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African Business

Le monde selon Tidjane Thiam

L’Afrique peut-elle préparer cette révolution qui change complètement la donne ? Est-elle en mesure de mener ce combat ?

Oui, elle n’a pas le choix ! Il faut participer, sous peine d’être progressivement marginalisé. Il ne faut pas se tromper de guerre. On gagne rarement la guerre avec les techniques et les technologies de la guerre précédente. Il faut être conscient, aujourd’hui, que nous sommes tous engagés, tous les pays sur tous les continents, dans une bataille pour l’innovation, pour le capital intellectuel et pour les intangibles. C’est cela qui détermine la valeur d’un Apple ou d’un Google. Ce dernier n’a que très peu d’actifs physiques mais vaut près de 3 000 milliards de dollars grâce à l’intelligence d’employés que le groupe a su embaucher et motiver.

Tout cela peut paraître éloigné de nos préoccupations africaines. Mais je parlais récemment a un entrepreneur de ma connaissance dans la Silicon Valley et ai été surpris d’apprendre qu’il a déjà réalisé sept investissements significatifs en Afrique et au Moyen-Orient ! Il développe des pharmacies pour distribuer des médicaments auprès de 400 000 patients enregistrés au Ghana, et investit aussi en Afrique du Sud, au Kenya, en Égypte, au Nigeria, en Arabie saoudite et à Dubaï.

La technologie est à voir comme un levier qui peut nous permettre de gagner. Les États mènent depuis longtemps des efforts pour favoriser l’intégration africaine. En parallèle, des progrès majeurs sont, en réalité, en train d’être faits par le secteur privé avec pour motif le profit et le succès économique. Je connais sept ou huit entreprises qui sont chacune déjà dans une quinzaine de pays africains et permettent d’envoyer de l’argent d’un pays à l’autre en Afrique en toute sécurité. Voilà de l’intégration économique réalisée par des gens qui ont été bien formés, pour beaucoup, en Afrique.

L’Afrique commence ainsi à toucher les dividendes de l’investissement qu’elle a fait dans ses ressources humaines un peu partout sur le continent et dans la diaspora. Ces femmes et ces hommes sont en train de mettre tout ce qu’ils ont appris au service de l’économie africaine. C’est comme cela qu’on gagnera.

 

Entre les choses à mener en Afrique, de la prise de décision et à la traduction en actes, êtes-vous satisfait du rythme de croissance ?

En soi, la satisfaction est toujours à combattre et je reste un éternel insatisfait, pas seulement sur l’Afrique. L’insatisfaction est l’un des moteurs les plus puissants de l’évolution !

Au contraire, nous devons aller plus vite que les autres. Si nous sommes moins avancés que les autres, ce n’est pas en travaillant moins que nous arriverons à les rattraper et encore moins à les dépasser.

Cela dit, il faut une saine appréciation des choses et savoir motiver sans décourager. Pas de complaisance donc mais il faut aussi savoir apprécier, compte tenu des défis auxquels ont été confrontées les générations précédentes, le chemin qu’elles ont permis à l’Afrique de parcourir et qui demeure important.

 

Lorsqu’on voit le Sahel et l’effondrement de cette partie de l’Afrique, il y a véritablement des racines. Et surtout, il faut aller vite pour circonscrire le feu.

D’abord, l’Afrique c’est 30 millions km2. Comme vous le savez, toutes les cartes que nous utilisons et qui sont basées sur la projection de Mercator ne sont à peu près exactes qu’au niveau de l’Équateur et sous-estiment visuellement l’Afrique. Elle apparaît plus petite que la Russie alors qu’elle fait deux fois sa taille !

Cela dit, je suis toujours réticent à énoncer des généralités sur l’Afrique. En effet, on parle d’une diversité de peuples, de situations économiques, d’histoires et de territoires. Il faut résister à la tentation généralisatrice. Je ne suis jamais allé à une conférence sur l’Asie ! J’ai vu des conférences sur la Chine, sur l’Asie du Sud-Est, sur le sous-continent indien. Mais personne de sensé ne veut parler dans la même conférence de l’Inde, de la Corée, de la Malaisie, du Vietnam, du Laos, de la Birmanie et du Japon, lequel est dans l’OCDE. Cela n’a aucun sens et donc personne ne le fait. Alors que sur l’Afrique, on passe son temps à énoncer des généralités qui sont donc nécessairement fausses.

On peut distinguer l’Afrique du Nord, de l’Ouest, de l’Est, centrale et australe. Il y a au moins quatre ou cinq Afrique qui sont dans des dynamiques économiques, politiques et sociales différentes à un point donné dans le temps. Et, finalement, je pense que votre question porte sur l’Afrique de l’Ouest. On peut distinguer l’Afrique de l’Ouest, mais il faut voir que ces questions ont peu d’impact sur ce qui se passe au Kenya, en Tanzanie, au Mozambique ou en Ouganda.

