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African Business

Propos de Makhtar Diop Vice-président de la Banque mondiale pour les Infrastructures

En matière d’intégration continentale, il s’agit de travailler de manière concertée autour des grandes régions africaines, pour ensuite monter en puissance. La Zone de libre-échange continentale répond-elle à cette exigence ? 

Je sais que l’UA et les organisations économiques régionales sont aujourd’hui en train de travailler pour établir entre elles une bonne jonction et une bonne interface, afin de mener à bien ce programme continental. Lors d’une réunion, au printemps, les priorités m’ont été clarifiées par le président de la Cedeao, sur le tracé des corridors routiers Abidjan-Lagos et Abidjan-Praia, via Dakar – dont une partie maritime entre Dakar et Praia – qui ont été adoptés en partie par les chefs d’État de la Cedeao. D’ailleurs, le traité inter-États qui devrait permettre la construction du tronçon Abidjan-Lagos est déjà signé. Le grand programme PIDA est une autre priorité. Les choses avancent. 

Nous assistons à l’éclosion d’un nouveau terme, « le dividende numérique ». Pensez-vous que l’Afrique connaît une croissance qui permettrait d’atteindre un seuil satisfaisant en matière de développement et de bien-être des populations ? 

C’est une réalité ! La question ne se pose même pas. Les populations ont su faire un bon usage de la téléphonie mobile dès qu’elles y ont eu accès, avec un impact fort sur la création de services au niveau des quartiers, des télécentres, etc. L’accès à l’Internet a été source de création de business, comme la livraison à domicile qui se développe dans certaines villes d’Afrique, lesquelles disposent d’une version africaine d’Amazon. Rien de cela n’aurait été possible sans le numérique. 

Dans certains pays comme le Nigeria, les paysans ont accès, par leur téléphone, aux informations sur les prix des matières premières, et peuvent recevoir des paiements. Autre aspect important, l’investissement dans les ressources humaines – c’est la clé de tout ! – revêt plusieurs dimensions. La première porte sur les compétences de base et les fondamentaux. La seconde partie est constituée des emplois qui pourraient être créés avec des capacités techniques pas trop élevées, telles que le basic coding

Des programmes ont été lancés pour former rapidement des milliers de codeurs en Afrique. Ce sont des types de formation qui n’exigent pas d’études supérieures trop élevées et qui peuvent toucher un nombre important de personnes. Il y a aussi des métiers plus avancés qui exigent une formation supérieure.

L’idée serait de recentrer l’enseignement supérieur vers ce que la révolution numérique impose, ce qu’on appelle le big data, l’intelligence artificielle, le machine learning… Nos universités doivent offrir de plus en plus des formations dans les métiers de l’informatique, car ce sont les métiers d’aujourd’hui. Tout cela devrait permettre de développer des solutions adaptées pour aider les pays africains à améliorer les services, mais aussi pour leur donner l’opportunité d’exporter certains de leurs savoirs. 

Un ministre kenyan me citait l’exemple du football américain qui se base à de nombreux égards sur les statistiques, pour aider les coachs à définir la bonne stratégie. Aujourd’hui, au Kenya, des équipes visionnent les matchs, dressent des statistiques sur le nombre de passes, et les envoient aux États-Unis. Des emplois sont ainsi créés.

Les techniques de reconnaissance faciale peuvent aussi être une source d’emploi, car de nombreuses images, encore aujourd’hui, doivent être validéees par l’être humain. Sur l’Internet, on vous demande souvent de reconnaître ce que représente une image, une maison, un chien… Sans le savoir, vous travaillez pour ces entreprises car vous les aider à affiner. Aujourd’hui, toute une industrie est en train de se développer. C’est un travail qui n’exige pas beaucoup de qualification et qui grâce à l’Internet, offrirait des emplois à de nombreux Africains. 

Pour ne pas être à la traîne, l’Afrique doit se positionner dans du haut de gamme, en matière d’innovations et de contenus. À quelle échéance pourrait-elle atteindre cet objectif majeur ? 

