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Façonner le Djibouti de demain

Façonner le Djibouti de demain
  • Publiémai 10, 2024

La petite République d’un million d’habitants entend passer un cap en diversifiant son économie au-delà de ses activités portuaires. Sa position géographique à l’entrée de la mer Rouge, ainsi que sa stabilité politique et monétaire, est un atout pour renforcer son rôle de carrefour régional. Sur le modèle d’une cité État comme Singapour ? Dossier spécial

 

Pour mesurer les ambitions de la République de Djibouti, une visite au Centre d’exposition international Red Sea World s’impose. Inauguré en juin 2022 par le président Ismaïl Omar Guelleh, ce bâtiment abrite une maquette du projet de transformation du vieux port au cours des 25 prochaines années. Cet emplacement historique va devenir une cité dans la ville, avec des bureaux d’affaires, un centre commercial, une grande roue, un aquarium géant, et même un port de croisière. Sur place, à la demande des visiteurs, le staff peut allumer la maquette et projeter des images futuristes au mur. L’expérience immersive, qui dure plusieurs minutes, se conclut avec ces mots : « New Djibouti prosperous future ».

« De par sa stabilité, sa position géographique et ses investissements, Djibouti a le potentiel pour devenir un Singapour ou un Dubaï demain. Ses dirigeants ont la vision qu’il faut. Ils ont le potentiel. Maintenant, il faut continuer d’investir dans le capital humain. »

Dans la salle suivante qui clôt l’exposition, le président Ismaïl Omar Guelleh prend la pose aux côtés d’une vingtaine d’autres chefs d’Etat, de la Chine à la France en passant par les États-Unis, le Yémen ou la Turquie. Au pouvoir depuis un quart de siècle, cet homme a su ramener la paix après une décennie de guerre civile et garantir la stabilité régionale au fil du temps. Il a également su placer son pays sur de bons rails économiques, Djibouti ayant observé une croissance annuelle moyenne de 4,4 % entre 2000 et 2021. Sous ses cinq mandats successifs, les investissements massifs dans les infrastructures portuaires ont permis au port de se hisser à la troisième place du continent africain sur le trafic conteneurisé.

Cette maquette et ce film immersif résument bien la trajectoire que souhaiterait prendre cette petite République d’un million d’habitants, établie entre la mer Rouge et le Golfe d’Aden, entourée de trois voisins que sont l’Éthiopie, l’Érythrée et la Somalie, dans une zone réputée pour son instabilité chronique. Protégée par cinq bases militaires étrangères (France, États-Unis, Chine, Japon et Italie), confortée par la stabilité de sa monnaie, le franc de Djibouti (DJF), lié au dollar avec un taux de change fixe depuis 1973, et stimulée par ses infrastructures portuaires et logistiques qui lui permettent de rayonner dans la sous-région, Djibouti rêve d’un avenir à la manière de Singapour.

 

Pourquoi un fonds souverain

Slim Feriani, le directeur général du Fonds souverain de Djibouti (FSD), croit dur comme fer en ce destin singapourien : « Singapour, c’était une île marécageuse très pauvre dans les années 1970, aujourd’hui, c’est une puissance économique mondiale, qui a su capitaliser sur ses activités portuaires, ses services financiers et son secteur touristique. Djibouti s’inspire de ce succès. Le pays n’a pas de pétrole ou de gaz, mais il dispose d’un emplacement stratégique, à l’entrée de la mer Rouge, au carrefour des grands trafics maritimes qui relient l’Afrique, l’Asie et l’Europe, où circule environ 15 % du trafic maritime mondial, ce qui lui a notamment permis de s’imposer au cours de ces vingt dernières années comme un hub portuaire mondial. »

Créé en 2020 sur le modèle des pays du Golfe ou de Singapour, le FSD a pour mission de diversifier l’économie dans des secteurs porteurs tels que l’énergie renouvelable, les infrastructures, le tourisme ou les télécommunications, dans l’optique de créer une épargne intergénérationnelle. L’institution développe actuellement un programme d’investissement de 100 millions de dollars, qu’elle espère concrétiser dans un horizon de trois à cinq ans, en collaboration avec une dizaine de partenaires qui devraient abonder à hauteur de 700 millions de dollars (300 millions en fonds propres et 400 millions en dette privée).

