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African Business

Internet, l’enjeu du dernier kilomètre

Internet, l’enjeu du dernier kilomètre
  • Publiéoctobre 21, 2022

Avec le Starlink d’Elon Musk qui sera bientôt disponible au Nigeria et au Mozambique,  plusieurs entreprises expérimentent différents modèles économiques  pour faire fonctionner l’Internet par satellite en Afrique.

 

Après l’entrée en service de la station McMurdo en Antarctique, SpaceX affirme que son service haut débit Starlink sur orbite atteint désormais tous les continents. Elon Musk affirme que son service Internet à haut débit diffusé depuis l’orbite terrestre basse était à présent disponible dans le monde entier. Nigeria et Mozambique sont les pionniers du réseau en Afrique.

L’Afrique n’est évidemment pas à l’abri des crises aiguës provoquées par des catastrophes naturelles, comme au Tonga en début d’année 2022, ou des conflits comme en Ukraine. Deux zones où Starlink a très vite répondu présent. Toutefois, on sait que le continent souffre également d’un déficit chronique d’infrastructures de télécommunications.

En 2020, plus de 200 millions de personnes sur le continent, soit environ un cinquième de la population, n’étaient même pas couvertes par un signal 3G. Investir dans des câbles de fibre optique ou des tours de téléphonie mobile pour desservir les communautés dites du « dernier kilomètre » dans les zones reculées n’est souvent pas économiquement viable. Par conséquent, l’objectif des Nations unies, dévoilé en avril 2022, de parvenir à un accès universel à l’internet d’ici à 2030 ne sera pas atteint en Afrique sans mesures draconiennes.

« Au cours des dix prochaines années, nous verrons deux ou trois autres constellations et il faudra observer alors laquelle sera capable de rester en place et de construire un modèle économique durable. »

 C’est là que Starlink peut intervenir. Le Nigeria et le Mozambique sont devenus les premiers pays d’Afrique à autoriser Starlink à fonctionner.

« Il existe un cas d’utilisation clair pour les zones rurales, l’absence d’infrastructures », confirme Amaka Onyemenam, consultant au sein du cabinet de conseil Africa Practice. Dans les zones où le coût et la difficulté de construction d’une infrastructure traditionnelle sont trop élevés, « le satellite est probablement la seule option viable ».

Plusieurs autres sociétés sont également entrées dans la course pour fournir des services haut débit par satellite dans les zones reculées. Détiennent-elles la clé pour combler le fossé du dernier kilomètre et faire de l’accès à l’internet une réalité sur tout le continent africain ?

L’Internet par satellite n’est pas, en soi, une technologie particulièrement nouvelle. La nouveauté de Starlink et de plusieurs de ses concurrents est qu’ils s’appuient sur des satellites en orbite terrestre basse (LEO).

La constellation Starlink passe au-dessus de l’Ukraine

 

Étant plus proches de la Terre, les satellites LEO sont capables de recevoir et de transmettre des informations avec une « latence » beaucoup plus faible que les satellites de communication traditionnels, ce qui signifie que les utilisateurs ne souffriront pas autant d’un « retard du satellite ». Comme les satellites LEO sont plus proches de la Terre, chaque satellite peut envoyer un signal à une zone relativement petite. Il en résulte qu’un très grand nombre de satellites est nécessaire pour assurer une couverture continue à travers le monde.

Starlink a déjà envoyé environ 2 000 satellites en orbite. Son objectif est d’en avoir jusqu’à 42 000 pour offrir une forte couverture mondiale ; actuellement, les connexions les plus rapides de Starlink sont limitées à certaines latitudes.

Les satellites LEO déployés par des entreprises comme Starlink se déplacent dans le ciel au cours de leur orbite – contrairement à de nombreux satellites de communication traditionnels, qui orbitent à un point fixe au-dessus de la Terre. Un satellite peut traverser une zone faiblement peuplée d’Afrique, puis survoler une région à revenu plus élevé où les clients sont plus nombreux.

 

L’épineux problème du prix

Alors qu’il est souvent peu rentable de poser des câbles ou de construire des tours de télécommunications dans les régions reculées d’Afrique, les fournisseurs d’Internet par satellite sont en mesure de couvrir ces zones sans frais supplémentaires après avoir desservi leur clientèle principale. En fait, les entreprises qui construisent de plus grandes constellations seront finalement en mesure d’offrir des connexions plus rapides et d’inciter les abonnés à s’inscrire.