Nous dépensons de l’argent dans notre système d’enseignement supérieur, qui doit absolument se centrer sur les nouvelles technologies. Pour un nombre important de personnes, il s’agira de donner une formation numérique de base. Mais les ressources que nous possédons dans l’enseignement supérieur doivent être aussi investies dans des secteurs porteurs. Cela est possible et cela existe déjà, mais il faut redoubler d’efforts.

Aujourd’hui, seuls 22 % des étudiants sortant d’universités africaines ont un diplôme dans le domaine des sciences, de la technologie, de l’ingénierie et des mathématiques. Ce n’est pas ainsi que nous réussirons la transformation structurelle de nos économies, qu’elles soient industrialisées ou non. D’ailleurs, dans le cadre d’une collaboration financée par la Banque mondiale à travers le projet du Grand Abidjan, une formation de master en Transports urbains va être délivrée en Afrique grâce à un partenariat inédit entre l’École nationale des ponts et chaussées de France et l’Institut national polytechnique Félix Houphouët-Boigny de Yamoussoukro.

Il ne s’agit plus d’envoyer les étudiants dans des universités étrangères, mais de construire sur le continent africain une formation d’enseignement supérieur – et de qualité – dispensée par et pour les Africains, afin de former la prochaine génération d’expertes et experts africains sur le sujet. 

Nous devons former des ingénieurs en nombre suffisant. Tant que nous n’aurons pas atteint la masse critique, les quelques ingénieurs que nous formerons seront attirés par le monde extérieur. 

L’intelligence artificielle pourrait aussi aider à résoudre les problèmes des pays africains, notamment dans le secteur de l’agriculture, dans celui de la gestion de l’eau et de l’amélioration des transports urbains. Toutes les grandes villes africaines sont confrontées au problème des embouteillages. Aujourd’hui, les nouvelles technologies, notamment le big data, permettent de développer des algorithmes qui améliorent la circulation routière et diminuent ainsi le temps de trajet des populations pour se rendre à leur travail. 

Quel est le modèle d’inspiration pour l’Afrique ? Il y a des exemples tels que la Chine, l’Inde… 

Je ne suis pas un grand fan des « modèles ». Nous pouvons regarder et nous inspirer de ce qui se fait de meilleur dans chaque pays. L’Inde n’a pas copié purement et simplement ce qui se passait dans la Silicon Valley, mais a développé un modèle spécifiquement indien. Singapour, qui a développé aussi son modèle, est un bon exemple, même si les échelles ne sont pas les mêmes.

Leur philosophie consiste précisément à rechercher ce qu’il y a de mieux un peu partout dans le monde et à l’adapter aux réalités du pays. Le terme « écosystème » est un mot-clé. Nous devons absorber les exemples étrangers en utilisant la culture de nos pays, nos institutions, le dynamisme de nos populations, pour créer quelque chose qui soit adapté à nos réalités, et qui puisse influer en retour sur le reste du monde. Je nourris l’espoir qu’un jour, un des modèles créés par l’Afrique, sera utilisé partout. C’est déjà le cas : aujourd’hui, les pays développés copient ce que fait M-Pesa au Kenya. Nous devons prendre confiance en nous-mêmes. 

Comment concilier le développement de l’Afrique avec les crises et les conflits qui affectent le continent ? 

Précisément, la technologie peut nous aider sur ce point. Les données dont nous disposons aujourd’hui sur l’accès à l’électricité, les services de base et le chômage des jeunes, permettent de prévoir, grâce à des algorithmes, les risques et les probabilités de conflit. Ce mode d’analyse se développe, s’affine, et devient chaque jour plus sophistiqué.

Cela ne permet pas, bien sûr, de tout prédire, mais de donner des indications sur les zones de fragilité. La technologie peut aussi prévenir ces conflits en apportant plus de services et en contribuant au développement des zones les plus défavorisées. Les conflits ne naissent pas d’une volonté de se battre, mais de mauvaises conditions de vie qui limitent les ressources de chacun et tuent l’espoir. Si vous augmentez la capacité de développement et d’acquisition de nouveaux revenus, vous contribuez à la stabilité. 

L’argent reste toujours le nerf de la guerre. Comment la Banque mondiale se détermine-t-elle, à cet égard, face à ses partenaires du secteur privé qui constitue un élément clé ? 

