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African Business

Face à l’urgence climatique, montrer le leadership africain

Achim Steiner, administrateur du PNUD, estime que le dernier rapport du GIEC, ainsi que la conjoncture économique, renforce l’urgence d’une réponse mondiale coordonnée au changement climatique. L’Afrique devra affirmer son leadership lors de la prochaine COP de Charm El-Sheikh.

 

Entretien réalisé par David Thomas

Voici quelques semaines, le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) des Nations unies alertait, une nouvelle fois. Il publiait son évaluation la plus pessimiste des conséquences catastrophiques du changement climatique à l’échelle mondiale.

 

Dans le contexte international actuel, qui, sain d’esprit, ne préférerait pas investir dans une infrastructure nationale de production d’électricité indépendante et réduire sa dépendance à l’égard de la volatilité des marchés financiers et énergétiques mondiaux ? 

Ce que le monde a connu jusqu’à présent n’est qu’un avant-goût de ce qui est à venir, préviennent les auteurs, surtout si le monde rate son objectif de limiter le réchauffement de la planète à 1,5 degré Celsius maximum par rapport aux niveaux préindustriels.

« Les impacts et les risques liés au changement climatique sont de plus en plus complexes et difficiles à gérer. De multiples dangers climatiques se produiront simultanément, et de multiples risques climatiques et non climatiques interagiront, ce qui entraînera une aggravation du risque global et des risques en cascade dans les secteurs et les régions », écrivent-ils.

Peu de responsables politiques ont une compréhension aussi sûre des implications du rapport – et de la manière dont le monde doit répondre à ses sombres conclusions, que l’environnementaliste Achim Steiner. L’administrateur du PNUD (Programme des Nations unies pour le développement et ancien directeur exécutif du Programme des Nations unies pour l’environnement, déclare à African Business que le rapport représente un appel très fort à forger une réponse mondiale radicale et coordonnée.

« Les impacts du changement climatique perturbent la manière dont nos économies se sont développées, dont nos infrastructures ont été construites, dont nos systèmes agricoles et alimentaires ont évolué, et même nos systèmes de santé seront affectés. C’est une perspective très sombre… Il ne s’agit pas de science-fiction. »

Le GIEC montre comment le changement climatique arrive à nos portes, sur nos terres et dans nos zones côtières », poursuit-il.

 

Les négociations traînent

Selon Achim Steiner, les perspectives sont particulièrement sombres pour les zones arides et semi-arides d’Afrique, comme le Sahel, où de nouvelles baisses dans des régions où les précipitations annuelles ne dépassent pas 700 à 800 mm laissent les populations face à une crise existentielle.

« Il suffit d’une petite baisse des précipitations pour faire la différence entre pouvoir vivre dans cette même zone et pratiquer l’agriculture sur ces terres ou devoir tout abandonner. Et nous avons constaté ce phénomène dans la région du Sahel en particulier. Il a déjà un impact sur des millions de personnes. »

Selon ce Brésilien allemand de soixante ans, les négociations annuelles de la COP visant à négocier des réductions d’émissions – qui reviendront en Afrique en novembre 2022 à Charm El-Sheikh, en Égypte – n’avancent pas assez vite pour avoir un impact décisif sur les sombres scénarios du GIEC.

« Soyons francs, quand on lit ce dernier rapport, qui est une analyse assez brutale de la proximité d’un point de non-retour sur certains seuils et points de basculement du réchauffement climatique, je pense qu’il est très clair que le processus climatique jusqu’à présent, les négociations, ont été trop lentes pour infléchir la courbe des émissions. »

Selon l’expert, d’ici à 2030, nos niveaux d’émissions devraient avoir baissé de 45 % pour atteindre 25 milliards de tonnes. « Or, nous nous dirigeons actuellement vers 50 milliards de tonnes d’ici à 2030. »

Si le bilan donne à réfléchir, « imaginez un monde qui n’aurait pas cette convention sur le changement climatique, qui n’aurait pas ces réunions annuelles qui permettent en fin de compte à tous de juger de la manière dont les gouvernements répondent au défi du changement climatique. »

Néanmoins, Achim Steiner estime que Charm El-Cheikh sera un moment charnière au cours duquel les décideurs africains aideront le monde à prendre pleinement conscience des changements irréversibles qui sont en cours à sa porte.

