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African Business

Dr. Ebrima Sall, directeur exécutif de TrustAfrica : «L’Afrique n’est pas pauvre en fait…»

Le sociologue Ebrima Sall revient sur la nécessité, pour l’Afrique, d’en finir avec les flux financiers illicites. Surtout, il explique combien la croissance de l’Afrique doit s’accompagner d’une meilleure gouvernance, qui n’appauvrisse pas les Africains.

Propos recueillis par Serges David

L’édition 2020 de la 8e Conférence panafricaine sur les flux financiers illicites et la fiscalité (PAC 2020) a été organisée du 9 au 13 novembre par TrustAfrica, en collaboration avec 16 co-organisateurs. Y a-t-il une urgence ?

Oui, nous sommes dans l’urgence. Avec la pandémie de la Covid-19, nous nous retrouvons face à une réduction drastique des ressources financières. Et les autres sources de financement comme les ressources au développement, l’aide internationale, l’Aide au développement, les investissements étrangers et les envois des migrants, ont plus ou moins tari.

On parle de trafic de flux financier, de la Covid-19, mais le changement climatique est là, la question de la gouvernance se pose un peu partout, les inégalités subsistent et les infrastructures sont à construire, sur l’ensemble du continent.

On constate une forte réduction des financements qui viennent de ses sources à cause de la crise provoquée par la pandémie de la Covid-19. Ce constat nous amène à être davantage déterminés dans la mobilisation des ressources internes du continent. Maintenant, il s’agit de faire en sorte que cette saignée due aux flux financiers illicites (FFI) et à la fuite des capitaux soit arrêtée le plus rapidement possible.

L’Afrique, en dépit de ses énormes ressources naturelles est toujours bloquée au bas de l’indice de développement humain. Ce fait ne date pas de la Covid-19.

La pandémie a aggravé les choses. Elle a révélé des problèmes qui existaient déjà et a amplifié cette tendance ! Vous avez raison, les problèmes de fond étaient là déjà, les inégalités aussi. La structure des économies africaines fragilise ces dernières, elle permet d’extraire des ressources du continent, de les exporter de manière brute sans les transformer.

Cette structure nous faire dépendre de l’économie internationale et nous expose à toutes les vulnérabilités et tous les aléas internationaux, aux chocs extérieurs, ces problèmes existaient déjà.

Avec la Covid-19, effectivement, on a vu à quel point le tourisme s’est arrêté, le commerce s’est arrêté, tandis que les envois de fonds se tarissent. Cela témoigne que nos liens avec l’extérieur sont encore des liens de dépendance, donc nuisibles.

Il faut donc repenser nos économies. Il faut procéder à la transformation structurelle qui nous permette de ne pas être aussi vulnérables aux chocs extérieurs.

Selon vous, une politique de lutte contre l’évasion fiscale diversifierait les ressources disponibles et sortirait les plus vulnérables de la pauvreté ?

Il ne suffit pas d’arrêter l’évasion fiscale pour que les problèmes des plus vulnérables soient automatiquement réglés ! Il faudrait des interventions délibérées et des actions ciblées poussant à plus d’équité dans la gestion des ressources du continent. Il faudrait des modes de développement et de croissance beaucoup plus inclusifs qui permettent une participation beaucoup plus large de la population. Et surtout une répartition équitable des fruits de la croissance. L’Afrique est l’un des continents aux sociétés les plus inégalitaires au monde !

Compte tenu de la croissance économique du continent, il faut orienter de manière délibérée ses ressources. Il faut non seulement arrêter les FFI, mais aussi récupérer les biens sortis du continent et qui stagnent dans des paradis fiscaux, et ailleurs. Ils pourraient contribuer au financement des routes, des ponts, des hôpitaux, des écoles, des logements sociaux, etc., afin que les gens vivent mieux sur le continent.

