Close
Avez-vous trouvé cet article intéressant?

African Business

Pascal Lamy (Ancien directeur de l’OMC, président du Forum pour la Paix 2019) : Le moment est venu pour l’Afrique de choisir, non d’être choisie

L’Europe et l’Afrique entrent dans une phase cruciale de leurs relations de partenariat avec le nouveau cycle des négociations. Sur ce sujet comme sur bien d’autres, Pascal Lamy livre ses analyses, sa vision et explique le contexte nouveau des relations internationales.

Entretien avec Hichem Ben Yaïche 

Pourquoi avez-vous choisi de présider le Forum de la paix ? 

Je m’intéresse depuis longtemps aux questions de gouvernance globale, pour des raisons à la fois professionnelles et intellectuelles. Je pense qu’il est temps d’explorer des voies nouvelles pour résoudre les problèmes qui se posent au monde d’aujourd’hui.

Les outils que nous nous sommes donnés, jusqu’à présent, pour faire face à ces problèmes – le système international né en 1948 – sont nettement insuffisants, trop encore exclusivement basés sur 200 États-Nations souverains qui ont beaucoup de mal à se mettre d’accord sur nombre de sujets, alors qu’on compte tant de gens, dans la société civile, dans les milieux d’affaires, dans les institutions académiques, porteurs d’idées et d’énergie.

Le regard européen vers l’Afrique est en train de changer, vers une relation d’égal à égal. Il n’est pas très difficile d’imaginer quels doivent être nos objectifs pour les dix ou vingt années qui viennent : ce sont ceux du développement durable, tels que définis à l’ONU, que nous devons traduire en partenariats euro-africains.

C’est à eux qu’il faut donner l’occasion d’exprimer leurs idées et de trouver des soutiens politiques, médiatiques ou financiers, en leur offrant une plateforme qui permette à ces idées de devenir des solutions là où les moyens diplomatiques traditionnels n’y parviennent pas. C’est dans ce but que j’ai accepté cette mission. 

Ce soft-power à la française peut-il compenser la crise du multilatéralisme que nous connaissons aujourd’hui ? 

Il ne s’agit pas, il est vrai, d’une approche traditionnellement française. La France a toujours eu pour habitude, à la différence du monde anglo-saxon, de considérer qu’il appartient aux institutions politiques de régler les problèmes collectifs. Je crois qu’il faut être un peu plus pragmatique pour traiter la crise actuelle du multilatéralisme qui va plus loin que les assauts de des présidents Trump, Poutine ou Erdogan. Et faire davantage confiance au bottom up et à des approches moins institutionnelles. 

Vous êtes un bon connaisseur de l’Afrique, qui est entrée dans une période majeure de négociations avec l’Europe. Mais où en est-on, à ce sujet ? Ne demeurons-nous pas au stade des incantations ? 

Cela fait longtemps que je considère que l’Afrique ne tient pas une place suffisamment importante dans la pensée et dans l’action de l’Union européenne. Nous commençons néanmoins à comprendre – pas toujours de la bonne manière – que l’avenir de l’Afrique est essentiel à notre propre avenir. Nous ne le comprenons pas toujours comme il le faudrait dans la mesure où les opinions publiques européennes ne voient de l’Afrique que les problèmes, les drames, les conflits, les migrants, les guerres, en gros tout ce qui fait peur. 

Il nous faut d’autres moteurs pour l’action. Considérer, par exemple, que l’Afrique, en raison de la taille de son marché futur, est devenue un objet géopolitique désirable. À un moment où l’Union européenne commence à porter sur le monde un regard moins serein, moins amical, ne serait-ce que parce que d’autres lui en veulent, le disent, et travaillent à l’endommager. 

Sommes-nous sur un bon schéma de négociations ? L’Afrique a du mal à s’organiser et à s’unir. Elle est comme fragile et atomisée, tandis qu’une chance se présente à l’Europe de passer à un nouveau stade de réflexion. 

Vous avez raison. Je n’en veux pour preuve que l’intitulé des nouveaux portefeuilles dans la Commission européenne. Il n’y a plus de commissaire au Développement. On parle maintenant de commissaire aux Partenariats internationaux. Ce qui semble indiquer que le regard européen est en train de changer, vers une relation d’égal à égal. Il n’est pas très difficile d’imaginer quels doivent être nos objectifs pour les dix ou vingt années qui viennent : ce sont ceux du développement durable, tels que définis à l’ONU, que nous devons traduire en partenariats euro-africains. 

C’est un exercice que vous et moi pouvons accomplir en deux heures, les têtes de chapitres seront vite trouvées : l’environnement, la santé, l’éducation, la paix, la démocratie, etc.

Le problème n’est pas tant d’identifier les grands chapitres qui vont guider la relation partenariale que l’Europe aura avec l’Afrique, étant entendu, d’ailleurs – et je pense que c’est un progrès – que nous sortons du carcan ACP, qui est assez ancienne, pour aller vers une formule qui distinguera un pilier Europe-Afrique, un pilier Europe-Caraïbes et un pilier Europe-Pacifique. En réalité, une grande partie de la difficulté est dans la mise en oeuvre.

De ce point de vue, l’Europe est mieux organisée que l’Afrique qui, sur le plan institutionnel, n’en est qu’à ses débuts. On se tromperait, à croire que l’Union africaine ressemble à l’Union européenne. Cette dernière représente un mode de gouvernance très construit et très innovateur, bénéficiant de plus de soixante années d’expérience. L’Union africaine n’est pas encore assez constituée pour être l’interlocuteur africain sur les sujets continentaux. C’est évidemment un handicap à surmonter. 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Related Posts

Share This