« Il s’agit également d’une COP au cours de laquelle l’Afrique peut démontrer les implications du changement climatique pour son propre avenir, mais aussi aider le monde à comprendre que si nous investissons ensemble, ce problème peut encore être résolu. »

 

Il faut davantage de moyens financiers

Le leadership africain dans la préparation de cette COP a « la capacité de rassembler les nations malgré les différences ». Nous vivons une époque qui n’est pas la plus facile pour forger une cause commune dans le forum multilatéral, constate Achim Steiner. La pandémie nous a déjà ralentis, les contraintes économiques auxquelles sont confrontées de nombreuses nations africaines dans le sillage de cette pandémie entravent aussi clairement les capacités de nombreux pays à progresser.

«  Charm El-Cheikh est un moment crucial pour que la communauté internationale adhère à l’idée que si nous n’investissons pas les uns dans les autres, nous ne sommes tout simplement pas en mesure d’avancer. »

Pour que la conférence soit un succès, les nations riches doivent mettre davantage de fonds sur la table pour soutenir le monde en développement. Pour Achim Steiner, il faut relancer la promesse de verser 100 milliards de dollars par an pour aider les pays en développement à s’adapter aux effets disproportionnés du changement climatique.

« Nous avons besoin de davantage de financements publics de la part des nations riches qui ont les moyens financiers de soutenir réellement nos pays. Ce n’est pas de la charité, c’est un co-investissement, un intérêt partagé. C’est pourquoi, à la COP en Égypte, nous devons enfin parvenir à ce que les 100 milliards $ promis soient effectivement réalisés. »

Pour l’administrateur du PNUD, les changements les plus importants qui modifieront l’équation du financement sont ceux qui se produisent sur le marché. Tôt ou tard, nos marchés et nos systèmes financiers commenceront à reconnaître que l’investissement dans des infrastructures à fortes émissions de carbone n’est pas en fin de compte un bon actif et qu’il ne sera pas accepté par les consommateurs. Nous orienterons alors les investissements vers une économie plus verte, à faibles émissions de carbone. « Ce développement par la décarbonisation sera le moteur du paradigme économique de l’investissement dans les infrastructures pour les décennies à venir. »

Selon Achim Steiner, sans une aide significative aux pays en développement, les disparités économiques mondiales qui ont été mises en évidence pendant la pandémie se répercuteront sur une réponse climatique anémique. « Nous envisageons avec un certain optimisme l’année ou les deux années à venir en termes de diminution de la pandémie. Alors, soyons clairs : les années 2022, 2023 et 2024 seront toujours des années où la fin de la pandémie se traduira par un passif économique extraordinaire. »

 

Conjoncture aggravante

Nous sommes dans une situation d’asymétrie lorsqu’il s’agit de faire face à l’urgence d’accéder à des financements et à la capacité de les mobiliser. « C’est un moment où des choix politiques délibérés pourraient produire d’énormes bénéfices pour les années à venir. »

Cette perturbation économique a été exacerbée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie ; nous l’observons à travers la hausse des prix.

« Nous verrons les ramifications de la décision de la Russie d’envahir l’Ukraine se traduire par de nombreux effets d’entraînement sur les marchés financiers. » Mais aussi, une communauté internationale si polarisée rend très difficile l’organisation de négociations internationales, que ce soit autour du changement climatique ou de la capacité du G20 à se réunir. Pour l’Afrique, cela signifie malheureusement qu’elle est souvent la victime de décisions ou d’une absence de décision.

Néanmoins, la spirale des prix du pétrole en raison des ruptures d’approvisionnement et des embargos potentiels sur la Russie devrait amener de nombreux pays à réévaluer leurs priorités énergétiques et à délaisser l’exploitation des combustibles fossiles au profit de sources d’énergie plus vertes. « Dans le contexte international actuel, où le prix du baril de pétrole a désormais dépassé les 100 $, qui, sain d’esprit, ne préférerait pas investir dans une infrastructure nationale de production d’électricité indépendante et réduire sa dépendance à l’égard de la volatilité des marchés financiers et énergétiques mondiaux ? », interroge Achim Steiner.

@AB

 

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