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African Business

Flé Doumbia : Un dispositif continental avec l’Europe

L’économiste et mathématicien Flé Doumbia publie la troisième édition du Guide des échanges entre l’Afrique et l’Europe. Cet outil met en évidence les forces et les déséquilibres des exportations africaines. L’auteur nous présente ses conclusions et ses préconisations, appelant de ses vœux un accord global entre Union africaine et Union européenne.

Par Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

Comment cette troisième édition de votre Guide a-t-elle été imaginée et structurée ?

Nous avons voulu apporter un outil de travail aux décideurs et opérateurs économiques africains et européens. Jusque-là, le sous-titre du Guide était « L’Union européenne et l’Afrique (le G80), une photographie du commerce ». Il devient « Les leviers du commerce », pour la troisième édition. Car la photographie est statique et nous apportons une dynamique avec cette nouvelle édition.

Laquelle vise les opérateurs économiques pour leur permettre de mieux connaître les marchés européens et de mieux commercer avec l’Europe. Ce rapport contient des outils qui sont une nouvelle boussole du commerce avec trois nouveaux indicateurs qui permettent d’apprécier la situation commerciale de chaque pays avec l’Europe, et réciproquement.

Le premier est la compétitivité des pays en Europe et indique le degré de présence d’un pays africain pour un produit donné, la taille de la gamme de ses produits mis sur le marché commun. Il apporte la connaissance des débouchés des produits, ainsi qu’un gain de temps dans les études de marché. Le deuxième mesure la pénétration du marché européen par les produits d’un pays et donne le nombre de pays européens où ses produits sont implantés.

Pour la Tunisie, par exemple, il s’agit de 20 pays sur 27. L’Afrique du Sud est implantée dans tous les pays de l’Union européenne, suivie par l’Égypte (26) et le Maroc (22). Ils ont la plus forte pénétration du marché européen par leurs produits.

En Europe, la France, l’Espagne et l’Allemagne sont les plus compétitifs en Afrique, tandis que l’Allemagne et les Pays Bas ont la meilleure pénétration du marché africain par leurs produits.

Le troisième est celui de la dépendance commerciale de chaque pays africain envers l’UE, pour chaque produit et chaque secteur. Il permet par exemple de savoir le degré de dépendance de l’Afrique, vis-à-vis de l’industrie européenne dans la pharmacie, l’agroalimentaire, etc. Un exportateur peut ainsi connaître la situation des produits de son pays sans entreprendre d’études de marché.

 

Quelles bases de données utilisent ces modèles pour arriver à des moyennes crédibles ? Quelle est la fiabilité de sources pour lesquelles on constate d’énormes écarts pour être au plus près d’une information juste ?

Le rapport utilise des bases de données provenant de plusieurs institutions et pays, et les a croisées. Les outils résultats qui sont produits traduisent la fiabilité des données.

Si l’on considère, par exemple, les quinze pays d’Afrique de l’Ouest membres de la Cedeao, deux sont lusophones et huit sont francophones. En comparant à l’aide de ces outils, la présence des produits portugais et français dans cette zone, on voit que l’indicateur de compétitivité appliqué au Portugal montre un indice de 86 au Cap-Vert et de 55 en Guinée-Bissau. La valeur minimale de l’indice pour assurer une présence dans un pays est de 10. Une valeur inférieure à 10 indique une présence faible.

Le Portugal montre une présence significative dans quatre ou cinq pays de cet ensemble et surtout dans les pays lusophones. Les produits français ont une présence particulièrement forte en Côte d’Ivoire et au Sénégal, le Nigeria se situant en cinquième position. La Belgique enregistre la plus forte présence de ses produits en RD Congo.

Comment avez-vous procédé pour croiser et faire parler les chiffres, afin d’établir cette photographie dynamique ?

Nous avons effectué un travail technique à la base, la modélisation associe plusieurs notions (économie, mathématique,…). Nous avons d’abord proposé un Guide du commerce. Dans notre évolution, l’étape suivante est de proposer des outils numériques pour rendre ces éléments disponibles sur smartphones. Ainsi, un exportateur intéressé par l’Europe pourra voir facilement quelle est la présence des produits de son pays, dans n’importe quel pays européen.

Votre profil professionnel ne court pas les rues et vous amenez des informations dont les opérateurs, dont les banques, ont besoin.

Ce travail était indispensable pour permettre à l’Afrique d’améliorer sa situation commerciale avec l’Europe, et mieux financer son développement par le commerce. L’Afrique ne représente aujourd’hui que 8% du commerce de l’Europe hors de ses frontières. C’est très peu et il faut relever ce niveau.