Le secteur privé n’est pas lié qu’aux nouvelles technologies, mais aussi aux infrastructures. Aujourd’hui, les rendements sur les investissements en Afrique sont beaucoup plus élevés que ce qu’un certain nombre d’investisseurs institutionnels reçoivent en retour de leurs investissements dans les pays de l’OCDE. La différence est qu’en Afrique, ils ont une incertitude sur le risque et l’instabilité de certains pays. De plus, les projets n’y sont pas toujours suffisamment préparés pour leur permettre d’investir. 

Nous travaillons sur ces deux fronts, et je ne vous cache pas que beaucoup reste encore à faire. Notre plateforme Global Infrastructure Facility aide les pays à préparer leurs projets. Dans mon département, nous aidons aussi les pays à développer une capacité performante en matière de partenariats public-privé qui puissent générer des projets.

Enfin, notre travail dans les infrastructures, que ce soit dans l’énergie ou les transports, ne se limite pas à aider à la construction de routes, mais aussi à faire changer les politiques pour attirer le secteur privé. L’IFC présente un portefeuille d’investissements aux investisseurs privés afin qu’ils prennent des participations. 

L’Afrique est un bon risque ? 

Oui, bien sûr. Je ne crois pas qu’il y ait un meilleur endroit aujourd’hui, d’autant que les besoins sont énormes. Selon l’étude de Marianne Fay, Beyond the Gap, l’Afrique subsaharienne investit seulement 2,6 % de son PIB dans les infrastructures, loin des 4,1 % du PIB consacrés aux investissements en infrastructures dans les pays en développement. De plus, en Afrique, l’écart entre les besoins en investissement et les investissements réels atteint 3 % du PIB.

Je peux vous donner aussi quelques informations sur ce que nous faisons dans le reste du monde. Le plus grand portefeuille de la Banque porte aujourd’hui sur l’énergie et le transport, deux secteurs que je couvre et qui pèsent 38 % du portefeuille global. Dans mon département, nous couvrons aussi le financement des infrastructures, les garanties, et tout ce qui touche au numérique. Sachant que le numérique va prendre encore plus de volume…

À cet égard, je peux d’ores et déjà annoncer un investissement initial de 4,5 milliards de dollars pour une série de projets récemment approuvés ou déjà en cours en Afrique. Cela financera des opérations telles que : le financement de la politique de développement de l’inclusion financière et de l’économie numérique au Maroc (700 millions $) ; un projet d’identification régionale pour l’Afrique de l’Ouest (310 millions $) ; un programme sur les fondations numériques dans la Corne de l’Afrique (500 millions $). 

Ce n’est donc pas un gadget… 

Non, ce n’est pas un gadget. C’est essentiel. Aujourd’hui, dans les secteurs des transports et de l’énergie, le numérique est partout. 

L’Afrique a un point de faiblesse important : l’appropriation de ses données. Comment peut-on admettre que ces données – le big data – soient entre les mains d’acteurs extérieurs à l’Afrique ? 

Ce problème n’est pas spécifique à l’Afrique. Le monde entier est concerné. Nos données doivent-elles rester en Afrique ou être stockées dans des serveurs extérieurs ? Ce sont des questions complexes. Nous y réfléchissons et des discussions très pointues sur la localisation des données sont en cours. 

Nous devons combiner la libre disposition de ces données dans les pays ainsi que dans le reste du monde. C’est un élément essentiel pour pouvoir converser, échanger et faire du e-commerce. Garder ces données pour soi ne mène pas très loin. Maintenant, ces échanges doivent être entrepris dans le cadre de ce qu’on appelait il y a quarante ans « informatique et libertés » et aujourd’hui data privacy.

Enfin, il y a une chose essentielle dont on ne parle pas assez : l’Afrique va poursuivre des efforts pour l’accès à Internet. Mais si nous ne travaillons pas en même temps sur la cyber-sécurité, nous risquons de rencontrer des difficultés sérieuses sur le continent. Certains pays connaissent déjà des attaques sur le système bancaire, ce qui représente un risque important de déstabilisation. Sans efforts sur la cyber-sécurité, nous demeurerons exposés à ce risque.

Avec la collaboration de Guillaume Weill-Raynal 

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