Les bailleurs de fonds tiennent-ils compte de ce que vous dites dans leur approche de l’Afrique ?

Les bailleurs de fonds demeurent un acteur important en Afrique. Ils jouent un rôle utile et nous avons la chance d’avoir un Africain, Makhtar Diop, à la tête de la SFI et Kristalina Georgieva d’origine bulgare, à la tête du FMI. Ils comprennent l’une et l’autre les dynamiques que je viens de décrire et apportent un soutien significatif au continent. L’Union européenne et d’autres bailleurs ne sont pas en reste.

Cela dit, il y existe une telle disproportion aujourd’hui entre les moyens des acteurs publics et ceux des acteurs du secteur privé que le défi le plus important pour l’Afrique dans les années qui viennent est de bénéficier des masses de capitaux privés disponibles dans le monde. Les unes se comptent en dizaines de milliards de dollars et les autres en centaines de milliards.

Le développement que nous voyons actuellement en Afrique est en avance sur mes attentes et cela me rend plutôt optimiste. Il y a vingt ans, je ne pouvais pas appeler un investisseur de la Silicon Valley et l’entendre me parler spontanément d’Afrique. Aujourd’hui, quand je les appelle, ils ne parlent plus d’Afrique mais du Kenya, du Nigeria et de l’Égypte. Cela veut dire qu’ils sont descendus au niveau des pays, nous placent sur la carte et qu’une étape fondamentale a été franchie. À présent, quand ils m’appellent, ce n’est plus pour me demander s’il faut investir en Afrique ou pas mais où il faut investir en Afrique. Ils veulent être éclairés sur les dynamiques des pays. C’est très positif.

27 réponses à “Le monde selon Tidjane Thiam”

  1. Author Thumbnail Diagana dit :

    Quelle belle présentation ! T. Thiam toujours à la hauteur.
    Mentor de la jeunesse Africaine. Nous sommes nous mêmes et nous le resterons. Est oui bientôt le monde cherchera à nous imiter et ils pourront garder leurs leçons pour eux mêmes.
    Merci!

    Diagana Mohamed
    Analyste Financier

  2. Author Thumbnail Ziago dit :

    Trop cool. Merci

  3. Author Thumbnail Lacina OUATTARA dit :

    C’était fabuleux et hautement inspirant !
    Tidiane Thiam comme je l’ai toujours aimé. Bravo et merci Hichem Ben Yaïche !

  4. Author Thumbnail Honoré dit :

    Bonjour très chère président vous êtes Pour moi et toute l’Afrique l’ incarnation d’une génération nouvelle celle dont l’Afrique a tant attendu dite seulement un mot et cette Afrique consciente se tiendra debout comme un seul homme pour vous mener a la magistrature suprême en Côte d’Ivoire
    technicien a EDF France

  5. Author Thumbnail Oumar DIOP dit :

    Très bel interview!
    Tidiane inspire de par sa sérénite, sa compréhension globale du monde et son expérience très diversifiée. Ça donne envie de lire ses mémoires et d’en faire un livre de chevet qui permettra d’éclore le talent qui dort en chacun de nous 😂😂

  6. Author Thumbnail F. ALLAMBA dit :

    Une source d’inspiration véritable. Mr Thiam est plus que le café pour moi. Juste merci.

  7. Author Thumbnail Mamadou YODA dit :

    Merci à T. Thiam
    Nous avons les conclusions de toute une vie d’expériences ! Merci pour ce partage et surtout la conclusion principale: Investir dans l’humain pour faire de l’Afrique, ce continent qui va étonner le monde.
    Yoda M

  8. Author Thumbnail Koné Hotien Auguste dit :

    Interview édifiante comme d’habitude avec Tidiane Thiam. L’Afrique n’est pas « une » mais plutôt diverse. C’est pertinent et les solutions aux problèmes doivent en tenir compte. La distinction entre le hard et le soft est à propos. On ne doit pas se limiter aux réalisations d’infrastructures pour prétendre que l’on se développe si c’est pour s’endetter, sans parvenir à les maintenir surtout dans la durée et sans les hommes et
    organisations pour les gérer. Il faut donc des compétences pour créer, entretenir et maintenir le cadre de l’éclosion et de la croissance des affaires. Une des solutions, ce sont ces initiatives qui se réalisent sans tambours ni trompettes et a l’échelle de plusieurs pays par des quidam entrepreneurs comme il l’a souligné. Mais pour moi, nous irions plus vite en Afrique si les décideurs et les premiers hauts fonctionnaires adhéraient a plus de réalisme et de transparence dans la conduite des affaires.
    Tidiane Thiam ferait l’affaire, mais je ne pense pas et ne souhaite pas qu’il ou d’autres comme lui viennent aux affaires dans cet environnement qui broie ou qui corrompt, ceux qui s’y essaient.
    Il faut plusieurs personnes de ce type ou que l’impulsion soit donnée par le premier leader ou les premiers, pour prendre des régions entières et ne pas se limiter au seul espace d’un pays. Merci pour cette vision.