C’est le résultat d’un investissement important, qui a été pensé pour la mise sur le marché d’une information qui n’existait pas. L’outil apporte une vision plus globale des relations commerciales avec l’Europe, en intégrant toutes les zones et tous les pays africains.

Pour cette troisième édition, nous nous sommes immergés dans les données et avons travaillé sur les 54 pays africains et les 27 pays de l’Union européenne ainsi que le Royaume-Uni, dans une période de travail terriblement prenante. Notre projet a l’ambition de traiter aussi les neuf zones économiques africaines. Nous proposons une modélisation qui permet de comparer la situation entre toutes les zones et tous les pays entre eux. Mais aussi de comparer plus facilement la situation des pays africains avec celle des pays européens.

Ce travail prépare l’Afrique dans le commerce avec l’Europe, aux périodes post-accord de libre-échange, et post-Cotonou.

Les conclusions que vous tirez permettent-elles une vue sur le fonctionnement de chaque zone ?

Bien sûr, c’est l’objectif ! La troisième édition du guide permet de comparer six zones (Afrique du Nord, CEDEAO, CEMAC, COMESA, SADC, UEMOA). L’ajout des zones CEEAC, EAC et IGAD est en cours. Elles feront partie des éditions ultérieures.

Beaucoup de zones donc de pays subissent le commerce avec l’Europe, à cause d’un faible niveau d’industrialisation. Ces pays importent beaucoup de produits manufacturés mais ne mettent rien en face.

Ils souffrent tous d’une balance commerciale chronique négative phénoménale ! Cette situation à un impact sur la politique de développement de l’Europe, et la rend moins efficace.

Avec les résultats de nos travaux, les décideurs auront une meilleure appréciation de la situation, et prendront les décisions appropriées pour les changements indispensables.

Par exemple, tout un groupe de secteurs industriels présente un taux de dépendance de l’Afrique vis-à-vis de l’Europe de 78%, en moyenne. Il faut ramener cette dépendance à 50 %, au plus.

Quelles sont les chances de réussite de la ZLECAf selon les critères que vous suivez ? Comment voyez-vous cette articulation et quelles sont les actions à mener en priorité ?

Dans le secteur de la santé, primordial pour chaque pays, l’indicateur de dépendance commerciale monte à 99% pour l’ensemble du continent. C’est grave ! On peut dire que les gens vont à la pharmacie en Europe, et pour un marché de l’ordre de 10 milliards de dollars. Aucun pays africain n’exporte plus de 100 millions $ de produits pharmaceutiques dans l’UE. Cela explique ce niveau de dépendance.

En conséquence, aujourd’hui, l’Afrique n’a pas la capacité industrielle nécessaire pour répondre à ses besoins pour la ZLECAf. Un partenariat avec l’Europe est nécessaire pour des coproductions dans des secteurs essentiels pour réduire la dépendance commerciale. C’est un travail de longue haleine !

Votre travail va casser des logiques de lobbies qui emprisonnent l’Afrique dans le statu quo.

L’Afrique est liée à l’Europe et ne peut faire autrement que de négocier un partenariat. Le continent est un chantier où il faut conduire un travail soigné, dans de nombreux secteurs. Nous devons mettre en place un schéma pour réaliser ce travail localement. Ceci pour lutter contre la pauvreté et pour assurer la sécurité alimentaire par le commerce et la transformation des produits agricoles. La nouvelle édition du Guide propose un groupe pilote de quatorze filières agricoles comme modèle : agrumes, cacao, coton, noix de cajou, café, thé… Il s’agit d’apporter des solutions concrètes pour la réduction des flux migratoires, pour une meilleure politique de développement.

Quels sont les autres secteurs prioritaires ?

L’industrie mécanique connaît un taux de dépendance à l’UE supérieur à 90% lui aussi. Certains secteurs précis représentent un espoir comme les conserves de poissons ou de viandes où la dépendance commerciale de l’Afrique vis-à-vis de l’Europe est devenue presque nulle grâce aux pays comme le Maroc, Maurice, les Seychelles, le Ghana, la Côte d’Ivoire.

Le secteur des huiles au niveau continental a une dépendance d’environ 30%, grâce aux pays comme la Tunisie, le Maroc, le Ghana, la Côte d’Ivoire et l’Afrique du Sud, et la demande restante est comblée au niveau de la ZLECAf par des productions africaines.

Pour le sucre, Maurice le Swaziland ou l’Afrique du Sud fournissent le marché européen, mais il faut aussi alimenter le marché africain. Ce secteur est aussi prometteur, pour réduire la dépendance vis-à-vis de l’Europe.

