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African Business

Carlos Lopes : Comment l’Afrique peut trouver sa place

Pour trouver sa place dans le commerce mondial, l’Afrique doit faire passer à l’échelle les success stories de son industrie et construire ses chaînes de valeur. Universitaire, ancien secrétaire général de la Commission économique pour l’Afrique, Carlos Lopes nous livre ses priorités.

Par Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

Vous publiez L’Afrique est l’avenir du monde, pourquoi ce titre provocateur ?

Je suis convaincu, si l’on prend en compte les grandes tendances démographiques, technologiques et climatiques, que l’avenir du monde dépend de celui de l’Afrique.

Vous évoquez des tendances, pourtant, l’Afrique a des problèmes avec ses statistiques, sa démographie, et ses territoires qu’elle ne sait pas très bien définir. Tandis que l’informel occupe quelque 85% de l’activité. Ce ne sont pas des atouts.

Penser que l’Afrique est fondamentale pour l’avenir du monde ne veut pas dire que les choses seront faciles du point de vue des Africains. Nous vivons une crise d’hyperglobalisation qui remet en cause les prémices de l’évolution connue jusqu’ici. La pandémie en démontre les défaillances de façon spectaculaire. Le continent demeure fondamental pour la solution globale. 

L’idée est courante que l’Afrique va s’industrialiser avec deux ou trois parcs industriels, quelques infrastructures et des déclarations d’intention. Ça ne mène nulle part ! Le monde compte 43 000 parcs industriels. Comment sortir du lot avec une telle offre ?

Devant un manque d’atouts, il faut faire le maximum pour aider l’Afrique à se structurer aux plans économique, social et politique. Les Africains ont un rôle majeur à jouer mais sans garantie de réussite : certains pays sont rentiers, certains sont réformateurs, et les deux tendances vont s’affronter.

Les dix chapitres de votre livre ressemblent à un programme politique. Toutes les problématiques essentielles de l’Afrique y sont abordées : réformer le système politique, respecter la diversité, comprendre le contexte des politiques publiques, transformer structurellement par l’industrialisation, augmenter la productivité agricole…

J’aime dire que je ne suis pas un politicien mais que j’adore la politique car elle peut se décliner de différentes façons. Il faut entrer dans les détails de ce grand agenda du changement qui concernent des choix qui sont toujours politiques. On a trop traité l’agriculture comme un secteur social qui appelle la lutte contre la pauvreté, la sécheresse, la faim… alors que c’est un domaine économique ! Il faut comparer ce qui s’est fait historiquement dans d’autres régions du monde.

On ne trouve aucun exemple où la productivité agricole a augmenté de façon systémique sans être liée à l’industrialisation. Ce débat n’a pas encore eu lieu et on continue à renvoyer dos à dos agriculture et industrie en Afrique même si on sait en théorie économique qu’une transformation structurelle commence par celle de la production agricole.

 Le maître mot de ce livre est « se transformer ». Comment aborder un plan d’exécution concernant l’Afrique et comment entrer dans l’action pour mener un travail essentiel à l’évolution du continent ?

 Avec beaucoup de difficultés ! C’est pourquoi j’estime que très peu de pays sont en train de réussir cette transformation. Celle-ci a besoin de trois éléments majeurs : de l’ambition, de la sophistication et de la cohérence. L’ambition c’est analyser le contexte historique où nous nous trouvons et nous projeter dans une Afrique qui va changer à une vitesse incroyable dans des domaines fondamentaux tels la démographie.

Concernant la sophistication, nous avons très peu d’opportunités pour s’industrialiser et transformer l’économie et on doit alors choisir quelques priorités. Ce ciblage permet d’identifier les fenêtres d’opportunité qui existent heureusement. Si on rend toute l’économie dépendante de l’exportation de cacao, il faut étudier la chaîne de valeur du cacao, de A à Z. Puis, il faut trouver quelles sont les opportunités de bien négocier son entrée dans un domaine particulièrement compétitif mais où les monopoles décident.

L’idée est courante que l’Afrique va s’industrialiser avec deux ou trois parcs industriels, quelques infrastructures et des déclarations d’intention. Ça ne mène nulle part ! Le monde compte 43 000 parcs industriels. Comment sortir du lot avec une telle offre ? Il faut être extrêmement précis et avoir toute une politique de chaîne de valeur, ce qui mène à la cohérence.

La Zone de libre-échange continentale constitue-t-elle un accélérateur pour aller à l’essentiel de la vision que vous évoquez ?

Elle est là pour élargir un peu des fenêtres d’opportunité qui demeurent réduite. On élargit une d’entre elles, dans le domaine du commerce, où nous faisons face à trois difficultés majeures : les chaînes de valeur sont globalisées, la propriété intellectuelle est à la fois très concentrée et responsable de la valeur, enfin nous n’avons pas d’accès à la logistique la plus sophistiquée. La partie du produit fini qui a le plus de valeur c’est sa propriété intellectuelle par le design, la conception, les logiciels et les brevets qui leur sont associés. La logistique réduit ou augmente le coût, et enfin, vient la production.

L’Afrique est-elle préparée à entrer dans ce futur du bon pied ? Sans l’innovation, l’intelligence artificielle, les nouvelles technologies, l’Afrique est-elle bien prête à entrer dans ce cycle novateur ?

Nous avons des démonstrations de talent et de qualité mais n’avons pas encore atteint l’équilibre qui permet de dire que l’Afrique est préparée à l’innovation. Au Cap, en Afrique du Sud, le plus grand investisseur dans le domaine des technologies a été créé avec les fonds de Naspers, la plus grande entreprise d’Afrique en valeur. Cette société, elle aussi basée au Cap, possède 31% de Tencent, la plus grande entreprise technologique de Chine, ce qui lui confère un quart de la Bourse de Johannesbourg. Elle a créé à Amsterdam le véhicule ProSUS qui s’est transformé il y a un an en la plus grande entreprise d’investissement technologique d’Europe !

Autre exemple, Jeff Bezos ayant décidé de se retirer de la direction exécutive d’Amazon sera remplacé en interne par la personne responsable du Cloud Computing, qui a été créé au Cap et d’où il continue à être géré. C’est l’élément d’Amazon qui génère le plus de profit. Beaucoup sont étonnés d’apprendre qu’Amazon emploie ici 3 000 ingénieurs chargés du Back up et du Coud Computing !

Vous êtes depuis 2018 le haut négociateur de l’Union africaine auprès de l’Union européenne. L’accord post-Cotonou en cours de validation est-il favorable aux intérêts de l’Afrique ?

Cet accord concerne les pays Afrique et Caraïbes et n’est pas un accord entre l’UE et l’UA. Je m’occupe des relations à l’échelle continentale de l’UE avec l’ensemble de l’Afrique. Cet accord n’est pas lié à un système de déboursement et de financement européen vers les pays ACP et est donc séparé de l’instrument financier.

Ce qui va succéder à l’accord ancien est un instrument complètement européen qui concerne tous les pays avec lesquels l’UE a des partenariats, pas seulement l’Afrique. Cela compte pour les quatre domaines stratégiques que sont la paix et la sécurité, l’immigration, le changement climatique et bien sûr le commerce. Ce dernier fait la différence et c’est par là que nous pourrons protéger la zone de libre-échange.

HBY et NB

 

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