  9. Ça vaut la peine d’être lu. C’est sûr. C’est d’une grande clarté, d’une grande vision qu’il s’agit. Derrière, il y a une trajectoire à décrypter, surtout à implémenter. Ce Monsieur a une histoire, un vécu à raconter, un message à transmettre. Je crois profondément qu’on est mieux placé à concrétiser sa propre histoire, ce que l’on pense vraiment sous un forme tangible, à HVA et à fort impact pour les gens, les citoyens, l’humanité? C’est l’inverse qu’on voit souvent sur le contient. Un livre ? Cette interview est déjà un bon tremplin pour un ouvrage de très haute facture à achever. Espérons qu’il le fera.
    A l’heure où nous sommes envahis par toutes sortes de populistes, ce texte donne du courage : tout n’est pas perdu.

    • Author Thumbnail Ahmed Elyaagoubi dit :

      Le Continent africain ne saurait évoluer et se hisser au niveau des grandes puissances qu entre Africains .
      En toute sincérité, les experts du Continent sont classés parmi les meilleurs profils en recherche ,innovation et créativité ( tout domaine confondu ).Ils doivent rentrer dans leur pays pour accroître l attractivité et le développement de leurs concitoyens par le biais de projets structurants.
      Cet article constitue un prétexte à méditer pour que tout s arrange à l ‘africaine .

  10. Author Thumbnail Mehdi Drissi dit :

    Très impressionné par la pertinence et la quintessence de votre réflexion dans sa globalité. Travaillant pour la FAO, je ne peux que m’associer à votre analyse. L’agriculture et la filière agricole sont une priorité majeure. L’ODD 2 est faim zéro en 2030. Il ne sera pas atteint. Votre exemple de situation win win entre cultivateurs et éleveurs est une source d’inspiration dans les modèles à inventer et promouvoir.

  11. Author Thumbnail coulibaly seydou sanogo dit :

    tres tres inspirant motivant et enrichissant cet entretien . T Thiam une chance pour l’Afrique. Nous sommes fier de vous.
    Merci T Thiam

  12. Author Thumbnail Boris Houenou dit :

    Oui la voix de l’Afrique s’entend partout, elle va rugir bientôt!
    Impatient de lire vos mémoires.

  13. Author Thumbnail Ndiaye iba gabar dit :

    Cet interview me requinque, solidifie mes espoirs sur l’émergence de l’afrique. Vivifiant !!

  14. Author Thumbnail THEA CECE dit :

    Une bonne présentation et schématique.Les Africains pensent que c’est le hard qui est le Developpement.Une large communication est indispensable pour un changement du comportement dans la prise des décisions de croissance du contiennent

  15. Author Thumbnail SAID HOULAD dit :

    C’est très édifiant. Le professionnel expérimenté, le Scientifique averti, l’homme de culture et de grande ouverture d’esprit, tout est bien noté.

    Le mal africain commence lorsque les africains se retrouvent aux Pouvoirs d’Etat……Ceux qui pensent que notre continent leur appartient vont déployer le rouleau compresseur et finalement leur faire faire et décider ce qu’il y a de plus nocif pour le continent et pour les africains.

    Beaucoup avant lui ont été présentés avec ces mêmes superlatifs. Au finish, ce sont de grosses confusions mélangées de désillusion.

    Ceux qui ont besoin de lui au pouvoir vont le promouvoir pour endormir les consciences. Quand il sera aux affaires, nos rêves d’africains seront encore froissés. Ils vont le prendre en OTAGE.
    [ simple avis]

  16. Author Thumbnail Diagne Babacar dit :

    Tidiane est un modèle pour tout jeune africain.
    Il a vécu parmi les occidentaux, a su s’imposer positivement tout en gardant son Africanité.

  17. Author Thumbnail Diomande dit :

    Vraiment très inspirant ! Je croire en une jeunesse travailleuse et participative au développement de l’Afrique si l’occasion telle qu’une éducation normalement bien suivie lui est accordée.
    Merci T.Thiam

  18. Author Thumbnail Amadou Kouotou dit :

    Merci Tidiane pour ce partage. Comme vous le avez dit la situation de chacun de nous comme celle de l Afrique est la résultante d’une volonté et des circonstances.
    Les circonstances ou la volonté sont elles nos barrières (surtout pour le leadership au pouvoir)
    L’approche win win mind and heart? Source de développement comment amener les leaders au pouvoir à le promouvoir ?