Que changent les nouveaux accords ACP en train d’être paraphés ? Ils semblent reproduire le même prisme déformant de ces dernières années.

L’un des changements importants réside dans l’harmonisation du schéma de financement de la politique de développement de l’Europe à l’échelle mondiale, qui se fait désormais dans un nouvel instrument unique, appelé IVCDCI (Instrument de voisinage Coopération au développement Coopération internationale).

On parle d’une enveloppe globale de l’ordre de 79,5 milliards d’euros pour cet instrument, qui intègre l’Afrique subsaharienne, le voisinage de l’Europe, l’Asie et le Pacifique puis les Amériques et les Caraïbes. Le FED (Fonds Européen de Développement) a été intégré à ce schéma qui est dans le budget de l’Europe, et il n’existera plus.

Pour revenir à notre sujet, nos travaux préparent l’Afrique à financer son développement par le commerce, avec l’Europe qui est un partenaire naturel de l’Afrique, avec la proximité géographique. Il y a beaucoup d’opportunités à développer.

Quand les précédents accords de Cotonou ont été signés en 2000, le problème des crises migratoires n’était pas aussi aigu qu’aujourd’hui. La présence de la Chine n’était pas aussi forte en Afrique. Cela signifie aussi que ce cadre n’a pas apporté les résultats attendus. Un schéma prenant véritablement en compte la situation industrielle et commerciale de l’Afrique est nécessaire.

Quelles sont vos propositions de solutions ?

Le partenariat Sud-Sud est à prendre en compte dans l’industrie locale entre le bloc formé par les pays d’Afrique du Nord ainsi que l’Afrique du Sud avec le reste de l’Afrique.

L’adhésion du Maroc à la Cedeao est un sujet très important qu’il faut regarder de près. Il faut voir comment l’Union africaine peut contribuer à étoffer cette base.

Dans le secteur de la santé, l’Égypte et l’Afrique du Sud sont en tête des exportations de produits pharmaceutiques vers l’Europe. Il faut un schéma de réunion de ces industriels en un ou deux pôles de production et en faire une base de départ pour la croissance de ces parts. Renforcer la capacité de production d’un ou plusieurs pays, c’est ce que j’appelle la coopération Sud-Sud.

Le deuxième schéma passe par les nouveaux accords de libre-échange proposés par l’UE. On voit le résultat en Afrique du Nord, à l’exception de la Libye. Il faut décliner cela à l’échelle continentale.

On voit chaque zone négocier et signer un accord avec l’UE mais il faut un dispositif continental avec une négociation conjointe menée par l’UA avec l’UE, en concertation avec les différentes zones africaines.

Certes, mais cette approche mixte n’est acceptée par personne aujourd’hui.

 Pourtant, les conséquences en seraient énormes ! Cette étape est nécessaire, elle prendra du temps mais il faut commencer à mettre ce schéma dans la tête des gens. Il faut leur faire comprendre les inconvénients du système dans lequel nous sommes ! Que cela prenne dix ou vingt ans, il faut jeter les bases de ce qui va faire changer la situation. Nous allons y contribuer auprès des autorités africaines !

ENCADRE

Le Guide des échanges entre l’Afrique et l’Union Européenne se veut un outil de travail pour les acteurs du commerce. Il est préfacé par Ann Linde, ministre suédoise des Affaires étrangères. L’ouvrage présente la situation du commerce des 54 pays africains, les 27 européens et le Royaume-Uni, ainsi que les principales zones économiques africaines.

S’appuyant sur une modélisation mathématique et une méthodologie poussée du commerce entre l’Europe et l’Afrique, Flé Doumbia fait se rejoindre plusieurs domaines d’analyse. Ses travaux apportent à l’analyse de l’Afrique un nouveau concept, celui de « Compétitivité commerciale des pays africains et européens » ou de « pénétration des marchés ». Il offre de nouveaux outils pratiques, à l’usage des acteurs du commerce, des gouvernements africains et européens, des analystes. Ces outils constituent de nouveaux leviers pour le commerce, offrant un gain de temps dans l’analyse et la compréhension des marchés en Europe et en Afrique.

 

2 réponses à “Flé Doumbia : Un dispositif continental avec l’Europe”

  1. Author Thumbnail Godwin dit :

    article interessant!

  2. Aucunement surpris par le succès et l’efficacité qu’apporteront les travaux de Monsieur Flé DOUMBIA.
    Les résultats de ce long travail scientifique, économique, méthodologique et acharné sont les bases pour une politique commerciale et de partenariat pour le développement de l’Afrique.

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