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African Business

Bruno Mettling : « Développer les compétences numériques »

De sa longue expérience en tant qu’ancien dirigeant d’Orange Moyen-Orient et Afrique, Bruno Metling se lance dans le conseil et le coaching via Topics, une société de conseil en Ressources humaines. Il livre sa vision de l’Afrique et explique le pouvoir immense du numérique pour le développement du continent.   

Par Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

Après avoir longtemps dirigé Orange Moyen-Orient et Afrique, vous avez choisi de basculer vers un autre cycle de vie professionnelle en créant Topics Conseil. A quoi sert cette structure et quelle est sa vocation ?

C’est le fruit d’une réflexion en tant que dirigeant qui consiste à dire que, par le numérique, nous vivons la plus grande transformation qu’on ait pu connaître. Ceci au niveau du travail, de l’économie et des business models. Avec évidemment cette transformation numérique.

Pour avoir observé ce phénomène, l’avoir accompagné en tant que dirigeant d’Orange et pour avoir vu le formidable potentiel qu’ont tous ces nouveaux services comme le mobile en Afrique et leurs risques, j’ai souhaité transférer les rênes d’Orange Afrique et Moyen-Orient à des personnes issues du continent. C’était pour moi quelque chose d’évident depuis plusieurs années.

Des cadres remarquables issus du continent pilotent nos activités dans les pays et le temps était venu de leur transmettre la direction, en l’occurrence à Alioune Ndiaye. Il me semblait plus légitime qu’il puisse piloter parce qu’il a vécu de manière remarquable son poste de dirigeant de la Sonatel.

Comment être le plus opérationnel possible dans un domaine qui est sans cesse en évolution ? C’est en vérité une révolution à ciel ouvert. Quels sont vos outils pour affronter cette réalité ?

Le premier des outils n’est pas l’informatique mais un état d’esprit. Vous l’avez dit, ce qui caractérise cette transformation c’est qu’on n’est pas capable d’en fixer très précisément le terme, les modalités, les enjeux et les aspects.

On voit bien, avec l’intelligence artificielle et avec l’Internet des objets qu’arrive une nouvelle vague de transformations. Ceci après qu’on a connu les transformations liées au mobile et au big data. On est confrontés à une succession de vagues et pas à une vague.

Dans ce contexte, c’est très compliqué pour les dirigeants, qu’ils soient publics ou dirigeants d’entreprise, de se dire : “Le cap, c’est ça” ! L’état d’esprit, c’est la capacité à être à l’écoute de la transformation en permanence. Cela consiste, devant chaque transformation, à se demander quelle opportunité elle comporte mais aussi quels risques.

La bonne posture, c’est un état d’esprit, c’est l’idée du test and learn. J’avance, j’apprends, je prends des risques. Je peux me tromper et corriger. A nouveau, pour pouvoir capter les opportunités et anticiper les risques, par exemple par rapport aux nouvelles façons de travailler.

Vous avez dirigé Orange Moyen-Orient et Afrique de 2016 à 2021 : dix-huit pays et une manière de sillonner de long en large ce continent. Que retirez-vous de cette expérience ?

Beaucoup de choses qu’il est difficile de résumer ! C’est sans doute une de mes plus belles expériences. De cette responsabilité que m’avait confiée Stéphane Richard de diriger nos activités en Afrique et au Moyen-Orient, je peux faire émerger deux ou trois éléments.

J’ai parlé des opportunités de la transformation numérique. Je demeure profondément ému chaque fois que je pense à ces nouveaux services apportés à des populations en zone rurale qui, sans le mobile, n’auraient jamais eu la moindre chance d’accéder à toute une série de nouveaux services. Je pense à l’énergie par exemple, aux paiements et aux transferts d’argent.

Je me revois encore à Madagascar, dans un village extrêmement éloigné. Ses habitants n’avaient jamais la moindre chance de voir arriver l’énergie. Grâce à la combinaison du solaire et du mobile, ces personnes ont pu, chez elles, avoir un équipement très simple qui coûtait 200 $, financé par Orange. Il leur permettait d’avoir accès à la lumière, au froid et au monde extérieur à travers la radio. Ces quatre ou cinq kits qu’on a apportés dans ce village resteront pour moi une des plus grandes émotions. Oui, la transformation numérique permet de changer positivement la vie des habitants.

Dernier message, je reste un peu sur ma faim concernant la manière dont les bailleurs de fonds et parfois les dirigeants de grandes entreprises ou ceux du public mesurent la portée de cette transformation. Je donne l’exemple de l’éducation dans mon livre Booming Africa. Pour simplement maintenir un taux de scolarité déjà trop faible, il faudrait construire chaque année en Afrique un million de classes avec un enseignant supplémentaire. 

On voit bien qu’on est au début de la révolution numérique sur le continent et qu’elle porte des enjeux considérables pour répondre à un certain nombre de déficits. Il faut absolument que les compétences soient développées sur le continent pour que des solutions soient apportées aux problèmes que posent ces nouveaux enjeux et du développement du numérique.

Pour évoluer vers cette transformation autour du numérique et affronter une complexité nouvelle, sur quoi faut-il s’appuyer ? Il faut des moyens pour être dans l’efficience et dans l’efficacité.

Cela exige plusieurs choses. D’abord, il faut s’appuyer sur la dynamique de cette jeunesse. J’ai vu sur le continent de multiples endroits où des jeunes bien formés et compétents avaient des projets formidables. Il faut bien évidemment accompagner le développement de ces projets et de toutes ces start up qui proposent des nouveaux services qui s’appuient sur cette transformation numérique. Mais ça ne suffit pas.

Deuxième élément, l’effet leapfrog. Il faut que l’Afrique saute, enjambe un certain déficit d’infrastructures comme elle l’a fait sur le paiement mobile. La banque sur mobile a permis à des centaines de millions d’Africains d’accéder à des services bancaires de base sans passer par un contact avec une agence physique.

Troisième condition, il faut de vrais partenariats équilibrés. On parle de « Lomé II », la suite de cette grande négociation entre l’Europe et l’Afrique, à laquelle j’ai l’honneur de participer du côté des entreprises européennes par la responsabilité de Business Europe dans la commission Afrique.

En revanche, il faut que le mindset évolue. L’Afrique ne doit pas perdre son temps dans des modèles souvent anciens et que, par exemple, les bailleurs de fonds consacrent de 5 à 10% des montants considérables qu’ils mettent dans toutes les politiques publiques pour accompagner l’émergence des modèles innovants en matière d’infrastructure, d’énergie, d’éducation. Des modèles innovants issus de l’économie numérique.

Que faut-il faire pour que tous ces nouveaux outils ne servent de gadgets, être dans la profondeur et dans l’action ?

Il faut plusieurs éléments. D’abord, il faut que les entreprises écoutent les populations et identifient les besoins. Encore une fois, et je prends l’exemple de l’énergie, je vois que l’on continue dans certains cercles à ne penser l’énergie qu’au travers de grands barrages ou de solutions traditionnelles et que l’on ne mesure pas comment des investissements beaucoup plus limités, par des dizaines ou des centaines de milliers de kits solaires, permettraient d’apporter l’énergie très rapidement à des populations éloignées de tout réseau.

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