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African Business

Jean-Hervé Lorenzi : « La croissance d’abord, la dette ensuite »

En décembre 2019, le Cercle des économistes avait tenu une grande conférence débouchant sur le « Consensus de Dakar », exprimant la manière de mobiliser et d’utiliser les ressources financières. Quinze mois et une crise sanitaire plus tard, le président de ce groupe de réflexion, Jean-Hervé Lorenzi, encourage les gouvernements à revendiquer la relance par l’endettement massif et les bailleurs à mieux garantir les investissements sur le continent.

Par Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

Quel est, aujourd’hui, le sens du consensus de Dakar ?

Ce consensus suggère l’idée que le monde d’aujourd’hui, de plus en plus fragmenté, découvre la rareté des ressources. Et a fortiori qu’on ne peut pas avoir une doctrine unique libérale qui ordonne de supprimer les taxes sur les importations et les exportations, de supprimer les cultures vivrières prétendument inutiles, ce qui est un tissu de bêtises.

Pour se développer, il faut associer du capital, c’est-à-dire du financement, et du travail, c’est-à-dire de la qualification et de la formation. Et dans le cadre d’un grand marché comme la ZLECAf, il faut se protéger. Les grands producteurs de coton brésiliens et américains subventionnent massivement leur production, mais l’Afrique n’aurait pas le droit de le faire ?

Le Consensus de Dakar a été très bien exprimé il y a deux ans par le président Macky Sall, qui a reçu le soutien de la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, et de cinq chefs d’État. Il revient sur les idées naïves et dépassées qui ne veulent jouer que les règles du marché au niveau mondial. Il faut bien sûr se concentrer sur les problèmes d’investissement en Afrique, ce qui pose le problème de leurs financements : entreprises, infrastructures existantes et telles qu’elles peuvent exister. L’eau, l’énergie, l’éducation… touchent à ce qui permet la vie des sociétés.

Mais pour quelles nouveautés ?

On puise des choses nouvelles dans le Consensus de Dakar. Pour des raisons de tradition très critiquables, les cotes des investissements en Afrique n’étaient pas très favorables. Il y a deux mois, j’ai publié un document sur le sujet des agences de notation, qui appelle discussion. La dette Covid que le monde entier s’autorise sans y voir un sujet et dont l’annulation est demandée par beaucoup d’économistes était un péché mortel il y a encore deux ans. C’est maintenant une sorte d’évidence.

Les idées ne sont pas encore claires au sujet de la dette et beaucoup refusent encore de l’effacer comme sur une ardoise magique. Pourtant, l’endettement et l’absence de discipline budgétaire sont des réalités inquiétantes.

Il est clair que l’endettement complémentaire doit être dédié aux investissements et pas aux dépenses de fonctionnement. Il est très important de garder cela à l’esprit. Avec un très grand nombre de pays qui disposent de ressources immenses, de terres arables, d’une population jeune très désireuse d’évoluer rapidement et de gens très qualifiés, l’idée est que le continent se développe sur trois points.

Le Club de Paris devrait repousser la dette des pays africains comme nous repoussons la nôtre jusqu’à ce que les pays africains aient retrouvé le niveau d’activité qu’ils auraient eu en l’absence de la crise. On ne doit pas se contenter de dire qu’on a perdu 4,5% de croissance l’année dernière, il faut doubler cela pour retrouver les 9% de croissance habituels en Afrique. On ne devrait pas parler de remboursement de dette avant d’avoir retrouvé ce niveau d’activité.

Il faut ensuite une agence de notation influencée par des critères d’intérêt général et par les intérêts africains notamment. Les agences de notation sanctionnent les pays et condamnent l’investissement en Afrique à être beaucoup plus compliqué à réaliser que dans beaucoup d’autres parties du monde. Il faut une agence qui ajoute la Banque mondiale et des institutions africaines pour garantir que les investissements risqués ne sont pas notés de manière plus risquée ou négative qu’ailleurs dans le monde.

Dernière remarque, lorsque les pays et grandes institutions qui décident d’aider les pays africains financent des projets, je propose qu’une partie de ces financements aille dans un fonds monoligne qu’on appelle « réhausseur de crédit ». Cela veut dire que l’on garantit une partie du risque de l’investissement pris dans un des 54 pays d’Afrique. Si l’on développe ce fonds à partir de la Banque mondiale, du FMI et de la BAD, et avec le concours de plusieurs pays participants, on rassure les investisseurs, notamment privés sur le cadre dans lequel ils sont.

Chacun sait l’importance de la relation France-Afrique. Se tiendra un sommet au mois de mai sur le financement des économies africaines à Paris, avant le sommet France-Afrique en juin, à Montpellier. À quoi vont servir, concrètement, ces événements ?

À exprimer des idées nouvelles. Les idées actuelles ne tiennent pas compte du changement du monde, c’est-à-dire de ce que trouvons acceptable à présent. La France a augmenté sa dette publique de près de vingt points de PIB ! Cela change totalement le regard sur les modalités de financement.

J’espère qu’à Montpellier toutes ces idées seront mises sur la table. Je veux dire aux personnalités africaines qu’il faut discuter très sérieusement car on ne peut pas voir le monde et les états d’esprit changer à tout sujet sauf sur celui du financement de l’Afrique. Ce qui est vrai pour le reste du monde doit le devenir pour le continent.

Les pays africains voient dans la ZLECAf (Zone de libre-échange continentale africaine) un levier possible pour le développement de l’Afrique. Comment faire pour que ce projet réussisse ?

La  ZLECAf est une superbe idée ! L’Afrique n’est pas différente du reste du monde qui a mis beaucoup de temps à se développer. Et pour se développer, il faut associer du capital, c’est-à-dire du financement, et du travail, c’est-à-dire de la qualification et de la formation. La formation passe en premier, suivie par le financement des infrastructures d’eau et d’énergie. J’ajoute que dans le cadre d’un très grand marché, il faut se protéger. Le coton est un bon exemple : les grands producteurs de coton brésiliens et américains subventionnent massivement leur production, mais l’Afrique n’aurait pas le droit de le faire ?

Cet ensemble d’actions peut aboutir à un grand marché mais il faut rappeler que les êtres humains aiment coopérer à leur avantage. Pour capter une partie de l’épargne mondiale, il faut des solutions de coopération renforcées de manière très rapide avec des systèmes financiers très élaborés. Celle-ci est trop importante et c’est pour cela que les taux d’intérêt sont si faibles. Or cette épargne est détenue par des vieux, et ceux-là n’aiment pas le risque. Sans garantie du risque, on ne captera pas leur épargne. L’intérêt du monde est que ce surplus aille vers l’Afrique pour lui assurer une croissance très rapide et pour cela il faut des places financières sur le continent.

Par HBY et NB

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