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African Business

Louise Mushikiwabo, les besoins de l’OIF

…éclaté, qui change constamment. C’est un fonds originel très important, que nous ne devons pas perdre. C’est à cet égard que la Francophonie ne doit pas chercher à être une « mini-ONU ».

Les Nations unies existent déjà ! Nous devons faire valoir notre valeur ajoutée. C’est le seul moyen, non pas seulement de survivre, mais surtout, de bien vivre dans ce milieu international où, comme vous le soulignez, les choses changent d’une manière radicale et imprévisible.

C’est bien pourquoi nous devons rester focalisés sur ce qui est essentiel et qui ne change pas, à savoir les attentes des populations francophones, et aussi, le fait que les pays veulent travailler ensemble. Par exemple, les pays de l’espace francophone non africain me demandent tous de les connecter avec l’Afrique.

Et les pays africains veulent ouvrir leurs horizons de manière plus large qu’auparavant. C’est quelque chose de constant, qui ne changera pas. Après, bien entendu, nous devons sans cesse ajuster nos programmes vers toujours plus de concret. 

Votre action repose aussi sur des piliers importants tels que la culture et l’éducation. Comment hiérarchisez-vous ces priorités ? 

La culture est un des fondamentaux de la Francophonie. Nous devons animer, mobiliser la communauté culturelle à travers l’espace francophone. Ne serait-ce que d’un point de vue symbolique, à chacun de nos sommets, nous devons développer une grande activité culturelle. Nous ne pouvons plus nous contenter d’un poème et d’une danse lors de la cérémonie d’ouverture ! 

Nous devons faire se rencontrer les grandes personnalités du monde de la culture francophone. Les jeunes et les moins jeunes. Nous avons un autre projet, qui est déjà en cours, sur l’entrepreneuriat culturel, tout particulièrement pour les pays francophones.

Je viens d’un pays qui est à la fois anglophone et francophone et je vois que les pays francophones sont à la traîne sur l’entrepreneuriat, c’est-à-dire sur la dimension économique de la culture. Nous pourrions imaginer un véritable « Hollywood francophone », une industrie culturelle, digne de ce nom.

Je suis mal à l’aise, en voyant qu’autant de talents, dans le monde francophone, en Afrique, en Asie du Sud-Est, en Europe centrale, qu’autant d’artistes, n’arrivent pas à vivre de leur travail, de leur art, de leurs créations.

Nous avons débuté une collaboration sur ce thème, avec l’UE : l’artiste francophone doit pouvoir vivre de son activité. Nous pouvons donner l’impulsion nécessaire. La Francophonie peut être un bon catalyseur entre les peuples et nos différents partenaires. C’est l’une de ses grandes valeurs ajoutées. 

On reproche souvent à la Francophonie son manque de prise avec le réel. Quelle place accordez-vous à l’économie ? L’Afrique est le continent du futur, une nouvelle frontière… Comment doit-on structurer le projet d’une Francophonie économique ? 

Ce reproche n’est qu’en partie fondé. Les bonnes réalisations de la Francophonie – dans le domaine économique, ou autres – ne sont pas assez connues. La Francophonie réalise de très bonnes choses ! Par exemple, en ce qui concerne l’entrepreneuriat féminin, j’ai visité plusieurs pays. Je me suis rendue en RD Congo au mois de mars.

Les femmes qui entreprennent, dans différentes provinces, font des miracles. Elles créent de l’emploi grâce à un tout petit soutien de l’OIF. Nous devons développer ce type d’action. La femme, dans l’espace francophone, partout dans le monde, est une actrice très importante du changement. D’un point de vue économique basique – celui du pain que l’on met sur la table – on ne peut pas se passer de la femme. 

Bien sûr, d’autres opérateurs économiques sont associés à la Francophonie ; ils sont dispersés et nous essayons de les rassembler dans une action commune. Et là aussi, dans des domaines tels que l’éducation ou la langue française, nous devons faire des choix, car nous sommes une organisation modeste.

Nous ne disposons pas des mêmes moyens que certains de nos partenaires pour agir économiquement sur le terrain. Nous pouvons faire de l’économie, mais nous pouvons surtout amener nos partenaires sur le terrain pour travailler avec eux.

