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African Business

Thomas Melonio : « L’Aide est un accélérateur du développement »

Nous réalisons aussi des évaluations plus stratégiques, comme, récemment, une réévaluation complète de toutes nos actions avec les banques qui financent les activités énergétiques afin de voir lesquelles présentaient un bilan satisfaisant et celles dont les résultats étaient plus problématiques. C’est une dimension peu connue de nos activités. Ce n’est pas réellement un nouvel outil, mais qui est très « interne », et donc assez peu connu à l’extérieur.

Dans la mesure où l’un de nos enjeux vise à être plus transparent, nous souhaitons que ces évaluations gagnent en visibilité et soient mieux connues grâce à une information accessible à tous. Les contribuables, les citoyens ont le droit d’être informés de ce qui marche et de ce qui ne marche pas. Nous n’avons pas à en rougir et nous le vivons pas mal. C’est une dimension importante, et dès lors que le gouvernement augmente nos moyens en ce sens, nous irons toujours vers plus de transparence.

Une partie importante de mes activités consiste également à étudier le risque de nos opérations à travers un suivi économique et politique des États dans lesquels nous intervenons – nous l’avons fait récemment pour le Sénégal et également pour l’Argentine –, ainsi que sur le plan bancaire, car les prêts supposent une maîtrise du risque, mais aussi pour mieux connaître les offres de produits et de financements adaptés. Nous essayons donc de bien connaître l’évolution de long terme des sociétés dans lesquelles l’AFD finance des projets. C’est un travail de réflexion et d’anticipation pour alimenter l’action.

Et concrètement, comment cela se traduit-il en termes d’efficacité ?

Parfois, nous faisons travailler des gens en externe, qui nous renseignent et qui nous éclairent, des universitaires, français ou africains qui nous apportent des contributions sur différentes thématiques. La Côte d’Ivoire est un pays avec lequel nous avons énormément de projets, où nous finançons beaucoup de politiques publiques, notamment sur les quartiers populaires.

L’objectif est d’avoir une compréhension aussi fine que possible de la société du pays dans lequel nous intervenons. Parfois, ce sont des analyses faites en interne, sur des sujets économiques. Pour les sujets qui comportent une dimension sociologique, nous faisons plus facilement appel à des partenaires extérieurs, comme cela a été le cas pour le Lac Tchad, considéré comme une zone de crise, où tout un travail de prospective et de vision s’imposait pour s’assurer de la pertinence de notre action. L’AFD est très ancrée sur le terrain.

Nous avons des bureaux à Paris, mais aussi beaucoup d’agences et de collègues sur le terrain qui assurent le suivi des projets, et qui anticipent même la vague des projets suivants. C’est une de nos spécificités fortes. L’anticipation est nécessaire dans la mesure où le développement ne peut se penser que sur le long terme. Nous ne pouvons pas nous tromper dans nos analyses !

La France est entrée dans une phase de rénovation de sa politique africaine. Comment l’AFD aborde-t-elle le Continent ?

L’Afrique représente 50 % de notre activité. L’année dernière, nous y avons réalisé près de 5 milliards d’euros d’engagements. C’est dire si nous croyons dans l’avenir du continent ! Nous ne méconnaissons pas les difficultés, mais si nous faisons des prêts, c’est que nous croyons à l’existence de dynamiques et à un avenir fort pour l’Afrique. Ce qui représente des enjeux géostratégiques très importants pour la France.

Il n’en demeure pas moins que l’action de l’AFD est contrainte, régie par un cadre de planifications stratégiques, d’instruments, etc. Ces règles sont-elles adaptées aux défis et aux enjeux de la situation ?

Je reviens à ce que je vous disais : l’Aide au développement n’est qu’une petite partie du financement de l’économie. Le développement d’un pays vient d’abord du pays lui-même. Même lorsque cette aide est importante, comme au Niger ou au Mali, elle ne dépasse jamais 25 % ou 30 % du budget de l’État, ce qui veut dire que 70 % des dépenses publiques et des investissements sont financées par la population nationale ou par des investissements privés.

Chacun doit donc être bien conscient que l’Aide est toujours relative, même dans les États qui en sont les principaux bénéficiaires. D’un autre côté, il est vrai que 25 % ou 30 % des recettes d’un État, c’est beaucoup…

À cet égard, nous avons un rôle, non pas pour nous substituer aux populations pour financer leur développement, mais en essayant d’être exemplaires, en créant du changement. Nous sommes un accélérateur. L’aide est utile précisément en ce qu’elle joue un rôle d’innovation et d’accélération.

