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African Business

Pascal Lamy (Ancien directeur de l’OMC, président du Forum pour la Paix 2019) : Le moment est venu pour l’Afrique de choisir, non d’être choisie

Mais cette asymétrie bancale permet-elle réellement la négociation ? 

C’est aux Africains de répondre à cette question. Ce n’est qu’à partir du moment où, dans les années 1950 et 1960, les Européens ont éprouvé les coûts de la désunion et commencé à penser aux vertus de l’Union, qu’ils ont mis en marche cette énorme machine institutionnelle, formidablement innovante.

Et nous sommes loin d’avoir terminé ! L’espace politique européen est encore beaucoup moins structuré que nos espaces nationaux. Les Africains devront, petit à petit, sortir de cette pensée nationale et nationaliste que nous leur avons, en quelque sorte, inculquée. C’est probablement l’héritage le plus négatif de la colonisation.

Le potentiel entrepreneurial et l’énergie des populations africaines sont considérables. Ce potentiel fait d’ailleurs mentir tous ceux qui considèrent que l’économie ne pourra pas croître sans gouvernance parfaite. Dans certains pays, une gouvernance à bien des égards encore défaillante n’empêche pas les affaires de se développer et les gens de réussir.

C’est aux Africains de se donner les moyens, en s’unissant mieux, de peser davantage sur leur sort et sur le reste du monde. Ce n’est pas aux Européens de leur faire la leçon, mais nous leur offrons une expérience dont je pense qu’il y a beaucoup à tirer, notamment si l’Afrique veut, ce qui est le cas, commencer par des questions d’intégration économique et commerciale. 

Concrètement, comment voyez-vous ce partenariat des solutions ? Comment être dans l’opérationnalisation ? Que faut-il changer ? 

Je pense d’abord qu’il faut une conversation, peut-être plus franche, entre les parties intéressées : comment voyons-nous les relations entre l’Europe et l’Afrique à l’horizon 2030 ou 2040 ? C’est une conversation qui ne doit pas seulement avoir lieu entre responsables politiques, mais avec d’autres éléments de la société.

De ce point de vue, l’expérience du Forum de Paris pour la paix nous amène à dire que ces questions de gouvernance, à propos de tout ce que nous devons faire en commun, ne relèvent pas seulement des institutions étatiques, mais aussi des grandes métropoles, des grandes entreprises, des grandes organisations de la société civile, des syndicats, des grandes universités, etc. 

Il faut ouvrir davantage cette relation au-delà des cercles habituels, c’est-à-dire ceux de la diplomatie et des représentants des États africains auprès des institutions européennes et vice versa. Nous devons aller plus loin dans l’ouverture des sujets et dans la diversification de nos contacts.

C’est une phase indispensable à la structuration de ce partenariat, qui doit ensuite trouver ses propres procédures et ses propres moyens : qui fait quoi ? Que doit-on faire au niveau de l’Union africaine, des régions et des pays ? Les questions de sécurité doivent être traitées au niveau du continent ; les questions d’intégration économique et commerciale, dans un premier temps, au niveau des sous-ensembles continentaux ; les questions d’éducation et de santé, plutôt au niveau national. Il faut identifier, à chaque fois, quels sont le bon opérateur et la bonne structure pour mener à bien cette coopération qui n’est pas à sens unique, ce qui exige que les Africains impriment les Européens de leurs propres pensées et de leurs propres projets. 

L’ampleur des défis demande des investissements considérables pour soutenir le développement. L’Afrique est-elle à la hauteur de ces enjeux ? 

Européens et Africains, nous sommes tous d’accord sur le fait que le plus grand enjeu des prochaines décennies réside dans cette course de vitesse entre la croissance démographique et la croissance économique. Soit la croissance économique va plus vite, et dans ce cas, le continent africain se stabilisera sur le plan de la paix, de la sécurité et des niveaux de vie. Soit, c’est l’inverse, et l’instabilité du continent perdurera, avec ses conséquences pour l’Union européenne. Si nous voulons que le développement économique l’emporte sur le développement démographique, il faut que ce qui a été jusqu’à présent insuffisant pour assurer une croissance de ce type à l’Afrique voie le jour. 

Et nous savons ce qui manque ! Ce sont des infrastructures. Celles de l’économie du xxie siècle, pas celles du xixe ! Encore que des ports, des voies ferrées ou des aéroports sont nécessaires à toutes les époques. Ce manque constitue véritablement le goulot d’étranglement africain et que cela vient en grande partie de problèmes de financements. Bien entendu, les problèmes de gouvernance jouent aussi un rôle, mais c’est avant tout un problème de financements. Nous devons donc nous interroger sur la cause de ces insuffisances. 

Je tiens de mon expérience pratique la réponse à cette question : si vous investissez en Afrique, que vous soyez ou non-Africain, vous êtes amené à demander une prime de risque, propre au continent, qui est très importante. Si vous investissez ailleurs dans le monde, vous attendez environ un retour sur investissement de l’ordre de 10 %. Si c’est en Afrique, le taux est de 15 %.

Et cette prime exigée a pour conséquence que beaucoup d’investissements qui pourraient être engagés dans des infrastructures – étant entendu que c’est encore plus risqué dans ce secteur où les investissements se font à long terme – ne se font pas. Il faut donc diminuer cette prime de risque par divers moyens, financiers par exemple, en offrant une garantie qui adosse les financements par des prêts qu’on sécurise, mais aussi par d’autres moyens, de l’ordre de la gouvernance, de la sécurité ou de l’environnement des affaires. 

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