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African Business

Mo Ibrahim veut revoir le modèle économique de l’Afrique

La Covid-19 représente une opportunité de réinventer le modèle de croissance du continent, considère la Fondation Mo Ibrahim. Laquelle dresse un panorama détaillé de l’Afrique en ce printemps 2021, assortie de quelques recommandations.

Par Laurent Soucaille

Édité par la Fondation Mo Ibrahim, le rapport Covid-19 en Afrique, au bout d’un an, impacts et perspectives vient de paraître. Si la Covid-19 n’a pas créé tous les défis auxquels l’Afrique est actuellement confrontée, elle a amplifié les problèmes sous-jacents et les a amenés à la surface. La satisfaction à l’égard de la gouvernance était déjà en baisse avant la pandémie, tandis que l’Afrique était déjà en retard dans sa quête des ODD.

« L’insatisfaction et la méfiance des citoyens à l’égard de la prestation de la gouvernance augmentent. Les États africains ont l’opportunité de démontrer à la fois leur détermination à sauvegarder la démocratie et leur capacité à conduire un nouveau modèle de croissance plus résilient, plus équitable, plus durable et plus autonome », résume Mo Ibrahim lui-même.

Le saut numérique est « plus facile à dire qu’à faire ». La fracture numérique doit être surmontée, l’infrastructure numérique doit être étendue, les investissements dans le développement des compétences doivent être intensifiés et les politiques menées doivent refléter la nouvelle réalité numérique.

À la base de cela se trouve le « modèle inquiétant » décrit par l’ancien président de la CEA, Carlos Lopes, selon lequel l’Afrique « croîtra rapidement mais se transformera lentement, la rendant vulnérable aux vents contraires ». Ce, tandis que l’urgence climatique rend le besoin de transformation structurelle plus urgent que jamais.

En effet expliquent les auteurs de la Fondation, l’Afrique a là « une occasion unique » de transformer le modèle de croissance sans emploi, inéquitable et fragile, en un modèle appartenant aux Africains, autonome, résilient, inclusif et vert. Pour y parvenir, le continent doit poursuivre un programme de transformation radical, en tirant parti de son vaste potentiel inexploité, tout en s’appuyant sur les domaines de force préexistants.

Pendant trop longtemps, les stratégies de développement se sont concentrées sur le commerce comme une fin en soi plutôt qu’un outil de transformation structurelle, tandis que la politique industrielle a été plus ou moins négligée. « Voilà l’occasion d’introduire des politiques économiques plus larges dans une perspective de transformation structurelle par l’industrialisation », poursuivent les auteurs. Le secteur manufacturier peut contribuer à renforcer la résilience régionale grâce aux chaînes d’approvisionnement locales tout en créant des emplois.

Des capitaux à portée de main

La prise de conscience est là : 66% des PDG africains interrogés par Oxford Business Group suggèrent que la crise pourrait stimuler l’industrie et la fabrication, par une meilleure régionalisation. « L’Afrique est bien positionnée géographiquement dans les chaînes d’approvisionnement de fabrication, et pourrait présenter des avantages géopolitiques pour les entreprises occidentales qui cherchent à se diversifier à partir de l’Asie. »

Rejoignant enfin les questions sociales et économiques, les préoccupations environnementales seront au cœur de la reprise, la pandémie mettant en évidence les dangers d’une dépendance excessive aux combustibles fossiles. « La biodiversité de l’Afrique, les puits de carbone mondiaux et le potentiel d’énergie renouvelable sont tous à la pointe d’une reprise mondiale durable », souligne le rapport. La croissance durable est moins chère que jamais, et avec 10 000 milliards de dollars de capital à la recherche d’un retour sur investissements, apparaît une opportunité unique de développer des marchés financiers africains verts.

D’ailleurs, suggère la Fondation, les gouvernements pourraient émettre des obligations liées à la performance des ODD, tandis que les produits financiers « dette-climat » ou « nature de la dette » pourraient être un moyen de lier l’allégement de la dette à la reprise verte.

Les plans de la relance verte sont déjà en cours. L’Union africaine élabore un programme de stimulation verte pour stimuler la reprise et soutenir des secteurs clés tels que l’écotourisme et la biodiversité. De son côté, l’Africa Finance Corporation prévoit de diversifier son portefeuille énergétique pour attirer les investissements.