Djibouti peut devenir un centre majeur d’investissements

Le FSD s’appuie sur 100 % des capitaux de Djibouti Télécom et d’Électricité de Djibouti (EDD), deux des principaux fleurons du pays. Il possède également 40 % des parts de la puissante Great Horn Investment Holding (GHIH), où sont regroupés l’ensemble des différents maillons djiboutiens de la chaîne logistique qui irrigue la sous-région. Enfin, il s’appuie sur 20 % des recettes engrangées par la présence de bases militaires, qui s’élèvent au total à 125 millions de dollars par an.

En poste depuis décembre 2021, Slim Feriani reçoit régulièrement des investisseurs internationaux au siège de l’institution, au dixième étage d’un building du centre-ville de Djibouti. De la vaste baie vitrée de son bureau, l’homme dispose d’une vue plongeante sur le vieux port, le palais présidentiel, le luxueux hôtel Ayla, inauguré en début d’année, ou encore le centre commercial Djibouti Bawadi Mall. En plein boom immobilier, la capitale ne cesse de changer de visage. « Il y a souvent un gap entre la perception que les gens ont de Djibouti, et la réalité », estime Slim Feriani. « Ici, nous avons un président, un gouvernement et un peuple qui veulent aller de l’avant. Cet îlot de stabilité devrait être un exemple de réussite pour toute la région. »

 

Comment diversifier l’économie ?

Durant la fin des années 2000, le président Ismaïl Omar Guelleh (photo ci-contre) a pris la décision de délocaliser les activités du port historique le long de la baie de Doraleh, à 10 km au sud-est. Là-bas, se trouve notamment un terminal à conteneur ultra-moderne ainsi qu’un port vraquier et minéralier. Dans le sud, à Damerjog, les autorités devraient bientôt inaugurer un port pétrolier, le sixième du pays. Mais comment Djibouti entend-il diversifier son économie qui repose à 70 % sur les activités portuaires et services associés ? « Djibouti étant le débouché naturel de l’Ethiopie, nous avons en conséquence développé des infrastructures dédiées aux activités maritimes et portuaires. Maintenant, nous travaillons sur la diversification de notre économie. Notre pays dispose de beaucoup d’avantages qu’il ne faut pas négliger », estime Youssouf Moussa Dawaleh, homme d’affaires et président de la Chambre de commerce, une institution respectée qui vient de fêter ses 117 ans d’existence.

Parmi eux, le secteur touristique constitue un important levier d’investissement. S’il ne contribue aujourd’hui qu’à 3 % de son PIB, le gouvernement espère doubler ce chiffre d’ici 2035, en attirant 500 000 visiteurs à l’année. Loin du tourisme de masse, le pays entend capitaliser sur sa biodiversité marine et terrestre, constituée de plaines, de montagnes, de lacs, de plateaux, de plages, de mangroves et d’îles. Le pays possède notamment un joyau avec la baie de Tadjourah, où d’octobre à janvier, se rassemblent des dizaines de requins-baleines. Mais l’un des grands défis tient en la construction d’infrastructures pour rejoindre ces sites touristiques. « Le développement de ce secteur devrait permettre de créer des emplois, pour faire reculer le taux de chômage et le taux de pauvreté, qui sont deux des plus gros défis pour Djibouti, et pour le continent de manière générale », estime Slim Feriani.

Sur le plan du numérique (8 % du PIB), le pays nourrit également de grandes ambitions. Via l’un de ses fleuron national, l’opérateur public Djibouti Télécom, le gouvernement a investi dans douze câbles sous-marins, ce qui fait du territoire un point d’échange et de ralliement entre l’Europe, le Moyen-Orient, l’Asie et l’Afrique, renforçant ainsi la connectivité et l’interopérabilité entre les régions. Pour renforcer sa position de hub numérique mondial, les autorités devront réussir le défi de baisser le coût de son électricité, qui est aujourd’hui de 23 cents de dollars par kWh, ce qui en fait l’un des plus élevés du continent.

