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African Business

Le développement, c’est de l’audace !

On ne peut plus déplorer le manque d’impact des investissements, si ceux-ci échappent à toute logique. L’économiste sénégalais Chérif Salif Sy veut voir les pays africains se doter de plans de développement audacieux, souverains et intégrés.

 

Entretien avec Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

Universitaire, ancien haut fonctionnaire et ancien ministre d’Abdoulaye Wade, vous êtes un homme d’expérience et, surtout, de réflexion. Comment appréhender l’Afrique qui semble aujourd’hui à la croisée des chemins ?

 

La situation du continent est aussi préoccupante qu’elle suscite des espoirs. Malheureusement, si nous considérons seulement l’agriculture, nous voyons que les réponses ne sont toujours pas à la hauteur des défis. Ceci, tout simplement parce qu’il n’y a pas de stratégie d’industrialisation ou de développement du secteur qui soit articulée aux transformations structurelles nécessaires à son industrialisation.

Pour l’essentiel, l’agriculture a servi jusqu’ici à exporter des productions locales. Elle devrait être un levier du développement et de l’industrialisation en lien avec l’activité de transformation. Néanmoins, l’espoir est permis, car depuis quelques années, la production agricole africaine nourrit de plus en plus les Africains.

 

Avec 60 millions km2 de terres arables, l’Afrique a des atouts considérables. Pourquoi les États tardent-ils tant à entrer dans le cycle de la transformation que vous évoquez ?

Je ne crois pas qu’il s’agisse d’un problème de disponibilité des terres arables. Même là où la terre est bien exploitée, le peu de lien entre l’agriculture et l’industrie n’a toujours pas entraîné l’amélioration de la productivité et du revenu paysan. C’est cela le grand problème.

L’étape suivante doit être la mobilisation des ressources internes, et il y a énormément d’argent. L’Afrique subsaharienne offre la meilleure rentabilité aux projets ! Tout le monde le sait.

Mais tant qu’il n’y aura pas d’offre, le partenaire continue d’imposer ce qu’il veut.

Depuis une vingtaine d’années, la valeur ajoutée du secteur agricole est restée stagnante malgré tous les efforts et les sommes investies. C’est le cas du Sénégal. Il faut nous redresser et s’occuper de cette situation. Il n’est pas possible de continuer ainsi ! Surtout aujourd’hui où nous vivons une rupture des chaînes d’approvisionnement internationales et que, dans tous les discours, il y a le désir de repenser les chaînes locales.

Nous voyons en Afrique un problème de terres insuffisamment utilisées et aussi de productivité absente en raison du manque de formation dans le domaine agricole.

 

En visitant le nord du Sénégal, dans les régions du fleuve Sénégal, on peut se rendre compte de sa richesse inestimable, y vivent 15 millions d’habitants. Pourtant, elle est la région la plus pauvre du pays.

Là aussi, la politique agricole n’est pas articulée à l’industrialisation sénégalaise. S’y ajoute un problème de qualification. Le gouvernement Wade, ayant compris le problème, avait créé l’Agence nationale de conseil agricole et rural. Celle-ci diffusait les savoir-faire nouveaux, l’intelligence et l’innovation pour l’amélioration des terres.

Hélas, cela a pris un retard colossal parce que le gouvernement s’est focalisé sur les petites industries des centres urbains. C’est ce qui explique aussi le déplacement de nombres si importants de jeunes des zones rurales vers les zones urbaines, créant un chômage massif.

 

On évoque toujours des problèmes d’employabilité, de chômage, et de formation. L’Afrique avance-t-elle, et à quel rythme ?

Il faut saluer les efforts qui sont faits. Mais quand on dit que l’Afrique avance, on n’a rien dit. La croissance économique est extrêmement lente par rapport aux pays asiatiques. Cela parce que nous n’avons simplement pas misé sur une agriculture moderne qui réutilise l’énergie, qui s’équipe de nouvelles machines, et qui forme les paysans. D’ailleurs, nous employons encore le terme de paysan, ce qui est très significatif dans ce contexte, au lieu de parler d’agriculteur formé aux outils modernes.

