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Entretien exclusif

Le monde selon Tidjane Thiam

Le monde selon Tidjane Thiam
  • Publiéavril 5, 2022

Le grand financier Tidjane Thiam, aujourd’hui président exécutif de la société d’investissement Freedom Acquisition, apporte sa vision des différents visages de l’Afrique. Son credo, miser davantage sur le capital humain du continent.

 

Entretien avec Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

Avec vous, la difficulté de l’exercice est qu’il y a une question de prisme tant vous êtes protéiformes ! Dites-nous dans quelle phase vous êtes aujourd’hui ?

La situation de chacun d’entre nous est toujours la résultante d’une volonté et de circonstances. Parfois, la volonté l’emporte sur les circonstances et parfois c’est le contraire. Ma carrière a commencé dans le secteur privé, par choix. Je voulais apprendre à connaître en profondeur le monde de l’entreprise, d’où mes années dans le conseil.

Après cela, à la suite du décès du président Houphouët-Boigny fin 1993, j’ai été rappelé en 1994 en Côte d’Ivoire par le président Bédié à la direction du Contrôle des grands travaux (DCGTx). J’ai quitté ma carrière en Occident pour aller faire cela pendant quelques années, très gratifiantes. J’y ai beaucoup appris et, je l’espère, un peu apporté aussi au pays. Les circonstances, à nouveau, ont voulu qu’il y ait un coup d’État en Côte d’Ivoire, fin 1999.

Les péripéties associées à cet événement m’ont ramené en Occident et dans le conseil. En 2002, J’ai été appelé par un chasseur de têtes qui m’a proposé un poste de haut niveau à la City, à Londres, chez Aviva. Je l’ai accepté parce que c’était vraiment intéressant et que Richard Harvey, pour qui j’allais travailler, était quelqu’un de tout à fait extraordinaire. Quelques années plus tard, en 2007, un autre groupe d’assurances, Prudential, m’a ensuite appelé et j’en suis devenu le directeur général de 2009 à 2015, comme par la suite chez Crédit Suisse. Tout cela est déjà plus ou moins connu.

Je le dis, on ne peut réussir qu’en étant soi-même. Il faut être soi-même, avoir confiance, se fixer un but et ne pas céder aux tentations de court terme. Il faut mettre le long terme avant le court terme et je suis certain que, si ce n’est cette génération, les générations suivantes verront une Afrique que le monde cherchera à imiter plutôt qu’à lui donner des leçons.

J’entre aujourd’hui dans la seconde moitié d’une carrière commencée en 1986. Après 36 années passées à la fois dans le secteur public et dans le secteur privé, je suis aujourd’hui dans un moment de pause et de réflexion, mais aussi d’engagement puisqu’il a coïncidé avec la crise de la Covid-19, dans laquelle j’ai été amené à jouer un rôle.

Aujourd’hui, j’ai un portefeuille d’activités qui toutes me passionnent. J’ai des activités commerciales avec ma société Freedom Acquisition Corporation, ou j’ai levé 345 millions de dollars, le conseil d’administration de Kering qui possède des marques comme Gucci, Yves-Saint-Laurent, Boucheron, Balenciaga et dont je préside le comité d’audit. Et plus généralement, j’ai un rôle de mentor puisque certains entrepreneurs ont parfois la gentillesse de me demander conseil et je suis toujours très heureux d’échanger avec eux.

J’ai également un certain nombre d’activités plutôt de l’ordre de missions de service public. Ainsi, je suis consulte sur diverses questions par des chefs d’État et des gouvernements. J’aide le président Kagamé et le Rwanda à faire de Kigali un centre financier international. J’appartiens à un certain nombre de think tanks comme le Council of Foreign Relations à Washington. Je mène aussi des missions plus ponctuelles comme ma participation en 2020, à la demande de David Malpass, patron de la Banque mondiale, au comité qui a désigné le nouveau directeur général de la SFI, Makhtar Diop. Le sport est une de mes passions et j’ai le grand bonheur et l’honneur d’avoir été élu membre du CIO (Comité international olympique).

Bref, je ne chôme pas !

 

Comment résumer un parcours extrêmement riche et varié et lui donner ce « retour d’expérience » qui peut servir à assurer une cohérence pour vous et pour les autres, notamment en Afrique ?

Je suis né en Afrique. Génétiquement et culturellement, je suis Africain. Je n’ai jamais mis ma culture dans ma poche, ce qui a un coût que j’assume. Je ne me suis jamais privé dans mes déclarations publiques de faire abondamment référence à ma culture africaine. Tous ceux qui ont travaillé avec moi connaissent un certain nombre de proverbes ivoiriens ou sénégalais qui sont devenus d’usage courant pour eux.