 

Le rôle des zones franches

Pour cela, Djibouti mise en partie sur l’énergie renouvelable. Le président Guelleh souhaite offrir une énergie 100 % verte à sa population d’ici à 2035. En 2015, le gouvernement a voté une loi pour libéraliser le secteur énergétique, ce qui a permis à un premier parc éolien de récemment s’installer dans la baie du Goubet, à plusieurs dizaines de kilomètres au nord de la capitale. Centrale solaire, géothermie, centrale biomasse, énergie marémotrice, hydrogène vert… Le pays dispose d’un formidable potentiel énergétique, sur lequel il entend bien capitaliser, en nouant notamment des partenariats public-privé.

Enfin, le pays entend développer le potentiel de ses zones franches pour renforcer son rôle de carrefour régional. A 30 km au sud-est de la capitale Djibouti, la future Djibouti Damerjog Industrial Free Zone (DIFZ) est cours de réalisation pour un investissement de plus d’un milliard de dollars. D’ici 2035, ce site industrialo-portuaire va accueillir des dépôts de stockage de carburants, une raffinerie, une cimenterie, une centrale électrique, le tout adossé à un port pétrolier. De par sa dimension et la somme investie, DDIFTZ est le pendant de la Djibouti Free Trade Zone (DIFTZ), d’une superficie de 4 800 ha, qui a été inaugurée en grande pompe en 2018, sur le créneau de l’industrie légère.

 

« Les infrastructures sont prêtes, maintenant, il faut que Djibouti attire des entreprises qui auront la capacité d’aller sur des marchés beaucoup plus larges, vers l’hinterland est-africain notamment », estime Abdallah Ibrahim Abdallah, directeur général adjoint de la Banque pour le commerce et l’industrie de la mer Rouge (BCIMR), l’une des premières banques implantées dans un pays qui en compte désormais treize.

Ancrage de la monnaie au dollar américain, système fiscal favorable, facilité de rapatriement des investissements étrangers… Ce banquier, par ailleurs vice-président de la Chambre de commerce, estime que son pays offre un climat propice aux affaires.  « Ces dernières, les forts taux de croissance ont avant tout été drivés par l’investissement public. Il faut maintenant passer la main aux investisseurs privés. Notre grand défi pour décoller sur le plan économique, c’est notre capacité à attirer des investisseurs sérieux, qui veulent profiter de l’opportunité qu’on leur offre à Djibouti », estime-t-il.

Un point de vue partagé par l’homme d’affaires Youssouf Moussa Dawaleh : Djibouti a beaucoup de potentiel, mais n’a pas encore atteint sa maturité, en termes d’investissements directs notamment. « Alors, oui, les infrastructures portuaires sont de très haute qualité, et l’Etat a beaucoup investi dans le numérique, via des câbles sous-marins, mais l’industrie et le secteur privé ont du mal à suivre, du fait du coût de l’énergie notamment. Nous avons du pain sur la planche pour changer de dimension. »

 

Un secteur privé à mieux privilégier

Quel est le bilan économique du président Ismaïl Omar Guelleh, au pouvoir depuis 25 ans dans son pays, et dont on retrouve le portrait au siège de toutes les institutions, mais aussi dans les hôtels ou dans certains restaurants ? Du haut du quinzième étage de la très chic Mezz Tower, qui s’élève sur les eaux de la mer Rouge, au cœur de la capitale, l’économiste pour la Banque mondiale, Rick Emery Tsouck Ibounde, retrace les grandes lignes du développement du pays.

« Au cours des deux dernières décennies, l’économie de Djibouti a connu une croissance annuelle moyenne de son PIB remarquable, de 4,4 % entre 2000 et 2021. Le PIB par habitant a pour sa part plus que doublé pour dépasser les 3 200 dollars. Le pays a attiré 2,3 milliards de dollars d’investissements directs étrangers entre 2000 et 2020 », salue-t-il. 

