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African Business

Pezzini : « Il faudra des politiques industrielles plus ambitieuses »

L’après-crise exige de revoir un certain modèle de production pour construire des chaînes de valeur régionales, recommande Mario Pezzini, conseiller spécial du Secrétaire général de l’OCDE.

Propos recueillis par GWR

Quelle est la vocation du Centre de développement de l’OCDE, que vous dirigez ?

L’OCDE a été créée en 1961 par les « pays du plan Marshall », qui avaient été très affectés par la guerre, mais qui étaient tous des pays développés.

C’est pourquoi le président Kennedy a souhaité créer une enceinte qui puisse réunir autour de la même table aussi bien les pays développés que les pays en voie de développement qui le souhaiteraient, à voix égale pour chacun de ses membres.

Une action mondiale coordonnée est fondamentale pour contrer les conséquences de la crise à moyen et long termes. Cela suppose une meilleure gestion des biens publics mondiaux et un système de gouvernance internationale plus solide et inclusif.

Aujourd’hui, le Centre de développement compte 56 pays membres ; 26 sont membres de l’OCDE, et les autres sont des pays en développement. On compte 11 africains, 14 latino-américains, ainsi que la Chine, l’Inde, le Vietnam et autres pays asiatiques.   

Comment évaluez-vous l’impact économique de la crise en cours, notamment pour l’Afrique ?

Cette crise va avoir des conséquences majeures, venant accentuer de nombreux problèmes préexistants. En 2019, les prévisions de croissance de l’OCDE pour 2020 étaient de 2,9% au niveau mondial avec une augmentation de 0,7% du commerce international. Des chiffres assez faibles qui démontraient, d’ailleurs, que le commerce ne contribuait pas à la croissance.

En mars, ces mêmes prévisions étaient révisées à la baisse, les projections de croissance du PIB mondial passant à 2,4%. Pour sa part, l’Afrique avait eu des résultats remarquables. Le continent avait connu une moyenne annuelle de 4,4% de croissance entre 2000 et 2019, contre une moyenne de 1,8% pour les pays de l’OCDE. Aujourd’hui, nos prévisions conjointes du Centre de développement de l’OCDE et de l’Union africaine estiment la croissance à -0,9% en 2020 contre une projection initiale de 3,4%.

Comment, à cet égard, évaluer le risque africain ?  La crise sanitaire mondiale actuelle ne va-t-elle pas le faire décrocher complètement ?   

L’Afrique n’est pas le seul continent exposé à un tel risque de décrochage. Par exemple, la situation de certains pays d’Amérique latine, comme la Colombie ou le Chili et évidemment le Venezuela, avant même la crise, était déjà préoccupante, avec des tensions sociales très fortes.

Et les problèmes de l’Afrique – comme ses opportunités – sont étroitement liés au destin du reste de la planète. De la même manière que ses fragilités préexistantes risquent d’augmenter, ses potentiels, ses ressources peuvent se voir renforcés. Prenons le cas de la démographie. L’augmentation de la population constitue autant un énorme potentiel qu’un risque énorme de difficultés. La croissance économique moyenne de 4,4% des années passées a été supérieure à l’augmentation de la population, de 3%. De plus, nombre d’entreprises africaines connaissent une belle réussite.

Bien entendu, tout n’était pas idyllique en Afrique. Ses taux de productivité restaient faibles, moitié moins importants que les taux asiatiques. Et il est vrai que la situation s’est aggravée, pour plusieurs raisons. Les prix du pétrole et des autres ressources naturelles non renouvelables ont fortement baissé. Les pays africains qui s’étaient rendus dépendants à ces secteurs de rente vont être sérieusement impactés. Je pense, bien sûr, au Nigeria, à l’Angola, et à beaucoup d’autres.

De plus, le commerce, à travers la demande, va être affecté de manière significative. C’est assez clair en ce qui concerne les pays de l’OCDE. Mais aussi pour la Chine qui avait déjà dû réduire sa consommation de 3% lors de la crise du Sras.