  19. Author Thumbnail OLLASSA Gabin Franck. dit :

    Merci T. Thiam, je lis tous les articles vous concernant depuis vos fonctions à Prudential. Vous montrez que en tant qu’ africain vous faites la fierté de notre continent. En tant que Manager vous mettez l humain au centre de vos actions. Vous êtes un exemple pour la jeunesse africaine.
    Merci encore.

  20. Author Thumbnail Benie Ferdinand. dit :

    Merci petit fils d’un grand homme qui a fait ce pays ,la fierté des Ivoiriens et Ivoiriennes,je demande à Dieu de te la force pourque tu puisses apporter ton expérience à ton pays la Côte d’Ivoire et à la nouvelle génération, pour 2025,si tu veux, decide-toi,et tu auras le soutien de tous ceux qui pensent à un changement avec des jeunes qui ont de bonnes idées pour leur pays et sa population, bonne chance,

  21. Author Thumbnail Mahamadou Bambo Sissoko dit :

    Très inspirant frère Thiam. Je lis toujours avec avidité vos interventions. Restons nous-mêmes.

  22. Author Thumbnail Kofi FOLIKPO dit :

    J’ai retrouvé davantage d’optimisme en tant qu’Africain vivant en Suisse après avoir lu cette interview.
    Je me ferais le devoir (et avec la permission de la Rédaction du Magazine de l’Afrique) de la partager au maximum afin que cela fasse émule auprès des nôtres.
    Encore une fois tous mes Respects au Grand-Frère Thiam.
    Kofi FOLIKPO

  23. On comprend mais on fera notre mieux

  24. Félicitations Tidjane. J’ai retenu 3 points dans vos réponses: 1. qu’il faut miser sur le capital humain; la résultante de nous tous est 2. La volonté, 3.les circonstances . Oui effectivement, au fil des années, j’ai compris que L’ÉDUCATION et la TRAJECTOIRE sont les 2 principales réalités qui déterminent l’individu, c’est ce que vous avez appelé VOLONTE ET CIRCONSTANCES: Sur la VOLONTE, je pense fondamentalement que c’est à travers L’ÉDUCATION que la capacité de vouloir, cette VOLONTE dont vous faites état est CONSTRUITE, autrement dit, c’est à travers L’ÉDUCATION que les bases qui vont produire ce qui va faire dire  » JE VEUX DEVENIR, JE VEUX FAIRE CECI OU CELA, etc.), comme on dit en Wolof, la langue la plus parlée au Sénégal comme vous le savez  » Deniou koy moniale ak » en référence à la VOLONTÉ, cela veut dire ce que je viens de souligner précédemment que la VOLONTÉ est un processus de construction éducatif qui commence dès la prime enfance et qui est cultivée par la suite. Précisons bien cependant qu’il s’agit là de L’ÉDCATION EFFICACE qui est un accompagnement pluriel qui conduit inévitablement à des personnalités plurielles qui se démarquent. C’est donc très JUSTEMENT pour toutes ces raisons que je suis d’accord avec Tidjane qu’il faut miser sur le capital humain, la VOLONTÉ, un mot simple certes mais qui peut soulever des montagnes, voire faire contribuer à soulever des montagnes, l’illustration parfaite se trouve dans la reponse du balayeur au Président de la république. Merci donc cher Tidjane du partage. Afin que toutes ces réponses de hautes qualités puissent continuer à servir, PERMETTEZ moi de vous SUGGERER d’investir svp dans L’ÉDUCATION, l’éducation efficace. Il existe aujourd’hui beaucoup de créneaux, très transparents et efficaces en Afrique qui s’investit dans la construction de l’humain pour entre autre booster cette fameuse VOLONTÉ. L’ONG AIDE ET ACTION INTERNATIONALE est un exemple qui se démarque.

  25. Author Thumbnail Moussa DIARRA dit :

    Comme quoi, aucune génération ne doit désespérer de sa suivante. On dit toujours vous les jeunes de maintenant, vous ne valez rien… Or, le progrès est est l’œuvre de génération qui se succède : ceux qui ont inventé le minitel ont été suivis par ceux qui ont inventé la 5G…
    Si jetais prof de lyse, je ferai lire cette interview par mes élèves. Elle vont tous les livres d’histoire et de d’économie, de sociologie et de psychologie. Merci Hicham pour cet accouchement heureux de connaissances par un homme de son siècle, Merci à Thiam pour sa sagesse

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