Dr Ebrima Sall, la croissance dans nombre de pays africains est au rendez-vous, le problème se trouve dans la redistribution des richesses. Qui doit redistribuer de manière inclusive et équitable les fruits de la croissance ?

D’abord, je dois nuancer : avec la crise sanitaire, la croissance dans nombre de pays africains est ralentie, on craint même un sensible recul. Cela dit, on peut espérer que la fin de la crise sanitaire entraîne un retour aux taux de croissance d’avant la maladie.

Ceci posé, l’État a effectivement un rôle à jouer. C’est à lui de faire en sorte qu’on ne laisse pas certains à l’écart, qu’on ne permette pas à quelques groupes ou multinationales de venir exploiter les ressources et faire travailler les gens. Et pire, de transférer des profits hors d’Afrique sans qu’ils ne soient redistribués ! Et il faut que le travail soit rémunéré à sa juste valeur.

l’Etat dans un pays sous-développé doit être un Etat développementaliste, nous disent les chercheurs depuis longtemps. La gouvernance ne doit pas être en reste : elle doit être une gouvernance de développement. Même ce que le privé doit faire, doit être canalisé et inscrit dans une stratégie d’ensemble et globale. L’Afrique n’est pas pauvre en fait. L’Afrique est pleine de ressources : humaines, naturelles, et de ressources de toutes sortes. Mais ce sont les Africains qui sont pauvres ! Et ça c’est la gouvernance !  Et qui dit gouvernance, dit le rôle que doit sainement jouer l’Etat.            

L’État auquel vous demandez de mettre un frein aux flux financiers illicites est souvent complice lui-même de ce trafic illicite, du moins laxiste devant cette situation. Dans cette configuration, comment l’État peut-il s’auto-contrôler ?

L’État doit changer sa manière de faire ! Et les citoyens doivent maintenir la pression sur les autorités, que les politiques élaborées par l’Etat empêchent les entreprises de puiser dans les ressources de l’Afrique. Par exemple, l’État doit prendre ses responsabilités et éviter les abattements fiscaux complaisants en faveur des multinationales. Il doit répondre à nos besoins, à nos exigences, il doit être plus ferme dans ses rapports avec l’extérieur et plus protecteur des intérêts de nos populations.

Avec la Covid-19, on a vu à quel point le tourisme s’est arrêté, le commerce s’est arrêté, tandis que les envois de fonds se tarissent. Cela témoigne que nos liens avec l’extérieur sont encore des liens de dépendance, donc nuisibles.

Une fois cela fait, l’État doit veiller à ce que les ressources générées soient canalisées vers des secteurs stratégiques, vers la promotion et les intérêts de la grande majorité, non pas celle des plus riches contre les plus pauvres. On appelle l’État à fonctionner dans un contexte de développement et de transformation. Ces deux aspirations ne sont pas contradictoires.

Le but principal du PAC 2020 est d’explorer des stratégies visant à renforcer et de coordonner l’action panafricaine et la solidarité mondiale en vue d’ « arrêter l’hémorragie » des revenus publics dans le secteur extractif. Qu’a apporté cette conférence ?

Elle a accueilli beaucoup d’interventions de chercheurs de très haut niveau et des experts qui sont dans l’action, depuis bien longtemps. Unanimement, ils admettent que les cadres institutionnels existent déjà, et qu’il faut juste les appliquer. Parmi ceux-ci, figure ce qu’on appelle « African Mining Vision » (Vision minière africaine).

Dr Ebrima Sall

C’est un cadre qui permet de négocier de bonnes affaires avec ceux qui veulent investir dans le secteur minier en Afrique. Et qui permet de faire en sorte que les extractions des ressources minières se déroulent de manière respectueuse de l’environnement et dans l’intérêt des Africains. Ce cadre existe, il permet de régler beaucoup de questions, il faut tout faire pour l’appliquer !