Après les années passées en Côte d’Ivoire a la tête de la DCGTx puis du BNETD et les nombreux projets réalisés pendant cette période, je n’ai jamais cessé de mener une action pour l’Afrique. J’ai eu l’honneur en 2003-2004 d’être associé par le Premier ministre Tony Blair à la Commission pour l’Afrique, ce qui a vraiment été un moment très important. Ces travaux ont conduit plus tard au G8 de Gleneagles et à toutes les remises de dette qui ont impulsé la croissance africaine dans les années 2010. Je suis fier d’avoir pu prendre part à cela.

J’ai eu le plaisir, chez Prudential, qui n’était pas présent en Afrique avant mon arrivée, de créer Prudential Africa. Amateur de football, je regardais la CAN il y a quelques semaines et j’y ai vu les publicités de Prudential Africa se dérouler, ce qui m’a procuré une certaine satisfaction. Je n’ai pas pu m’empêcher d’envoyer un message à Matt Lilley, que j’avais nommé à l’époque patron de Prudential Africa, car la petite discussion que nous avions eue dans mon bureau à Londres a eu un impact sur la réalité. Mais je ne veux pas multiplier les exemples…

 

Vous êtes l’interlocuteur des grands de ce monde Qu’apprend-on quand on est à ce niveau le plus élevé et qui n’est pas forcément accessible au reste des Africains ? Qu’y voit-on en matière de prise de décision, de méthodes, de grilles de lecture ?

Une des choses que cette expérience vous apprend est pour moi la permanence et l’importance de l’élément humain dans tout ce que nous faisons.

J’ai eu une formation de base scientifique mais je dois reconnaître que j’ai beaucoup évolué par rapport à mes convictions de début de carrière. Je croyais alors, comme beaucoup de gens qui ont ce type de formation, aux équations. Ma foi dans les équations n’a fait que décroître depuis et ma prise de conscience de l’importance de l’élément humain dans tout ce qu’on fait n’a elle fait que croître. Au bout du compte, on ne peut agir qu’au travers des hommes et des femmes, leur conviction, leur motivation, ce que les Anglo-Saxons appellent hearts and minds. Malheureusement, dans les formations classiques de type cartésien, on nous apprend surtout à parler au mind – au cerveau – et pas du tout au heart c’est-à-dire au cœur, aux tripes. À la fin des fins, les gens n’agissent et ne sont mus que par les émotions, par le cœur.

J’adore cette anecdote très connue et presque galvaudée de John Fitzgerald Kennedy visitant la NASA quand elle préparait la mission vers la Lune. Rencontrant un balayeur, il s’arrête et lui demande : « Et toi, que fais-tu ? » Le balayeur lui répond : « Monsieur le Président, je contribue à mettre un homme sur la Lune ! » Ce sens d’une mission et d’une vision est vraiment très important. Grand bien leur fasse, les êtres humains ne sont finalement motivés que par ce genre de choses. C’est cela que j’ai appris.

Écrit par
Hichem Ben Yaïche

28 Commentaires

  • Quelle belle présentation ! T. Thiam toujours à la hauteur.
    Mentor de la jeunesse Africaine. Nous sommes nous mêmes et nous le resterons. Est oui bientôt le monde cherchera à nous imiter et ils pourront garder leurs leçons pour eux mêmes.
    Merci!

    Diagana Mohamed
    Analyste Financier

  • Trop cool. Merci

  • C’était fabuleux et hautement inspirant !
    Tidiane Thiam comme je l’ai toujours aimé. Bravo et merci Hichem Ben Yaïche !

  • Bonjour très chère président vous êtes Pour moi et toute l’Afrique l’ incarnation d’une génération nouvelle celle dont l’Afrique a tant attendu dite seulement un mot et cette Afrique consciente se tiendra debout comme un seul homme pour vous mener a la magistrature suprême en Côte d’Ivoire
    technicien a EDF France

  • Très bel interview!
    Tidiane inspire de par sa sérénite, sa compréhension globale du monde et son expérience très diversifiée. Ça donne envie de lire ses mémoires et d’en faire un livre de chevet qui permettra d’éclore le talent qui dort en chacun de nous 😂😂

  • Une source d’inspiration véritable. Mr Thiam est plus que le café pour moi. Juste merci.