Bien que secoué par les crises mondiales, comme la Covid, la guerre du Tigré en Ethiopie ou la guerre en Ukraine, Djibouti a su garder une croissance de 1,3 % en 2020. En 2023, elle a été dopée par ses exportations en Ethiopie ainsi que par la vitalité de son marché intérieur, via le bâtiment notamment, jusqu’à friser les 7 % de croissance. « À moyen-terme, nous estimons que le taux de croissance devrait se stabiliser autour de 5 % », estime Rick Emery Tsouck Ibounde.

L’économiste pointe toutefois certaines limites pour le pays, comme le prix de l’électricité – trois fois plus élevé qu’en Ethiopie –, et la vitesse de l’Internet, qui se classait jusqu’à l’été 2023 parmi les 10 % les plus faibles du continent. Selon la Banque mondiale, la réduction des coûts de l’électricité et des télécommunications pourrait augmenter le PIB réel de 39,1 % d’ici 2030, générer 23 000 emplois et considérablement augmenter les revenus des ménages, tout en réduisant la pauvreté.

Un autre défi pour Djibouti tient en la mainmise d’une poignée d’entreprises publiques sur des secteurs-clé de l’économie, comme l’activité portuaire, les télécoms ou l’électricité. « Ces entreprises monopolistiques freinent le développement du secteur privé qui, de fait, est encore embryonnaire », estime Rick Emery Tsouck Ibounde. Se pose également la question des modèles de financement des infrastructures, alors que la dette garantie par l’Etat est passée d’environ 200 millions de dollars en 2013 (soit 10 % du PIB) à 1,9 milliard $ en 2021 (soit 55 % du PIB), positionnant le pays, de fait, dans une situation de surendettement. Enfin, les taux d’extrême pauvreté et de chômage dans le pays, respectivement à 17 % et 40 %, indiquent que la croissance économique n’a pas profité à tous les segments de la société.

Djibouti, un emplacement clé pour les investissements

Pour se rapprocher du modèle singapourien, Djibouti devra également poursuivre sa stratégie de diversification, de manière à réduire sa dépendance à son voisin éthiopien enclavé qui cherche aujourd’hui à diversifier ses entrées de marchandises. Bien que dynamique sur le plan économique, la relation entre les deux pays est parfois mise à l’épreuve.

 

Un nouveau président en 2026 ?

En janvier 2023, le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, a signé un accord controversé avec le Somaliland pour accéder à 20 km de ses côtes, ce qui a créé un incident diplomatique avec la Somalie et amené le président djiboutien à monter au créneau. L’économiste Rick Emery Tsouck Ibounde se montre toutefois optimiste : « De par sa stabilité, sa position géographique et ses investissements, Djibouti a le potentiel pour devenir un Singapour ou un Dubaï demain. Ses dirigeants ont la vision qu’il faut. Ils ont le potentiel. Maintenant, il faut continuer d’investir dans le capital humain. »

Enfin – et la question n’est pas des moindres –, se pose le sujet de la succession du président Ismaïl Omar Guelleh, dont le cinquième mandat se terminera en 2026. Un défi auquel tout le monde pense, que ce soit les Djiboutiens, les pays frontaliers ou les partenaires internationaux, tant l’homme aura su faire de Djibouti un phare dans une région souvent tourmentée. Résolument tourné vers l’extérieur, son pays est à la fois membre de l’Union africaine, de la Ligue arabe ainsi que de l’Igad (Intergovernmental Authority on Development, une organisation qui regroupe huit pays de la sous-région, que Djibouti préside actuellement). « Si le président veut partir en 2026, c’est son choix. C’est à lui de nous guider et de nous dire comment travailler pour trouver un nouveau président de la République. Et s’il veut poursuivre, toutes les possibilités sont ouvertes », estime Dileita Mohamed Dileita, qui a été son Premier ministre entre 2001 et 2013, et qui a récemment retrouvé le devant de la scène politique en tant que président de l’Assemblée nationale.

 

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@AB

Écrit par
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