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African Business

La chasse aux fraudes bancaires

D’indélicats employés de banques ponctionnent les comptes de leurs clients. Ce fléau tend à s’aggraver et les montants détournés augmentent au fil des ans. Progressivement, les banques tunisiennes se dotent des outils pour y mettre fin.

Tunis, Moncef Mahroug 

Des employés de banque qui se servent dans les comptes des clients ? Le phénomène remonterait aux années 1980.

La Société tunisienne de Banque (STB) y a été confrontée, relate Slah Kanoun, ancien directeur général de l’établissement. « Nous déplorions beaucoup de détournements sur les carnets d’épargne », témoigne-t-il. « Les travailleurs tunisiens à l’étranger avaient l’habitude de confier la gestion de leurs livrets aux caissiers.

Certains d’entre eux profitaient pour retirer de l’argent du livret quelques mois pour leur propre compte, avant de le reverser. Les titulaires des livrets ne découvraient le pot aux roses qu’au moment du versement des intérêts », lorsqu’ils s’apercevaient que les intérêts n’avaient pas été versés, voire qu’une partie ou la totalité de leurs économies avaient disparu.

La STB a constaté des détournements allant jusqu’à 700 000 dinars. Mais au cours des dernières années, les montants détournés ont franchi, dans d’autres établissements, la barre du million de dinars (293 000 euros). 

Longtemps minime, le nombre de détournements commis par des employés de banques tend à augmenter, affirme Ezzeddine Saïdane, ancien directeur général adjoint de la Banque internationale arabe de Tunisie (BIAT) et ex-directeur général de la filiale tunisienne de l’Arab Banking Corporation Group (Bahreïn).

En 2018, on en a dénombré une bonne demi-douzaine – et il ne s’agit que d’affaires dévoilées, sans qu’on connaisse l’identité des banques. Si les montants détournés étaient jusqu’ici plutôt modestes, autour de 100 000 dinars, on a assisté à une escalade dans ce domaine en 2018.

Le pactole soutiré à des clients dans trois affaires a atteint respectivement 400 000, 600 000 et plus de 1,2 million de dinars (351 000 euros). Dans ce dernier cas, le banquier véreux – il s’agit du directeur d’une agence bancaire à Bizerte – plaçait sur des comptes fictifs l’argent qu’il ponctionnait à ses clients. 

Retard technologique 

Ce phénomène a même touché la Banque centrale ! Cinq agents de la BCT ont été arrêtés, en février 2018, pour répondre de l’accusation de blanchiment d’argent et de corruption après avoir facilité le changement de petits billets de 5, 10 et 20 euros, en grosses coupures de 200 et 500 euros, sans porter ces opérations aux registres de la banque.

L’année 2019 s’annonce, elle aussi, « riche » en affaires de détournement dans les banques. Le 23 mars, le Tribunal de première instance de Jendouba a ordonné l’ouverture d’une enquête à l’encontre du chef et d’un employé d’une agence bancaire soupçonné d’avoir « allégé » le compte d’une cliente de la somme de 120 000 dinars, pendant qu’elle était en voyage à l’étranger. 

Dix jours plus tôt, c’est un scandale d’une tout autre ampleur qui a éclaté. Des chefs d’agence ont facilité le détournement de 58,5 millions d’euros par des commerçants d’El Jem (gouvernorat de Mahdia, à 200 km au sud de Tunis), une région connue pour ses activités de contrebande. « Si la responsabilité de la banque dans cette opération est établie, elle risque d’écoper d’une très forte pénalité équivalant à cinq fois le montant de la fraude, soit…

Les banques doivent établir une cartographie et trouver la parade. Leurs risques doivent être contrôlés de trois manières : la règle des « quatre yeux » (l’un fait le travail et un autre le surveille), soit par le système informatique, soit par la couverture d’une assurance.

…près de 300 millions d’euros, ce qui risque de mettre en péril son existence même », souligne un expert financier. 

Aucune statistique officielle concernant les détournements dans les banques n’existe à ce jour ; en 2016, Brahim Missaoui, président de l’Association tunisienne de lutte contre la corruption, avait estimé le montant des fonds détournés à près de 20 millions de dinars par an dans les seuls établissements publics. 

Un tiers des établissements est protégé 

À quoi un tel phénomène est-il imputable ? « La cause en est le retard pris par certaines banques tunisiennes, pas toutes, dans la mise en place de systèmes d’information performants », observe l’ancien cadre de la BIAT. Un retard à cause duquel le contrôle et l’audit internes « sont insuffisants par rapport aux enjeux ».

Pourtant, « les technologies évoluent rapidement et les moyens de fraude sont accessibles sur l’Internet », note Ezzeddine Saïdane. « Les banques sont confrontées à divers types de risque auxquels ils doivent faire face en établissant une cartographie, afin de trouver la parade », constate Slah Kanoun.

Qui recommande : « Ces risques doivent être contrôlés de l’une des trois manières : par la règle des « quatre yeux » (l’un fait le travail et un autre le surveille), par le système informatique, ou par la couverture d’une assurance. » De toutes celles opérant en Tunisie, les banques filiales de groupes étrangers – comme Citi Bank, UBCI (groupe BNP Paribas), UIB (groupe Société Générale), etc. – ont été les premières à se doter des moyens nécessaires pour empêcher les malversations en interne.

Pourtant, ces banques ne sont pas totalement à l’abri : en 2016, l’UIB a reconnu – elle est la seule à ce jour à l’avoir fait – avoir enregistré des détournements pour un total de 2 millions de dinars (586 000 euros). 

À l’opposé, les banques dont le capital est détenu en majorité par des Tunisiens, notamment les établissements publics, sont plus exposées à ce fléau et en souffrent davantage. 

À l’exception de deux établissements. D’abord, la BIAT, en raison de ses progrès en matière de système d’information. « Grâce au système T24 dont elle s’est dotée, la fonction de contrôle est largement automatisée », note Ezzeddine Saïdane.

Ensuite, Banque Zitouna, établissement fondé en 2011 par Sakher El Materi, gendre de l’ex-président Ben Ali, que Slah Kanoun, également enseignant en Gestion des risques à l’Académie des Banques et finances, a grandement contribué à mettre sur les rails.

« Nous avons réalisé la cartographie des risques et des processus ainsi que le manuel de procédures. De ce fait, la banque est gérée comme une banque étrangère », se félicite-t-il. Visiblement, le « feuilleton » des malversations au sein des banques n’est pas près de se terminer. Car à ce jour, moins du tiers des 26 établissements de la place a déjà résolu l’épineuse problématique du système d’information.

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