  • Merci à T. Thiam
    Nous avons les conclusions de toute une vie d’expériences ! Merci pour ce partage et surtout la conclusion principale: Investir dans l’humain pour faire de l’Afrique, ce continent qui va étonner le monde.
    Yoda M

  • Interview édifiante comme d’habitude avec Tidiane Thiam. L’Afrique n’est pas « une » mais plutôt diverse. C’est pertinent et les solutions aux problèmes doivent en tenir compte. La distinction entre le hard et le soft est à propos. On ne doit pas se limiter aux réalisations d’infrastructures pour prétendre que l’on se développe si c’est pour s’endetter, sans parvenir à les maintenir surtout dans la durée et sans les hommes et
    organisations pour les gérer. Il faut donc des compétences pour créer, entretenir et maintenir le cadre de l’éclosion et de la croissance des affaires. Une des solutions, ce sont ces initiatives qui se réalisent sans tambours ni trompettes et a l’échelle de plusieurs pays par des quidam entrepreneurs comme il l’a souligné. Mais pour moi, nous irions plus vite en Afrique si les décideurs et les premiers hauts fonctionnaires adhéraient a plus de réalisme et de transparence dans la conduite des affaires.
    Tidiane Thiam ferait l’affaire, mais je ne pense pas et ne souhaite pas qu’il ou d’autres comme lui viennent aux affaires dans cet environnement qui broie ou qui corrompt, ceux qui s’y essaient.
    Il faut plusieurs personnes de ce type ou que l’impulsion soit donnée par le premier leader ou les premiers, pour prendre des régions entières et ne pas se limiter au seul espace d’un pays. Merci pour cette vision.

  • Ça vaut la peine d’être lu. C’est sûr. C’est d’une grande clarté, d’une grande vision qu’il s’agit. Derrière, il y a une trajectoire à décrypter, surtout à implémenter. Ce Monsieur a une histoire, un vécu à raconter, un message à transmettre. Je crois profondément qu’on est mieux placé à concrétiser sa propre histoire, ce que l’on pense vraiment sous un forme tangible, à HVA et à fort impact pour les gens, les citoyens, l’humanité? C’est l’inverse qu’on voit souvent sur le contient. Un livre ? Cette interview est déjà un bon tremplin pour un ouvrage de très haute facture à achever. Espérons qu’il le fera.
    A l’heure où nous sommes envahis par toutes sortes de populistes, ce texte donne du courage : tout n’est pas perdu.

    • Le Continent africain ne saurait évoluer et se hisser au niveau des grandes puissances qu entre Africains .
      En toute sincérité, les experts du Continent sont classés parmi les meilleurs profils en recherche ,innovation et créativité ( tout domaine confondu ).Ils doivent rentrer dans leur pays pour accroître l attractivité et le développement de leurs concitoyens par le biais de projets structurants.
      Cet article constitue un prétexte à méditer pour que tout s arrange à l ‘africaine .

  • Très impressionné par la pertinence et la quintessence de votre réflexion dans sa globalité. Travaillant pour la FAO, je ne peux que m’associer à votre analyse. L’agriculture et la filière agricole sont une priorité majeure. L’ODD 2 est faim zéro en 2030. Il ne sera pas atteint. Votre exemple de situation win win entre cultivateurs et éleveurs est une source d’inspiration dans les modèles à inventer et promouvoir.

  • tres tres inspirant motivant et enrichissant cet entretien . T Thiam une chance pour l’Afrique. Nous sommes fier de vous.
    Merci T Thiam

  • Oui la voix de l’Afrique s’entend partout, elle va rugir bientôt!
    Impatient de lire vos mémoires.

  • Cet interview me requinque, solidifie mes espoirs sur l’émergence de l’afrique. Vivifiant !!

  • Une bonne présentation et schématique.Les Africains pensent que c’est le hard qui est le Developpement.Une large communication est indispensable pour un changement du comportement dans la prise des décisions de croissance du contiennent

  • C’est très édifiant. Le professionnel expérimenté, le Scientifique averti, l’homme de culture et de grande ouverture d’esprit, tout est bien noté.

    Le mal africain commence lorsque les africains se retrouvent aux Pouvoirs d’Etat……Ceux qui pensent que notre continent leur appartient vont déployer le rouleau compresseur et finalement leur faire faire et décider ce qu’il y a de plus nocif pour le continent et pour les africains.

    Beaucoup avant lui ont été présentés avec ces mêmes superlatifs. Au finish, ce sont de grosses confusions mélangées de désillusion.

    Ceux qui ont besoin de lui au pouvoir vont le promouvoir pour endormir les consciences. Quand il sera aux affaires, nos rêves d’africains seront encore froissés. Ils vont le prendre en OTAGE.
    [ simple avis]

  • Tidiane est un modèle pour tout jeune africain.
    Il a vécu parmi les occidentaux, a su s’imposer positivement tout en gardant son Africanité.

  • Vraiment très inspirant ! Je croire en une jeunesse travailleuse et participative au développement de l’Afrique si l’occasion telle qu’une éducation normalement bien suivie lui est accordée.
    Merci T.Thiam

  • Merci Tidiane pour ce partage. Comme vous le avez dit la situation de chacun de nous comme celle de l Afrique est la résultante d’une volonté et des circonstances.
    Les circonstances ou la volonté sont elles nos barrières (surtout pour le leadership au pouvoir)
    L’approche win win mind and heart? Source de développement comment amener les leaders au pouvoir à le promouvoir ?

