même en période difficile, et sur le pouvoir de la résilience.

Avec la French-African Foundation, je vois un espace où chacun amène ses forces et non pas les uns qui viennent enseigner aux autres ce qu’ils savent faire. C’est un espace de partage de savoir-faire. L’Afrique a prouvé depuis une vingtaine d’années qu’elle sait accumuler de la croissance tandis que l’Europe ne le sait plus ; elle stagnait déjà sous les 2% de croissance avant la pandémie. On peut créer du partage dans un espace serein et décontracté avec une jeunesse qui veut aller de l’avant.

L’Afrique fait face à un défi majeur avec la création de la ZLECAf (Zone de libre-échange continentale africaine). Créativité et valeur ajoutée doivent être en première position mais l’Afrique est loin de fournir ces réponses ou de répondre à ces exigences.

L’Afrique doit produire massivement pour que la ZLECAf soit effective. Si nous visons les 54 pays du continent dans notre programme, c’est qu’il ne faut pas oublier que l’intégration africaine est ce qu’il y a de plus important. Que les pays africains se connaissent entre eux, que les jeunes Africains se connaissent entre eux.

Il faut créer de la valeur car si nous importons tout ce que nous consommons dans la zone nous ne faisons que créer de la valeur pour les autres en leur permettant d’avoir un marché global pour leurs produits. Partages de connaissances, transferts de technologies, montages de hubs dans les pays… mais aussi avec les autres.

Avec les Occidentaux par exemple, par le transfert de technologies, nous pouvons obtenir un effet de levier. C’est pour cela que nous rassemblons tous les pays et des jeunes Français qui apportent de la technologie et peuvent la partager pour construire les outils et les institutions de demain.

SU et NB

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