Néanmoins, l’inconvénient évident de Starlink en Afrique est le prix pour les utilisateurs, la société va-t-elle s’adapter au pouvoir d’achat des Africains ? Actuellement, les clients résidentiels aux États-Unis doivent s’acquitter d’un montant unique de 599 dollars pour acheter un terminal Starlink, qui est ensuite connecté à un routeur wifi, et d’un abonnement mensuel de 110 dollars. Des frais similaires s’appliquent dans les autres pays où Starlink est actuellement disponible.

Selon Eleanor Sarpong, directrice adjointe de l’Alliance for Affordable Internet (A4AI), proposer un prix réduit serait « le seul moyen » pour Starlink de s’imposer au Nigeria. Elle note qu’il existe des exemples de fournisseurs de services Internet qui subventionnent des réseaux wifi communautaires dans plusieurs pays africains, en échange de la possibilité de diffuser des publicités aux utilisateurs.« Starlink peut offrir aux utilisateurs un modèle premium ou un autre financé par la publicité. En l’état actuel des choses, le niveau de prix le rend très inabordable. »

Elon Musk
Elon Musk

Ayobami Omole, analyste des télécommunications en Afrique subsaharienne au cabinet de conseil Tellimer, convient que Starlink « n’est pas susceptible de faire bouger les choses en ce qui concerne la pénétration et l’utilisation de la large bande dans les zones rurales », en raison de son coût élevé. Elle s’attend à ce que les ménages à hauts revenus soient les principaux utilisateurs au Nigeria, ainsi que les grandes entreprises et les agences gouvernementales.

Starlink propose un autre forfait pour les entreprises, qui offre des débits Internet plus élevés. Pourtant, Rose Croshier, chargée de mission au Center for Global Development, estime que « le modèle économique de Starlink est vraiment conçu pour les particuliers, du moins c’est ainsi que ses équipes en parlent ».

Cela contraste avec les autres entreprises qui entrent sur le marché du haut débit par satellite. OneWeb, l’un des concurrents les plus importants de Starlink, poursuit un modèle d’entreprise à entreprise. Un porte-parole de OneWeb a déclaré à African Business que la société vise à fournir des services en Afrique à partir de 2023 et se concentrera sur les organismes gouvernementaux, ainsi que sur les entreprises opérant dans des secteurs tels que l’aviation, le transport maritime et l’exploitation minière.

 

Contourner les tours de télécommunication

OneWeb cherche également à travailler directement avec les opérateurs de réseaux mobiles (ORM) pour fournir des services de backhaul, où un signal satellite est envoyé à un récepteur, qui se connecte ensuite à une tour de télécommunications. Cette solution peut se révéler moins coûteuse que la pose d’un câble jusqu’à la tour.

« Dans les régions les plus reculées d’Afrique, les ORM seront en mesure d’accéder à une connectivité à haut débit et à faible latence hautement résiliente, fiable et sécurisée de manière beaucoup plus rentable », affirme un porte-parole de OneWeb. « Cela permettra de connecter les zones rurales très éloignées et a le potentiel de transformer les opportunités numériques. »

L’approche du backhaul repose toujours sur la construction physique de tours de télécommunication dans les zones reculées. Plusieurs entreprises, telles que Lynk Global et AST SpaceMobile, développent des technologies qui transmettent un signal à large bande directement au téléphone mobile du client. Optimiste, Rose Croshier juge que ces technologies pourraient changer la donne en matière d’extension de l’accès. Elle note que les satellites « fonctionneraient essentiellement comme des tours de téléphonie cellulaire, mais en orbite, et que l’on pourrait les utiliser pour parler à un téléphone cellulaire non modifié ».

Comme OneWeb, Lynk et AST ont l’intention de fournir leurs services par l’intermédiaire des ORM, plutôt que de proposer des abonnements aux particuliers. AST a « signé des accords ou des protocoles d’accord avec des ORM qui desservent des abonnés sur tout le continent, y compris Vodafone, MTN et Orange », rappelle Scott Wisniewski, directeur de la stratégie de la société. Il précise que les services commerciaux commenceront dans certains pays d’ici à 2024, ajoutant qu’AST est « déjà autorisé à accéder au marché initial dans six pays d’Afrique et d’Asie, dont le Nigeria est le plus important en termes de population ».