Cette baisse risque de se reproduire, aujourd’hui, dans des proportions encore plus fortes. Depuis 2009, la Chine est devenue le principal partenaire commercial de l’Afrique qui va donc se trouver affectée à son tour. Le secteur du tourisme va aussi être touché dans de nombreux pays, on le voit par exemple en Thaïlande ou au Cap-Vert.

La question des flux financiers est également cruciale : sur le continent, les transferts de fonds effectués par les diasporas africaines sont presque aussi importants que les investissements étrangers, très loin devant l’Aide au développement ! La baisse future des investissements étrangers est estimée à 40%. Beaucoup de migrants originaires du continent africain, qui vivent dans les pays de l’OCDE, sont, eux aussi, touchés par la crise qui s’annonce. Enfin, on note que, par exemple, dans les pays du Golfe persique, ceux qui perdent leur travail sont obligés de rentrer chez eux…

Entre les enjeux structurels et les urgences conjoncturelles qui vont toucher les populations, ne doit-on pas craindre de fortes révoltes sociales ? Comment y faire face ?

Le FMI, dans ses estimations, prévoit un taux de croissance négatif à -1,6% pour l’Afrique subsaharienne. Par rapport aux chiffres passés, les conséquences risquent donc d’être très sérieuses.

Il est crucial de veiller à la cohésion sociale en ces moments de crise (préoccupations allant des systèmes de soins de santé à flux tendus aux défis liés à la garde des enfants pendant les fermetures d’écoles), tout en tenant en compte des secteurs de la population, les plus vulnérables entre autres, pour éviter des troubles sociaux en Afrique.

Cela est particulièrement prégnant dans des secteurs tels que le tourisme. Et pour des segments de populations appartenant à la classe moyenne, le risque de glissement dans la pauvreté extrême étant important, en particulier pour les individus longtemps restés pauvres et qui étaient dans l’espérance d’un changement de leur condition – pour le meilleur.

Trois types d’interventions sont possibles. La première consiste à intervenir immédiatement sur l’équipement sanitaire, les services et sur les médicaments quand ceux-ci seront disponibles. C’est une intervention qui demande un effort extraordinaire, car les systèmes sanitaires, en général – et peut-être plus encore en Afrique – ne sont pas équipés.

On a échoué à construire un système qui soit à la hauteur du problème, à savoir un système global. Pire, les organismes qui doivent s’occuper du problème ont été affaiblis et critiqués ! En deuxième lieu, nous devons aussi nous préoccuper de l’emploi. L’économie informelle domine en Afrique, 80% de la population qui travaille ne dispose d’aucune couverture sociale ! Sur ce point, nous devons intervenir immédiatement également pour garantir un niveau approprié de demande globale.

Enfin – et c’est le troisième niveau – une fois que la crise sanitaire sera derrière nous, nous devrons penser aux investissements qui n’ont pas été faits dans le passé pour favoriser le développement et la transformation productive. Cela nécessitera de changer les pratiques fiscales avec des recettes publiques plus importantes, plus d’impôts progressifs, de lutter contre l’évasion fiscale en particulier des grandes entreprises multinationales. Nous aurons ainsi une plus grande marge de manœuvre budgétaire pour les gouvernements africains.

Êtes-vous favorable à une annulation ou un report de la dette africaine ?

Les efforts actuellement déployés par le FMI et la Banque mondiale sont remarquables, en ce qu’ils se sont traduits, sur le court terme, par une suspension de la dette. Bien entendu, cela n’est pas suffisant. De plus, le niveau de la dette n’est pas le même dans tous les pays. Certains arrivent à un taux d’endettement de près de 200% !

La dette doit donc être réduite, avec des taux d’intérêt beaucoup plus faibles que ceux d’aujourd’hui, et à long terme. Il est indispensable de ne pas se contenter de la première réponse –d’urgence – qui a été donnée, et nous multiplions les efforts pour aller en ce sens. Il faudra s’attaquer aux faiblesses structurelles pour arriver ensemble à l’élaboration d’une stratégie mondiale de long terme. Certains acteurs comme la Commission européenne sont exactement sur cette ligne.

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