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African Business

Pascal Lamy (Ancien directeur de l’OMC, président du Forum pour la Paix 2019) : Le moment est venu pour l’Afrique de choisir, non d’être choisie

Vous considérez, dites-vous, que l’Afrique est « un objet géopolitique mondial ». Cela veut-il dire qu’elle est l’objet de puissances extérieures à sa propre puissance ? 

L’Afrique redevient, comme elle l’a été au moment de la colonisation ou de la guerre froide, un objet géopolitique attrayant, grâce à la croissance de sa population et, donc, de ses marchés, ce qui est très important dans le cadre d’un capitalisme globalisé, ce qui a pour conséquence que l’Afrique, de nouveau attrayante pour des non-Africains, va avoir le choix de ses alliances et de ses partenariats.

Mon sentiment, partagé par la plupart de mes amis Africains, est que le moment est venu pour l’Afrique, non pas d’être choisie, mais de choisir elle-même. D’un certain point de vue, cela représente pour elle une très belle opportunité que de redevenir désirable, mais cela implique aussi une responsabilité de choix qu’elle devra assumer, pour ne pas être ballottée entre les États-Unis, l’Europe, la Chine, l’Inde, les pays du Golfe, ou d’autres. D’ailleurs, l’UE va avoir exactement le même problème dans les décennies qui viennent. 

Pensez-vous que l’Afrique soit en mesure d’opérer un saut générationnel, par exemple en matière d’industrialisation ? 

Le potentiel entrepreneurial et l’énergie des populations africaines sont considérables. Ce potentiel fait d’ailleurs mentir tous ceux qui considèrent que l’économie ne pourra pas croître tant que la gouvernance ne sera pas parfaite.

Je travaille beaucoup avec la Fondation Mo Ibrahim sur les questions de gouvernance, je vois très bien ce qui va et ce qui ne va pas, et je vois aussi que dans certains pays, une gouvernance à bien des égards encore défaillante n’empêche pas pour autant les affaires de se développer et les gens de réussir. Le potentiel existe, qui s’appuie sur une volonté de réussite. Mais il faut aussi que l’Afrique pense elle-même à son avenir sans enfermer les termes du débat dans la pensée des autres. Les Africains passent parfois trop de temps à s’interroger sur ce que les États-Unis, les Européens, ou les Chinois pensent de l’Afrique.

Ce sont, certes, des questions très intéressantes, mais le plus important, tout de même, est de savoir de quoi les Africains ont envie pour l’avenir. Ils doivent avoir une idée claire de la réponse à cette question. Je vois que cela se développe dans certains cercles intellectuels ou artistiques, mais il faut que cela se développe aussi sur un terrain politique ou géopolitique. C’est une condition indispensable pour ne pas être un objet, mais un sujet de ce qu’on veut devenir. 

Le Sahel, l’Afrique centrale, la région des Grands lacs demeurent minés par les crises et les conflits. Cette situation est-elle compatible avec le développement du continent ou ne risque-t-elle pas de l’empêcher ? 

Je vois bien ces crises et ces factures, qui ne se sont pas arrangées ces dernières années. En dehors de certains progrès dans la Corne de l’Afrique – en Éthiopie, en Érythrée, et peut-être même, maintenant, au Soudan –, il est vrai qu’au Sahel, au Cameroun, en Afrique centrale, nous assistons plutôt à une détérioration. 

Ces conflits, ces tensions et ces guerres trouvent leur origine dans des fractures socio-économiques. Ce sont les zones où les populations sont les plus malheureuses, où la pression environnementale s’exerce le plus notamment sur les populations rurales, où les conflits se développent parce que c’est toujours sur du malheur économique ou social, sur du mécontentement, que les thèses politiques et religieuses extrémistes se fraient un chemin. 

Le développement, à condition qu’il soit suffisamment inclusif, peut apporter la solution à ces problèmes. Il est vrai que pour le moment, ces conflits font hésiter nombre d’investisseurs.

C’est bien pourquoi, quels que soient les différents volets que l’on peut définir entre l’UE et l’Afrique, la gestion en commun de ces problèmes de sécurité – qui occupe déjà une place très importante dans les discussions entre l’UE et l’Afrique – doit se poursuivre et trouver sa place. Surtout, il faut surtout que l’Afrique prenne davantage de responsabilité dans la direction des opérations, y compris le traitement militaire de ses propres problèmes de sécurité. 