Lynk, quant à lui, a annoncé des accords avec des opérateurs mobiles dans plusieurs pays du monde, dont la République centrafricaine (où le coût du haut débit en pourcentage du revenu moyen est le plus élevé au monde, selon les données d’A4AI). Charles Miller, l’ancien conseiller de la NASA qui dirige la société, affirme que Lynk est en « négociations avancées » avec plusieurs autres opérateurs de réseaux africains, principalement sur des contrats basés sur un modèle de partage des revenus.

 

Un paysage plus compétitif

« Notre accord avec de nombreux ORM est que nous financerons toutes les dépenses d’investissement et les dépenses opérationnelles des tours cellulaires dans l’espace. » Les ORM, juge-t-il, auront des « abonnés plus heureux » et des revenus supplémentaires. « C’est un marché sans perte du point de vue des opérateurs de réseau mobile. »

Lynk prévoit un lancement dans le courant de l’année, mais le service sera initialement « périodique et réservé à la messagerie », précise Charles Miller. Avec seulement six satellites en orbite jusqu’à présent, les utilisateurs peuvent envoyer un message texte mais doivent attendre une heure avant qu’un satellite passe à portée et que le message puisse être délivré. Pourtant, comme le souligne Charles Miller, cette connectivité quelque peu primitive est toujours « infiniment mieux que rien ».

Lynk vise à avoir 1 000 satellites en orbite d’ici 2025-26, date à laquelle elle sera en mesure d’offrir un service continu ; à terme, elle prévoit de faire passer sa constellation à au moins 5 000 satellites. À ce moment-là, les utilisateurs « ne verront pas la différence » entre une connexion Lynk et un service provenant d’une tour terrestre.

Un autre obstacle à surmonter est le consentement réglementaire. Starlink estime que le service commencera dans le reste de l’Afrique (au-delà du Nigeria et du Mozambique) en 2023, mais cela dépend de l’obtention par la société des autorisations nécessaires. L’obtention de licences ne sera pas nécessairement simple, étant donné l’enthousiasme discutable de certains régulateurs pour une plus grande concurrence sur leurs marchés.

L’Afrique du Sud pourrait poser un problème particulier à Starlink. Le porte-parole de OneWeb déplore « les cadres réglementaires parfois obsolètes qui régissent les opérations satellitaires » en Afrique, notant les frais « prohibitifs » pour les licences de spectre et le dédouanement des terminaux.

 

Les années à venir sont cruciales

Charles Miller offre une perspective différente. « Les régulateurs sont le dernier de nos soucis », affirme-t-il, notant que Lynk a reçu des licences d’essai de quinze pays. « Nous disposons de davantage de licences d’essai que nous n’en avons besoin pour le moment ! »

En effet, « en discutant avec les autorités de réglementation, nous avons découvert que nous résolvons un énorme problème auquel la plupart d’entre elles sont profondément attachées, la couverture des zones rurales », ajoute Charles Miller.

Les prochaines années seront cruciales pour le développement du marché de l’Internet par satellite. Il n’est pas certain que le secteur puisse supporter plusieurs grands acteurs. OneWeb a déjà été mis en faillite à une occasion, avant d’être sauvé par le conglomérat indien Bharti Global et le gouvernement britannique en 2020.

‘À l’heure actuelle, ces grandes constellations fonctionnent grâce à l’argent des investissements’, explique Rose Croshier. « Au cours des dix prochaines années, nous verrons deux ou trois autres constellations et il faudra observer alors laquelle sera capable de rester en place et de construire un modèle économique durable. »

Pour l’instant, cependant, les constellations de satellites continuent de coopérer dans une certaine mesure. Plusieurs des concurrents de Starlink – dont OneWeb et Lynk, entre autres – ont conclu des accords avec SpaceX pour lancer leurs satellites en orbite. Rassurant, Charles Miller affirme qu’il existe en fait une « synergie complète entre Lynk et Starlin ».

Il affirme que Lynk donnera l’impulsion nécessaire pour que des millions de personnes en Afrique achètent un téléphone mobile pour la première fois. Les entreprises verront alors l’intérêt d’un terminal Starlink, offrant aux clients qui se rendent dans leurs locaux des débits internet plus rapides. Le potentiel économique de l’internet par satellite est évident, à condition que la technologie soit à la hauteur de l’engouement et que les obstacles réglementaires soient surmontés.

Pour le patron de Link, l’Internet par satellite sera un « facteur d’amélioration totale de la productivité » pour le continent. « Il stimulera la croissance économique, en particulier pour les personnes confrontées à de forts problèmes de connectivité dans les régions rurales et isolées d’Afrique. »

@AB

 

Écrit par
Ben Payton

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