La question énergétique, qui devrait être à la base de la modernisation de l’agriculture, soulève beaucoup de problèmes. En nous comparant à nos concurrents asiatiques, nous voyons que 75% de l’énergie commerciale distribuée va au secteur productif, dont l’agriculture fait partie. Or, chez nous en Afrique, c’est l’inverse. 75% de l’énergie commerciale distribuée va aux loisirs et à l’éclairage domestique. Nous ne pouvons pas nous développer ainsi.

Nous devons nous pencher sérieusement sur le développement de l’agriculture pour en faire un objet de création de richesses et d’épanouissement complet de l’homme. Nous déplorons des failles considérables en dépit des grandes annonces des chefs d’État.

 

Michel Camdessus, ancien directeur général du FMI, disait : « Il faut savoir réformer à temps. » L’Afrique est-elle bien dans cet état d’esprit ?

Quand la réflexion et les efforts se font de la manière que nous connaissons, c’est-à-dire en ignorant le caractère global du développement, les actes produisent des réussites éparses et autant d’échecs. C’est le cas pour l’agriculture, pour l’industrie et pour d’autres secteurs encore. L’investissement massif par les banques dans les infrastructures, agricoles notamment, n’est pas entrepris dans le cadre d’une vision globale. On sème des graines par-ci ou par-là alors que tout devrait être articulé.

En cela, Michel Camdessus a parfaitement raison de dire que les secteurs qui doivent porter le développement sont isolés du reste de l’économie, dans la réflexion comme dans la conception des programmes. Cela fait que nous sommes comme des canards boiteux. Nous ne récoltons pas les ressources attendues de l’argent qui est injecté. Ce qui nous manque, à nouveau, est que l’agriculture et l’industrie soient intégrées dans un plan général de développement économique et social.

 

Dans une Afrique plurielle, comment appréciez-vous les expériences et quelles sont celles qui marchent le mieux ? 

Pour parler de l’expérience que je connais le mieux, en tant que Sénégalais, les nombreux efforts faits sont peut-être dus à l’organisation du pays. Depuis une vingtaine d’années, le gouvernement ne peut plus s’isoler pour définir la politique agricole. Toutes les organisations faîtières sont impliquées ainsi que les instituts de recherche et les travailleurs de la terre. Un mouvement d’ensemble fait que le pays, comme le Rwanda et d’autres, est en effet nourri par la production locale. C’est une bonne chose.

Je citerai aussi l’innovation scientifique et technologique. Le Rwanda comme le Sénégal investissent beaucoup dans la propriété intellectuelle, et nous savons que cela est important pour le développement de l’agriculture. Il va de soi qu’un programme ne peut pas être développé sans formation au développement agricole. Cela dit, le retard de l’Afrique est très important. Sans vouloir trop regarder dans le rétroviseur où je vois, entre autres, les plans d’ajustement structurels qui ont eu un impact décisif dans la destruction de l’industrialisation qui était alors amorcée et aussi du développement agricole.

L’autre aspect qui me paraît très important pour l’agriculture au sens large, ce qui inclut l’élevage, est qu’on ne définit dans aucun de nos pays une réelle stratégie de mobilisation des ressources internes. Ce sont toujours des ressources extérieures qui sont mobilisées, cette pratique est dangereuse. Avec la rupture des chaînes de valeur mondiale, nous ressentons la dépendance vis-à-vis de l’extérieur. Les ressources intérieures doivent être affectées aux secteurs que les gouvernements eux-mêmes désignent comme prioritaires.

Au Kenya, le gouvernement met en œuvre la même stratégie de développement agricole que le Sénégal. Partout, sur le continent, les résultats sont insuffisants parce que l’exode rural est de plus en plus important et que les moyens nécessaires ne sont pas mis à disposition de l’agriculture.

