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Libye – Tunisie : Contrebande, un mal nécessaire ?

Le commerce informel à la frontière est vital économiquement et socialement, tant pour la Libye que pour la Tunisie. Paradoxalement, la baisse d’activité de ces derniers mois augmente la tension, devant la montée en puissance d’acteurs libyens armés et dangereux.

Ben Guerdane et Mathieu Galtier 

La simple règle de calculs fait partie de la panoplie des sarrafas, ces cambistes informels installés à Ben Guerdane, première ville tunisienne traversée par les contrebandiers libyens à peine 30 km après le poste-frontière de Ras Jadir.

Elle leur sert à compter les liasses plus rapidement qu’en comptant les billets. « C’est une technique qu’ils ont importée de leurs homologues libyens. Elle montre aussi l’ampleur des échanges culturels et non seulement commerciaux », observe un Libyen installé dans le Sud tunisien.

Les institutions financières internationales préconisent la création d’une zone franche à Ben Guerdane pour permettre l’entrée de la contrebande dans le circuit formel. Elle ne serait efficace que si la Libye décidait de réduire les produits subventionnés. 

L’anecdote fait sourire au point d’être relayée, bien qu’avec circonspection, par l’ambassadeur de l’Union européenne en Tunisie, Patrice Bergamini. Elle en dit long sur l’aspect industriel du marché illégal qui transite dans la région.

Selon les chiffres de la Banque centrale libyenne (BCL), près de 35 milliards de dinars libyens (22 milliards d’euros) sur les quelque 74 milliards de dinars émis, circulaient hors du système bancaire et servaient, potentiellement, à des activités illégales. 

40 % des cigarettes venues de Libye 

Une « illégalité » relative pour des Libyens encore bercés par les théories économiques iconoclastes de Mouammar Kadhafi. Ce dernier déclarait devant les comités révolutionnaires en 1988 : « Vous pensez peut-être que le marché noir est néfaste. Au contraire. Il montre que le peuple prend spontanément une décision pour, sans l’aide d’un gouvernement, remplir un besoin. Qu’est-ce que le marché noir ? C’est le marché du peuple. » 

En 2015, un rapport de la Banque mondiale estimait à 596 millions de dinars tunisiens (269 millions d’euros d’alors) les importations informelles de la Libye vers la Tunisie.

Un commerce largement alimenté par le trafic d’essence – davantage subventionnée en Libye qu’en Tunisie – qui a représenté 17 % de l’or noir consommé en Tunisie en 2014 pour un montant de 296,9 millions de dinars tunisiens (133,8 millions d’euros à l’époque), et par celui des cigarettes – moins taxées en Libye – dont la contrebande comptait pour près de 40 % des paquets achetés, soit 400 millions de dinars tunisiens (180 millions d’euros à l’époque). 

Le marché informel a, cependant, du plomb dans l’aile avec la crise monétaire persistante en Libye. À Ben Guerdane, « Wall Street », la rue où sont installés la plupart des sarrafas, vit au ralenti ; plusieurs échoppes du «Souk Libya » (marché libyen), renommé ainsi car la plupart des marchandises viennent du pays voisin, sont fermées. Les pourcentages avancés par la Banque mondiale n’ont pas fondamentalement évolué et l’activité demeure essentielle pour les deux pays.

Mais les chiffres bruts sont en baisse, selon Max Gallien, spécialiste de l’économie informelle en Afrique du Nord, qui pointe le changement de règle du jeu : « La contrebande à la frontière tuniso-libyenne est régie par des accords informels entre, notamment les commerçants, les agents des douanes, les forces de sécurité et la société civile. Ces accords ont évolué ces dernières années pour devenir moins permissifs en ce qui concerne la contrebande d’essence, en grande partie à cause de la crise économique en Libye. Les pénuries dues à à celle-ci entraînent la hausse des prix et de la contrebande. » 

Des groupes libyens plus dangereux 

Cela ne veut pas dire que le trafic s’est arrêté dans la Jefara (nom historique de la région qui englobait les régions tunisienne et libyenne situées à la frontière) mais que les acteurs et les motivations ont changé.

Jusqu’au début de l’année 2018, le poste-frontière de Ras Jadir, côté libyen, était essentiellement sous le contrôle des Amazighs de la ville voisine de Zouara. Mais, en janvier 2018, Ousama Juwaili, responsable militaire affilié au Gouvernement d’union national (GUN) de Tripoli, a lancé une offensive à Abou Kammash, à proximité de Zouara dans le but d’« établir un contrôle de l’État sur la route menant à la frontière » de Ras Jadir. Une quasi-déclaration de guerre pour Hafez ben Sassi, le maire de Zouara, d’autant que Ousama Juwaili est originaire de la ville rivale de Zintan, à 130 km au Sud.

Résultat, les contrebandiers ont dû s’armer plus lourdement afin de poursuivre leur activité. Les familles qui vivaient de petits trafics – reventes de cigarettes, de bidons d’essence, etc. –, transportés dans leurs véhicules, ont quasiment cessé leurs activités. 

Selon les chercheurs Frederic Wehrey et Katherine Pollock, pas moins d’une quinzaine de milices sévissent dans la zone. Parmi elles, un acteur non-régional arrivé récemment suscite une grande crainte : la brigade Tarek al Ghayeb, influencée par le madkhalisme, courant du salafisme venu d’Arabie saoudite, s’enracine en Libye.

« Les réseaux madkhalis sont fermement décidés à noyauter les divers trafics libyens et les dominer de façon hégémonique. Les madkhalis jouent déjà un rôle substantiel dans le domaine sécuritaire ; dans le domaine idéologique ; et enfin, de plus en plus, dans le domaine économique avec notamment le trafic de devises », décrit Jalel Harchaoui, doctorant à l’université Paris-VIII. 

« Grève » des trafiquants tunisiens 

La construction entre les deux pays d’un fossé composé d’une tranchée d’eau et d’une butte de sable par la Tunisie en 2016 n’a pas empêché la contrebande côté libyen. Côté tunisien, cette protection « n’a que peu à voir », juge Max Gallien, avec la baisse de l’activité informelle, contrairement à ce qu’assurent les autorités. 

Quoi qu’il en soit, cette baisse attise la colère contre les pouvoirs publics accusés d’hypocrisie : « Pour les communautés du sud tunisien, la contrebande a été une stratégie d’adaptation en l’absence de développement officiel de l’État. Elle a été tolérée et reconnue officieusement par tous les gouvernements tunisiens depuis l’Indépendance. Pour beaucoup d’entre eux, la contrebande est devenue un “droit” qui puise sa justification dans l’histoire », explique le chercheur. D’où les manifestations et blocages du poste frontière de Ras Jadir par les contrebandiers tunisiens, tout au long de l’année 2018. 

L’une des solutions avancées depuis des années est la création d’une zone franche à Ben Guerdane pour permettre l’entrée de la contrebande dans le circuit formel.

Cette solution est préconisée par les institutions financières internationales mais elle ne se révélera efficace que si la Libye décidait de réduire les produits subventionnés pour éviter qu’in fine, ils ne profitent qu’aux Tunisiens.

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