  • Merci T. Thiam, je lis tous les articles vous concernant depuis vos fonctions à Prudential. Vous montrez que en tant qu’ africain vous faites la fierté de notre continent. En tant que Manager vous mettez l humain au centre de vos actions. Vous êtes un exemple pour la jeunesse africaine.
    Merci encore.

  • Merci petit fils d’un grand homme qui a fait ce pays ,la fierté des Ivoiriens et Ivoiriennes,je demande à Dieu de te la force pourque tu puisses apporter ton expérience à ton pays la Côte d’Ivoire et à la nouvelle génération, pour 2025,si tu veux, decide-toi,et tu auras le soutien de tous ceux qui pensent à un changement avec des jeunes qui ont de bonnes idées pour leur pays et sa population, bonne chance,

  • Très inspirant frère Thiam. Je lis toujours avec avidité vos interventions. Restons nous-mêmes.

  • J’ai retrouvé davantage d’optimisme en tant qu’Africain vivant en Suisse après avoir lu cette interview.
    Je me ferais le devoir (et avec la permission de la Rédaction du Magazine de l’Afrique) de la partager au maximum afin que cela fasse émule auprès des nôtres.
    Encore une fois tous mes Respects au Grand-Frère Thiam.
    Kofi FOLIKPO

    • Merci pour ce partage ! 🙂

  • On comprend mais on fera notre mieux

  • Félicitations Tidjane. J’ai retenu 3 points dans vos réponses: 1. qu’il faut miser sur le capital humain; la résultante de nous tous est 2. La volonté, 3.les circonstances . Oui effectivement, au fil des années, j’ai compris que L’ÉDUCATION et la TRAJECTOIRE sont les 2 principales réalités qui déterminent l’individu, c’est ce que vous avez appelé VOLONTE ET CIRCONSTANCES: Sur la VOLONTE, je pense fondamentalement que c’est à travers L’ÉDUCATION que la capacité de vouloir, cette VOLONTE dont vous faites état est CONSTRUITE, autrement dit, c’est à travers L’ÉDUCATION que les bases qui vont produire ce qui va faire dire  » JE VEUX DEVENIR, JE VEUX FAIRE CECI OU CELA, etc.), comme on dit en Wolof, la langue la plus parlée au Sénégal comme vous le savez  » Deniou koy moniale ak » en référence à la VOLONTÉ, cela veut dire ce que je viens de souligner précédemment que la VOLONTÉ est un processus de construction éducatif qui commence dès la prime enfance et qui est cultivée par la suite. Précisons bien cependant qu’il s’agit là de L’ÉDCATION EFFICACE qui est un accompagnement pluriel qui conduit inévitablement à des personnalités plurielles qui se démarquent. C’est donc très JUSTEMENT pour toutes ces raisons que je suis d’accord avec Tidjane qu’il faut miser sur le capital humain, la VOLONTÉ, un mot simple certes mais qui peut soulever des montagnes, voire faire contribuer à soulever des montagnes, l’illustration parfaite se trouve dans la reponse du balayeur au Président de la république. Merci donc cher Tidjane du partage. Afin que toutes ces réponses de hautes qualités puissent continuer à servir, PERMETTEZ moi de vous SUGGERER d’investir svp dans L’ÉDUCATION, l’éducation efficace. Il existe aujourd’hui beaucoup de créneaux, très transparents et efficaces en Afrique qui s’investit dans la construction de l’humain pour entre autre booster cette fameuse VOLONTÉ. L’ONG AIDE ET ACTION INTERNATIONALE est un exemple qui se démarque.

  • Comme quoi, aucune génération ne doit désespérer de sa suivante. On dit toujours vous les jeunes de maintenant, vous ne valez rien… Or, le progrès est est l’œuvre de génération qui se succède : ceux qui ont inventé le minitel ont été suivis par ceux qui ont inventé la 5G…
    Si jetais prof de lyse, je ferai lire cette interview par mes élèves. Elle vont tous les livres d’histoire et de d’économie, de sociologie et de psychologie. Merci Hicham pour cet accouchement heureux de connaissances par un homme de son siècle, Merci à Thiam pour sa sagesse

  • Je pense au moins une heure de mon temps à écouter ce grand monsieur sage et humble dans les conférences et surtout très sollicité en toute franchise chercher à voir les entretiens avec les journalistes et ces ces prises de paroles vous allez l’aimer, grand expert de la finance mondiale et spécialiste des grandes rencontres internationales juste pour dire un vrai mot qui porte

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