Enfin, il faut évoquer la dépendance aux pluies. Il n’est pas possible de développer un système agricole avec à peine trois mois de pluie. Nous devons compter sur d’autres ressources hydriques, comme celles du sous-sol. Ce problème est global et il faut le reconsidérer en ne retournant pas constamment la terre, en ne pensant pas tout le temps aux exportations, mais en développant localement des forces productives. Mettons-y des moyens en commençant par mobiliser les ressources suffisantes au développement de l’agriculture et de l’industrialisation de nos pays.

 

Ces constats existent depuis longtemps, ainsi que les « bonnes pratiques » à mettre en œuvre. Pourquoi l’Afrique demeure dans ce qui semble une déperdition d’énergie ?

Simplement, l’inspiration et la détermination viennent de l’extérieur. Quand la déclaration de politique générale du gouvernement a moins d’importance que la feuille de route du FMI ou de la Banque mondiale, qui ont pour préoccupation de toujours tout gérer par la contrainte budgétaire, la marge de manœuvre des États qui ne veulent pas se rebeller est faible. Or je crois que l’économie est un pari.

 

Nous ne pouvons pas continuer à gérer nos pays sur la base de la crainte des divers déficits. Il faut oser se lancer et prendre ses responsabilités en investissant dans la formation agricole, ce que faisaient le Sénégal et le Mali il y a encore quelques années, en s’inspirant très fortement du plan Maroc Vert. Cette expérience africaine avait son intérêt.

Nous devons nous recentrer pour que les pays africains définissent eux-mêmes leur programme, utilisent les ressources humaines et les mettent en œuvre. Mais il pèse sur tous nos gouvernements la feuille de route des institutions économiques et financières internationales. En conséquence, les objectifs deviennent autres. Il faut desserrer la pression de ces institutions, ce que peu d’États osent faire. En 2018, et pour la première fois, des chefs d’État du continent ont dit à ces institutions : « Nous ne pouvons plus vous suivre de cette façon. Donnez-nous la barre et laissez-nous faire. »

 

Pourtant, ces institutions sont prises d’assaut par des Africains : Ngozi Okonjo-Iweala à l’OMC, Makhtar Diop à la SFI…

Cela ne veut rien dire. Il s’agit en effet de compétences mondiales mais les politiques qui sont définies dans ces institutions ne sont pas des politiques africaines. Ce sont des politiques internationales déterminées par les grandes puissances. Qu’il y ait des Africains à leur tête ne change rien. La mondialisation n’efface ni les États ni leurs frontières.

Les décisions prises pour le développement le sont par la loi et par la planification ; or, c’est ce que nous ne faisons pas. La logique des institutions internationales s’inscrit toujours dans une stratégie de rattrapage. Mais le développement n’est pas une crise qui pousserait en Occident et qu’il suffirait de planter dans les pays africains. La stratégie de développement dans tous les secteurs doit être suggérée par les pays eux-mêmes à travers leur histoire, leurs handicaps connus, leurs partenaires internationaux potentiels. Nous n’y sommes pas encore et c’est regrettable.

Cependant, il y a eu une amorce de changement avec la diversification des partenaires. Mais, en se tournant vers la Turquie, l’Inde ou la Chine, cette diversification suppose des responsabilités. Il faut être capable de décider de ce que l’on veut en choisissant de nouveaux partenaires et ne pas les subir. C’est là encore un point de faiblesse du continent africain.

 

Le continent attire de nombreuses puissances qui portent de l’intérêt à ce continent. Les Africains en tirent-ils avantage ?

Pas du tout ! J’ai été expert à la Commission de l’Union africaine pour les relations avec les BRICS. J’ai alors constaté que notre malheur est que les pays de l’UA, qui ont leurs plans stratégiques et leurs stratégies de développement, voient chaque partenaire briser le schéma de développement retenu au niveau sous-régional et au niveau continental. Ce n’est pas acceptable !

Chaque partenaire arrive avec sa propre stratégie d’industrialisation qui fausse complètement la stratégie retenue pour l’UA. Cela montre aussi le niveau d’irresponsabilité et que les sommes investies par les partenaires ne donnent jamais les résultats attendus. Lorsque l’ensemble des États définissent un schéma au niveau sous-régional ou continental, ils doivent être capables de le suivre. Ils ne doivent pas laisser à chaque fois ce schéma être brisé par les partenaires.