Par exemple, nous sommes en discussion avec la BAD sur des projets économiques en direction de la jeunesse du Sahel. En l’état, nous ne pouvons nous concentrer que sur ce projet qui porte essentiellement sur la création d’emplois ainsi que sur le numérique. Nous ne pouvons pas aller au-delà. Mais nous cherchons à le faire bien. 

Comment intégrez-vous la dimension des crises ? Le djihadisme se propage aujourd’hui en Afrique comme un feu de brousse et constitue un risque majeur de déstabilisation. L’OIF peut-elle ignorer cette donne ? 

La Francophonie ne peut pas rester en retrait sur les questions de stabilité et de sécurité. La création d’espaces politiques sains fait partie aussi de notre mandat.

Nous devons contribuer au mieux vivre politique dans les espaces francophones. Le problème du djihadisme, surtout au Sahel qui est essentiellement francophone, constitue un drame. Là aussi, notre contribution ne peut être que modeste. Nous devons surtout intervenir avec d’autres acteurs. Avec le président de l’UA, avec qui je me suis entretenu récemment, nous allons travailler sur les questions de sécurité. 

Nous avons une certaine expertise technique ainsi qu’un rôle de mobilisation…

L’un des objectifs majeurs de la Zone de libre-échange continentale africaine, même si ce n’est pas le seul, est de faciliter la circulation des personnes et des biens, et l’OIF aura nécessairement un rôle très important à jouer dans sa réussite. 

 

…positive. Par exemple, une radio dédiée à la jeunesse au Sahel va émettre bientôt dans cinq langues locales, ainsi qu’en français. Une petite contribution mais elle est importante, car elle favorise un débat sur la recherche de la paix dans lequel la jeunesse peut s’impliquer.

Bien entendu, je ne perds pas de vue que le travail politique relève avant tout de la compétence des États. Ni la Francophonie, ni le Commonwealth, ni les Nations unies ne peuvent se substituer aux États. Tout de même, nous avons un grand rôle d’accompagnateur à jouer !

Et ce rôle correspond à mon approche sur toutes les questions politiques : la Francophonie doit se tenir aux côtés des États, les accompagner, les conseiller, leur prodiguer, même, des conseils dans des moments très difficiles. Être franc et honnête avec les autorités. Et sur les questions de sécurité, nous sommes un acteur qui doit contribuer à la stabilité. 

La future Zone de libre-échange africaine (ZLEC) constitue un enjeu majeur, aussi bien sur le plan économique que politique. Quel rôle peut jouer l’OIF dans sa construction ? 

La Zone de libre-échange est un outil magnifique. Depuis plusieurs années, l’Afrique essayait de se doter de cet outil. J’y ai moi-même participé en tant que ministre des Affaires étrangères, puisque le sommet qui a décidé de sa création s’est tenu dans mon pays, à l’époque où le Rwanda occupait la présidence de l’UA.

La Francophonie a un rôle majeur à jouer dans cette entreprise, à travers la coordination des pays francophones. La Francophonie compte trente pays africains – si l’on compte le Ghana –, qui sont unis entre eux par les liens commerciaux et économiques. Or, l’un des objectifs majeurs de la ZLEC, même si ce n’est pas le seul, est de faciliter la circulation des personnes et des biens, pour la réussite duquel l’OIF aura nécessairement un rôle très important à jouer.

Nous devrons expliquer, accompagner ces trente pays – la moitié des membres de l’UA ! – pour qu’ils renforcent leurs liens commerciaux de manière intense. 

À cet égard, l’Afrique centrale est une région où nous devons concentrer nos efforts de manière accrue. Aujourd’hui, les échanges sont beaucoup plus fluides en Afrique de l’Ouest. Il faut favoriser la même fluidité entre ces deux sous-régions.

Nous sommes un agent accompagnateur important de cette nouvelle donne économique. Toutes les énergies qui ont été engagées dans la création de la ZLEC, notamment dans la transformation législative et juridique des pays, représentent déjà un effort considérable.