De l’intérêt du revenu de base

D’autre part, la pandémie a fourni une preuve supplémentaire du vaste potentiel numérique de l’Afrique, les gouvernements tirant parti de la technologie pour s’adapter à la situation pandémique, par exemple grâce aux services de télémédecine. Dans la reprise, les gouvernements peuvent s’appuyer sur une jeune génération d’entrepreneurs numériques s’adaptant aux nouvelles conditions mondiales. Plus de 640 pôles technologiques sont actifs à travers le continent. « Exploiter ce potentiel présente une opportunité de stimuler l’économie et de passer outre les défis actuels », commente le rapport.

Autre source de promesses, les FinTech pourraient être utilisées pour fournir des services financiers de base aux travailleurs informels. Bien sûr, le saut numérique est « plus facile à dire qu’à faire ». Pour que l’Afrique réalise son potentiel numérique, la fracture numérique doit être surmontée, l’infrastructure numérique doit être étendue, les investissements dans le développement des compétences doivent être intensifiés et les politiques menées doivent refléter la nouvelle réalité numérique.

Sur le plan social, la pandémie a mis en évidence le manque de filets de sécurité sociale du continent. Il reste nécessaire pour les pays d’établir des bases solides pour une protection sociale complète, juge la Fondation, qui milite en faveur du revenu de base. Celui-ci pourrait offrir un pouvoir d’achat aux personnes vivant dans les secteurs informels par le biais de transferts monétaires inconditionnels. Des expérimentations au Kenya, en Zambie, ont démontré l’utilité d’un programme de transfert monétaire universel. De son côté, le PNUD a calculé qu’il serait possible de mettre en œuvre un revenu de base temporaire en Afrique subsaharienne, coûtant entre 0,76 % et 2,71 % du PIB.

Ne pas oublier les barrières non tarifaires

Sur le plan commercial, la pandémie a mis à nu les vulnérabilités des structures de l’Afrique, rendant d’autant plus opportune l’introduction de la Zone de libre-échange continentale africaine. La ZLECAf peut servir de véhicule de transformation structurelle, stimulant le commerce intrarégional et créant des chaînes d’approvisionnement continentales. D’autant que la pandémie a mis en évidence « le dynamisme et l’adaptabilité des entreprises africaines ».

En établissant une liste de biens essentiels et en définissant des quotas pour les chaînes d’approvisionnement régionales, la ZLECAf peut s’appuyer sur ce dynamisme et favoriser la résilience dans les secteurs clés. Ainsi, les chaînes d’approvisionnement médicales et pharmaceutiques nationales peuvent permettre une réaction plus rapide, moins coûteuse et efficace aux futures pandémies. De plus, associer les petits agriculteurs aux chaînes d’approvisionnement régionales peut améliorer la sécurité alimentaire.

Toutefois, prévient la Fondation, s’engager à supprimer 90 % des barrières tarifaires, comme indiqué par la ZLECAf, ne suffira pas pour y parvenir. Les barrières non tarifaires doivent être abordées, ainsi que des questions telles que les infrastructures de transport, les procédures douanières lourdes et les défis liés à la sécurité. « Ce n’est qu’avec la volonté politique de relever ces défis et un paysage de bonne gouvernance solide que la ZLECAf pourra réaliser son plein potentiel et que le continent trouvera une nouvelle place dans l’économie mondiale. »

Une feuille de route précise et réalisable

Enfin, à long terme, aucune reprise n’est durable sans des recettes publiques nationales fiables, explique la Fondation Mo Ibrahim. Selon qui une capacité fiscale accrue est nécessaire au-delà des taxes sur les ressources volatiles. Surtout, la fuite des ressources par les flux financiers illicites doit être stoppée.

De ce point de vue, « la mise en œuvre des actions recommandées dans le cadre inclusif de l’OCDE sur l’érosion de la base d’imposition et le transfert de bénéfices est un bon point de départ ». D’ailleurs, la CEA a proposé une feuille de route d’actions « précises et réalisables » par les secteurs public et privé ensemble, pour restaurer la liquidité, gérer l’insolvabilité et jeter les bases du redressement, en poursuivant le processus de redémarrage du système et de mise en œuvre de l’Agenda 2063 et des ODD.

LS

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