Nous avons en Afrique des zones économiques définies dans le cadre de l’UA mais les pays, par manque de ressources, baissent les bras. La Chine est en train, un peu partout, de casser le développement en imposant ses Zones économiques spéciales. Le chevauchement des stratégies des partenaires fait que le continent n’avancera pas.

 

Qu’est-ce qui empêche les Africains d’être la locomotive qui guidera les pays partenaires ?

Nous n’avons pas de stratégie locale de mobilisation des ressources internes. Au contraire, nous comptons sur les ressources extérieures et nous avons peur de les perdre ou d’en manquer. Cette crainte fait que les États se soumettent et sont dans une servitude volontaire. Ils se livrent pieds et poings liés aux partenaires qui peuvent leur donner des ressources financières et monétaires. C’est un cercle vicieux qu’il faut rompre.

Nous ne pouvons pas continuer à gérer nos pays sur la base de la crainte des déficits. Il faut oser se lancer et prendre ses responsabilités en investissant dans la formation agricole, ce que faisaient le Sénégal et le Mali il y a encore quelques années, en s’inspirant du plan Maroc Vert. Cette expérience africaine avait son intérêt.

Le développement, c’est de l’audace ! L’étape suivante doit être la mobilisation des ressources internes, et il y a énormément d’argent. L’Afrique subsaharienne offre la meilleure rentabilité aux projets ! Tout le monde le sait. Mais tant qu’il n’y aura pas d’offre, le partenaire continue d’imposer ce qu’il veut. Je ne me contente donc pas de situer les responsabilités. La partie africaine ne dit jamais rien, elle subit. Elle ne dit pas effectivement ce qu’elle veut ni comment elle le veut.

Tant qu’il y aura ce problème de leadership, l’Afrique n’ouvrira pas sa porte au développement. Le Sénégal et la Côte d’Ivoire, qui sont les pays les plus puissants en Afrique de l’Ouest, présentaient en 1960 un revenu réel par tête de 1 300 $. Mais aujourd’hui, pour la Côte d’Ivoire, il est d’à peine 1 500 $ et, au Sénégal, 1 400 $. Cela veut dire que rien ne bouge depuis soixante ans et que la création de richesses est stagnante, par notre faute. Nous ne mettons pas en œuvre les politiques qui devraient l’être. Il faut changer cela !

Je ne perds pas espoir car il y a de plus en plus de dialogue entre des entités qui ne voulaient pas se parler. Aujourd’hui, les États parlent aux sociétés civiles et aux universités, ce qui est nouveau. Mais ce qu’attendent les populations africaines, ce sont des résultats tangibles.

Pour terminer, l’Afrique sera-t-elle au rendez-vous de la révolution numérique ? Cela peut être une chance pour faire le saut générationnel qu’il lui faut.

Le Sénégal, ces dernières années, a consenti des investissements très intéressants. Mais il demeure un point de faiblesse, si nous le comparons à nouveau aux pays asiatiques qu’on appelle émergents. Dans ces pays, le taux d’investissement et le taux d’épargne dépassent très souvent 35% du PIB. Or au Sénégal, ils demeurent faibles, autour de 20% pour le taux d’épargne et de 23% pour le taux d’investissement. Nous avons encore du chemin à faire malgré les investissements qu’on nous montre. Ceux-ci n’auront de sens que s’ils sont corrélés au PIB, c’est-à-dire à la richesse créée. Or les efforts ne s’inscrivent pas dans une logique globale de développement. D’autant qu’on oublie la question énergétique qui devrait être une véritable orientation.

La question énergétique est un problème de fond. Il faut y réfléchir, ne serait-ce que pour l’énergie nécessaire à l’usage des TIC, pour le développement de nos différentes régions et pour cesser d’éblouir les populations urbaines avec des nouveaux stades et des investissements. Le problème est celui de la modernisation du monde rural.

@HBY

 

 

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