Ce cadre précise bien la nécessité d’une cohérence interne de politique. Nous voyons une telle incohérence dans le secteur minier africain : d’un côté on cherche à limiter les pertes, de l’autre on libéralise, il faut garder une cohérence et ne pas faire une chose d’un côté et le contraire de l’autre. 

Ensuite, il faut parvenir à travailler ensemble à l’échelle africaine. Il est certains problèmes qu’on ne peut régler qu’à l’échelle sous-régionale ou continentale.

Pour ce continent, en définitive, qu’espérerez-vous tant les chantiers à tous les niveaux semblent insurmontables ?

Je ne crois pas que les problèmes soient insurmontables. Je crois qu’on a des problèmes avec des éléments surmontables ! Il faut se ressaisir et prendre les choses par les deux bouts.

Un premier bout, c’est arrêter d’urgence l’hémorragie, arrêter la perte énorme des ressources ; à court terme, faire en sorte que les situations ne s’aggravent pas.

D’un autre côté, il faut aussi savoir travailler dans le long terme : investir dans l’éducation, dans la santé, dans la formation des jeunes. Nous devons mieux anticiper pour faire face aux grands défis qui nous attendent.

On parle de trafic de flux financier, de la Covid-19, mais le changement climatique est là, la question de la gouvernance se pose un peu partout, les inégalités subsistent et les infrastructures sont à construire, sur l’ensemble du continent.

On nous dit aussi que la quatrième révolution industrielle est là. En Afrique, nous devrions mener les quatre révolutions d’un seul coup ! Dans certains pays, on en est encore au stade primaire. Bien sûr, nous savons aussi que l’Afrique dispose de pointes d’excellence. Il faut mettre tout ceci en cohérence et réaliser la vision de l’Agenda 2063 de l’Union africaine.

Pour cela, il faudrait procéder à la transformation structurelle qui demandera des investissements de longue durée, et là, on a, une fois encore, besoin de l’État. Un État guidé par des leaders visionnaires comme ceux des Indépendances à l’image de Kwame Nkrumah, Cheikh Anta Diop…

Le rêve d’une Afrique prospère est-il une illusion ?

Absolument pas. Ce rêve est tout à fait réalisable. Reste à en préciser l’échelle de temps. Je dis que l’histoire ne marche pas au même rythme tout le temps. L’Afrique a connu des grands bonds en avant et il n’est pas exclu que d’autres bonds interviennent.

Nous devons être dans l’état d’esprit selon lequel il est possible que notre avenir soit meilleur et que nous ne sommes pas du tout condamnés à des catastrophes !

SD

BIO-EXPRESS

Ebrima Sall, un Africain plein

Le professeur Ebrima Sall est le directeur exécutif de TrustAfrica. Il est sociologue de formation. Originaire de la Gambie, il a occupé le poste de secrétaire exécutif du Codesria de 2009 à 2017.

Il a aussi occupé plusieurs postes dans diverses institutions, notamment comme chercheur senior au Nordic Africa Institute (NAI) d’Uppsala (Suède) et comme Directeur du Centre for the Promotion of Village Savings and Credit Associations (VISACA) en Gambie. Il a également enseigné à l’Université Gaston-Berger de Saint-Louis (UGB) au Sénégal pendant cinq ans.

Titulaire d’un doctorat en sociologie de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (France), il a été inscrit en 1992 sur la liste de qualification aux fonctions de Maître de conférences dans la 19è section « Sociologie-démographie » du Conseil national des universités (CNU), structure qui assure la promotion des universitaires français.

Ses publications les plus récentes comprennent les ouvrages sont entre autres, Les Droits de l’homme et le dilemme de la démocratie en Afrique (coédité avec Lennart Wohlgemuth), Violence et citoyenneté en Côte d’Ivoire (co-édité avec Jean-Bernard Ouédraogo) et Les femmes dans l’enseignement supérieur : Genre et liberté académique en Afrique et les sciences sociales en Afrique.

 

 

 

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