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African Business

Des infrastructures retardées, mais pas menacées

Les spécialistes des infrastructures se montrent rassurants. Certes, certains projets sont repoussés, mais les financements sont, et seront, au rendez-vous. L’Afrique doit néanmoins revoir ses priorités et faire preuve d’ingéniosité financière.

Par Laurent Soucaille

La pandémie de Covid-19 impose le report de certains grands travaux d’infrastructures, mais elle n’en a annulé aucun, en Afrique. Une fois cette période passée, il faudra sans doute revoir des priorités, tandis que les dépenses en matière de santé deviendront plus évidentes.

Attention toutefois à ne pas négliger des secteurs devenus soudains moins essentiels, comme les transports. De même, il faudra revoir la doctrine des moyens de financements. Associer public, privé, société civile, bailleurs internationaux, etc., et multiplier les produits innovants.

Avec la tentation du protectionnisme, l’Afrique a l’occasion de réfléchir pour elle-même. Quels sont les mécanismes de solidarité qui doivent être pérennisés, ceux qui ont échoué ? La réponse à ces questions permettra de mieux cibler les investissements.

« La meilleure façon de traverser une crise est de se projeter sur l’avenir », fait observer Ibou Diouf, économiste auprès de la Banque mondiale, appelé à faire le point sur la situation présente. Dans l’ensemble, les pays africains ont bien réagi à l’épidémie et préparent l’avenir. Les filets sociaux sont plutôt bien organisés et permettent d’amortir le choc social, ce qui est une bonne chose pour l’avenir. L’économiste considère que l’Afrique fait face « à une crise sanitaire, à une crise économique, mais pas à une crise financière ».

Ce, bien que nous constations une baisse des financements étrangers, dans une proportion peut-être plus forte qu’en 2009, dans le sillage de la contraction économique. Les IDE (Investissements directs étrangers) pourraient baisser de 5% à 30%, en fonction des hypothèses économiques. Pourtant, l’Afrique a besoin de 150 milliards de F.CFA par an, d’ici 2025, pour ses investissements.

« L’Afrique est encore dans une phase de rattrapage de l’investissement dans les années qui viennent, ce qui nous autorise, pour le moment, à être optimistes. » L’argent est là, même s’il tarde à venir. Dès 2021, la croissance sera positive (4% en moyenne). Le « round d’observation » des IDE observé aujourd’hui, et pour quelque temps encore, ne durera pas et les investissements reviendront en Afrique.

Les États devront ajuster leurs visions

Siélé Silué, conseiller du Premier ministre de Côte d’Ivoire, se montre aussi rassurant : les pays sont encore en train d’appliquer leurs programmes nationaux de développement. De grands projets sont en cours et sont déjà financés. Il n’y a pas d’impact de la pandémie sur ce qui a déjà été acté, en dehors de certains retards, bien entendu.

En revanche, on voit que certains secteurs ont été « mis en veilleuse » pour faire face à l’urgence et il faudra procéder à des rééquilibrages. Les ressources propres et celles provenant des bailleurs de fonds étrangers seront toujours les deux canaux principaux de financement des infrastructures, en Afrique. Pour autant, « il faut redéfinir la priorisation de nos besoins, pour faire redémarrer la machine économique ».

Membre du panel réuni par I-Conférences, Mehdi Serghini (Deloitte, Maroc) considère qu’au-delà des aléas conjoncturels, les programmes d’infrastructures doivent s’inscrire dans une vision définie par les États. Au Maroc, une nouvelle réflexion était en cours et devait aboutir à des décisions, au moment où l’épidémie est arrivée. « Sans doute, la pandémie conduira à ajuster les choix, comme opérer davantage d’investissements en faveur de la régionalisation. »

S’il n’y a pas de crise financière, la pression financière sera plus forte, ces prochaines années, compte tenu des besoins sociaux de nos populations. Il faudra davantage de fonds vers la Santé, l’Éducation. La crise a mis en vedette le télétravail ; peut-être faudra-t-il moins de bâtiments de bureaux qu’envisagé, par exemple.

Aujourd’hui, alors que la crise n’est pas encore finie, nous devons réussir un exercice stratégique, une remise à jour de notre vision, en fonction de la réponse à l’urgence de court moyen terme et la vision de long terme.

Concernant le volet financier, l’utilisation de la « planche à billets » (monnaie Banque centrale, crédits quasi gratuits) « semble difficile » pour financer les infrastructures. Au-delà du cadre réglementaire, qui encadre le crédit et l’émission monétaire, se pose la question de laisser filer, ou pas, un peu d’inflation en Afrique. « Ce choix est tentant, mais il pénaliserait nos bailleurs de fonds. » La réflexion est néanmoins engagée un peu partout, notamment en Afrique de l’Ouest, avec la création en cours de l’éco. Si on ne maîtrise pas bien les outils monétaires, on risque de passer par des moments difficiles, explique l’économiste qui fait allusion aux « plans d’ajustements » des années 1980-1990.

Dès que la crise sanitaire s’est manifestée, reprend Ibou Diouf, la première réponse a été le confinement et la fermeture des frontières. Hiérarchiquement, la vision des États passe, en premier lieu, par la protection des personnes. Cette question restera à l’avenir. En deuxième lieu, l’État s’assure de la protection des revenus, de l’emploi. « Quelle sera la stratégie menée à ce niveau ? », s’interroge l’économiste. Enfin, les décideurs auront à définir comment bâtir le futur, établir de nouvelles normes. « On nous dit que rien ne sera comme avant, peut-être, mais pour aller dans quelle direction ? »

Les besoins resteront les mêmes, crise ou pas crise, rétorque Siele Silué. C’est la manière de prioriser ces besoins, qui changera. On voit que la fermeture actuelle des frontières fait que chacun doit régler ses problèmes à son niveau. L’occasion pour les institutions régionales de reconsidérer leurs procédures, « d’autant que les ressources régionales ne sont pas toujours bien utilisées ». Pour l’économiste, il est du rôle de ces institutions d’encourager la baisse des taux d’intérêt, pas assez attractifs, aujourd’hui, pour le secteur privé.

Bien cibler les PPP

Pour Deloitte, Mehdi Serghini confirme : les institutions comme la BAD, la Banque islamique, ont les moyens de changer leurs procédures, leurs outils, pour aider aux investissements. Les États disposent de fonds via leur loi de Finance, une planification pluriannuelle. « Il faudra se montrer encore plus ambitieux de ce point de vue, tout en accélérant les PPP » (Partenariats public-privé). En Afrique aussi, l’État devra accepter une relative perte de pouvoir, et laisser le privé financer les grands projets d’infrastructures comme les ponts, les routes, les ports, etc.

Toutefois, « le PPP n’est pas un remède miracle à tout ». Il reste des projets toujours plus facile à financer sur des fonds publics, comme de grands ouvrages longs à rentabiliser. Ici, l’appui des bailleurs de fonds régionaux est essentiel.

Un avis partagé par Siélé Silué : dans les PPP, le facteur risque pays renchérit le coût des projets. Si le secteur privé était accompagné par des institutions nationales ou régionales, ce risque diminuerait.

« On a vu, durant la crise sanitaire, des outils comme des respirateurs, inventés par des Africains ; et pourtant, nous aurons des difficultés à les produire à grande échelle ! Il manque à l’Afrique les instruments pour accompagner les innovations. »

Sur ce point, Ibou Diouf considère qu’une bonne ingénierie financière est toujours possible, en Afrique, pour financer des projets sans recourir à la création monétaire et son lot de pressions inflationnistes.

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