À présent, nous devons plaider auprès de chaque pays africain francophone pour convaincre que cette zone constitue un outil économique de premier ordre pour développer l’intégration du continent. Plus nos pays travailleront ensemble, plus cela nous sera facile de mener notre action. 

La Francophonie est présente sur les cinq continents. De son côté, l’Afrique est traversée par l’anglophonie, l’arabophonie, la lusophonie… Comment construire une synergie francophone, dans ce contexte ? 

C’est possible mais ce n’est pas facile ! Car les pays africains francophones sont aussi des pays multilingues : le Cameroun, le Rwanda ; l’Afrique du Nord qui est arabophone ; l’Afrique lusophone avec le Cap-Vert, même si l’Angola vient de déposer sa demande d’adhésion à la Francophonie, etc.

Nous représentons tout cet espace-là ! La Francophonie moderne, d’aujourd’hui, n’est pas repliée uniquement sur la langue française. C’est une Francophonie décomplexée, qui parvient à naviguer entre ses membres multilingues. Notre rôle consiste à créer plus d’harmonie entre toutes ces langues qui composent cet espace. 

Et quand je vous dis que ce n’est pas facile, c’est parce que chaque langue véhicule une certaine culture et une certaine vision du monde, une manière d’appréhender les choses. Tel est l’état actuel du monde, qui évolue aussi dans un contexte multilingue.

Par exemple, aujourd’hui, les Africains francophones ne font plus exclusivement leurs études en France, ils se rendent en Chine, aux États-Unis ou en Europe du Nord. Aujourd’hui, tout le monde francophone vit dans le multilinguisme. Nous n’avons pas à lutter contre cet état de fait, car c’est une richesse, mais nous devons trouver un certain équilibre. 

À ce que vous décrivez, s’ajoutent les bouleversements de la révolution numérique ! Comment faire basculer la Francophonie dans cet univers? 

Le monde du numérique est magnifique, car très démocratique. Tout le monde peut y avoir accès. Il permet d’innover, de s’éduquer, de se connecter avec le monde entier, de créer… C’est ce que je vois avec la jeunesse africaine, par le niveau et les domaines d’innovation auxquels elle accède. C’est vraiment fantastique ! Et c’est partout… Partout ! 

Le numérique est un chemin que la Francophonie doit prendre. Bien entendu, la fracture numérique, l’inégalité d’accès, sont des réalités. Et à certains égards, l’Afrique est très avancée. L’accès au haut débit reste le problème majeur auquel la Francophonie va devoir s’atteler. Les jeunes Africains francophones doivent pouvoir naviguer facilement. Aujourd’hui, l’Internet est trop cher pour beaucoup d’entre eux. 

Je suis confiante, car le reste se fait presque tout seul. Je sillonne l’Afrique depuis dix ans, et je vois ce que les jeunes sont aujourd’hui capables de faire avec un smartphone. C’est incroyable !

Malgré nos modestes moyens, nous allons travailler, surtout, avec les États eux-mêmes, ils ont leurs propres politiques et programmes d’accès au numérique. Cet accès commence très tôt. C’est pourquoi les aspects d’éducation et d’emploi sont essentiels. Un conseiller sur le numérique va bientôt rejoindre mon cabinet. 

Quel va être l’objectif principal du sommet de 2020 qui doit avoir lieu en Tunisie ? 

Le Sommet du cinquantenaire est un moment capital pour notre organisation. Ce sera un sommet de réflexion. Nous allons porter un regard en arrière, et jeter un autre regard vers le futur.

Nous dresserons le bilan du chemin parcouru, et les chefs d’État et de gouvernement prendront des décisions. Ils devront dire oui, ou non à ce que nous allons leur proposer pour l’avenir. C’est tout le but de ce groupe de réflexion qui va se réunir chaque mois, désormais, jusqu’à juillet 2020, et dont les conclusions seront présentées aux chefs d’État ; elles doivent nous permettre d’aller vers plus d’efficacité sur le plan institutionnel ainsi que dans nos activités.

Nous devons absolument opérer ce tournant pour être plus adapté à un monde sans cesse changeant, ce qui, à mon sens représente une opportunité immense pour une organisation telle que la nôtre dont le…

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