Vous êtes un bon connaisseur des institutions internationales et des arcanes de la diplomatie. Les bailleurs de fonds sont-ils sur le bon tempo en ce qui concerne le développement du continent africain ? On a parfois le sentiment qu’ils se contentent de gérer la situation… 

C’est en train de changer. Si vous regardez du côté européen, et notamment du côté français, qui sont les grands acteurs de la relation économique avec l’Afrique et que vous comparez le paysage d’aujourd’hui avec celui d’il y a trente ou quarante ans, vous voyez une situation différente. Par le passé, les bailleurs de fonds étaient des opérateurs de rente. Aujourd’hui, ce sont des gens qui s’intéressent au marché africain parce qu’il se développe, notamment sur le plan de la consommation. Le spectre des investisseurs a beaucoup évolué. 

Comment appréciez-vous la politique du président Emmanuel Macron à l’égard de l’Afrique ? On a d’autant plus de mal à l’identifier qu’il incarne une nouvelle génération qui semble vouloir promouvoir une rupture systémique. 

Oui, on peut parler effectivement d’une démarche de rupture par rapport à ce qui s’est fait jusqu’à présent, et qui correspond, en Europe – en tout cas, en France – à une réalité politique : les critiques étaient nombreuses, ce qui ouvre un très grand espace à ceux qui disent vouloir agir différemment.

Fondamentalement, je pense que le président Macron a raison, par exemple lorsqu’il considère qu’il faut offrir des réponses différentes face à la montée des populismes. Sur ce terrain, comme sur d’autres, il est en recherche de formules nouvelles. Il porte sur l’Afrique un regard qui est beaucoup plus marqué par ce qui se passera en 2030 ou en 2040 que par ce qui s’est passé en 1890 ou même en 1950.

C’est l’avantage de la jeunesse. Cela peut comporter parfois un risque d’inexpérience, mais c’est en tout cas un regard beaucoup plus porté sur l’avenir. À juste titre, selon moi. 

Comment expliquer ce sentiment anti- Français que l’on rencontre un peu partout en Afrique – au Cameroun, au Mali et ailleurs – et qui s’amplifie sans que cela ne soit jamais évoqué publiquement ? 

Je relativiserais. Ce sentiment n’est pas répandu de la même façon dans toutes les zones du continent. Ensuite, il est normal que la colonisation porte cette ombre idéologique sur les relations avec la France. Enfin, pour beaucoup d’Africains, l’Europe, c’est la France, surtout dans les zones de conflits, puisque ce sont presque exclusivement les soldats français qui s’y font trouer la peau, pour des objectifs qui sont en réalité des objectifs africains.

Je comprends très bien que cette présence militaire qui est souvent demandée et même célébrée pose tout de même des problèmes à certaines parties de la population. Il n’en demeure pas moins que dès lors que cette présence correspond à des demandes africaines, le fait que la France y joue ce rôle en tant que pays européen me paraît normal. 

Au regard de votre parcours exceptionnel, comment définissez-vous votre rôle ? Vous êtes « le sage » ? 

La vie m’a appris que le pouvoir, c’est de l’influence et des problèmes. Et je suis arrivé à un âge où je considère que je dois me passer de ces derniers. D’où la nécessité de ne plus chercher le pouvoir tout en gardant l’influence. 

Vous vous sentez efficace dans cette nouvelle vocation ? 

J’essaye… J’essaye de répartir mon temps, mes ressources, mes moyens, pour faire ce que je sais faire, sur des sujets où mon influence – marginale – peut être utile. Et je crois que c’est le cas dans ce domaine des relations euro-africaines que j’ai eu le gros avantage de vivre, si j’ose dire, par le petit bout de la lorgnette, sur le plan commercial et économique, et de manière beaucoup plus « continentale » que mes collègues français. 

Êtes-vous frustré de ne pas avoir occupé de fonctions ministérielles ? 

Aucunement ! J’ai refusé, à plusieurs reprises, de telles fonctions. J’ai exercé du pouvoir à différents niveaux au cours de ma carrière professionnelle. J’ai connu de très bons moments et des moments très durs – et c’est bien normal, parce que l’exercice du pouvoir implique beaucoup d’ennuis et de difficultés. Et j’arrive à un âge où je n’ai plus l’intention de vivre et de subir ces difficultés. 

Un prochain livre, peut-être ? 

J’y réfléchis. Pour le moment, je me concentre sur la traduction anglaise du livre que nous avons publié en 2018 avec Nicole Gnesotto, Où va le monde ?, chez Odile Jacob, qui doit ressortir en janvier 2020, et qui vise, cette fois-ci le public anglophone.

Avec la collaboration de Guillaume Weill-Raynal

 

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