Sans cela, elle passerait à côté des objectifs qui sont les siens. Les sommes dont nous parlons ne sont pas d’un ordre de grandeur qui pourrait permettre de, transformer en profondeur l’économie d’un pays, ou d’un continent. Vu de France, les sommes consacrées à l’aide au développement peuvent paraître très importantes – et c’est vrai qu’elles sont significatives – mais par rapport à l’ampleur des besoins, elles ne peuvent avoir un effet déterminant qu’en ayant, en même temps, un effet transformatif et innovant.

Mais face à l’accélération des défis et des enjeux auxquels l’Afrique est confrontée, l’aide au développement – avec son côté « balisé » – n’est-elle pas en décalage ?

Les situations d’une région de l’Afrique à une autre sont très différentes. Nous n’aurons jamais, de solution toute faite applicable à l’ensemble du continent. La diversité est telle que nos solutions ne peuvent être conçues et adaptées que pour des pays qui, en général, ont des trajectoires originales. Dans chaque pays, nous essayons d’identifier les secteurs et les politiques publiques qui possèdent le potentiel de transformation le plus important et sur lesquels nous pouvons donc être attendus de manière particulière.

Par exemple, il y a cinq ou six ans, très peu de gouvernements pensaient que les énergies renouvelables pouvaient être viables techniquement et économiquement et que leurs réseaux électriques étaient à même de les gérer. À travers l’AFD et sa filiale Proparco, nous avons financé les premières centrales solaires – à un prix un peu supérieur à ce qu’il est aujourd’hui – pour démontrer qu’un pays pouvait faire financer ses investissements par d’autres, afin d’apporter une électrification bien plus massive qu’elle ne l’était alors. En d’autres termes, nous avons apporté la démonstration que, des centrales solaires en Afrique pouvaient fonctionner. Nous en avons financé dans beaucoup de pays – en Afrique du Nord, en Afrique de l’Ouest –, et nous constatons aujourd’hui que le secteur privé commence à répliquer ce type de fonctionnement, sans aucune aide d’État.

L’énergie est essentielle pour le développement et est un défi pour l’Afrique.

L’électricité était trop chère et trop intermittente sur le continent, et elle n’arrivait pas dans des zones reculées. Il y avait des délestages très importants un peu partout, et les sécheresses causaient de nombreux problèmes aux pays comme la Zambie ou le Botswana qui possèdent de nombreuses infrastructures hydroélectriques. Nos premiers projets solaires qui pouvaient apparaître comme risqués – ainsi que nos projets de biomasse, éoliens ou géothermiques, comme au Kenya – ont apporté la démonstration que ça marche, ce qui a eu un effet d’entraînement très important.

Au départ, l’aide constitue une toute petite partie, mais si, à notre suite, des investisseurs privés refont le même projet cinq fois ou dix fois, cela peut avoir un impact à une très grande échelle. C’est ce qui est en train de se passer aujourd’hui avec les énergies renouvelables. Le coût de l’électricité baisse, et de moins en moins d’Africains en sont privés, actuellement dans les grandes villes et les villes moyennes, mais sans doute demain, dans des villes plus secondaires.

L’Afrique reste meurtrie par des guerres, des crises, des conflits… ce qui n’est pas sans effet sur l’attitude des organismes qui oeuvrent pour le développement. À cet égard, une opération telle que l’Alliance pour le Sahel peut-elle être utile ?

Oui, elle est indispensable ! Est-elle suffisante, c’est une autre question, mais c’est en tout cas indispensable. Nous sommes partis du constat que les bailleurs de fonds étaient très peu coordonnés. Par exemple, au Mali, le lundi vous rencontriez une délégation de l’AFD ; le mardi, de la KFW allemande ; le mercredi, de la Banque mondiale ; le jeudi, de l’UE ; le vendredi, des Nations unies, etc.

Et chaque délégation pouvait dire des choses différentes, faire des recommandations différentes à un gouvernement, travailler sur des indicateurs de rentabilité différents, tout cela en mobilisant énormément l’énergie de nos partenaires ! Avec d’autres, nous avons commencé par nous demander comment nous pourrions être plus efficaces, en proposant quelque chose de plus cohérent aux pays africains à qui nous apportions des financements.

Nous nous sommes réunis avec les plus gros financeurs du développement afin de définir les priorités dans chaque pays, d’éviter les doublons, et de travailler dans une meilleure transparence.

*Directeur exécutif Innovation, Recherche, Savoirs (Agence française de développement)

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