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African Business

Kelvin Tan (Économiste) : « Comment Singapour mène sa politique en Afrique »

Nous avons aussi un deuxième fonds, GIC, qui opère des placements dans les produits publics, en Bourse, dans l’immobilier et qui « gère » la Caisse d’épargne et de retraite de Singapour : les obligations de l’État sont achetées par cette Caisse, puis mis sous gestion du GIC.

Elle pèse plus de 200 milliards $ alors que Singapour ne compte que 5,5 millions d’habitants ! Enfin, la Banque centrale constitue notre troisième source de capital.

Elle représente plus de 280 milliards $ et se consacre avant tout aux investissements très « liquides » ainsi qu’à la défense du dollar singapourien. Il faut bien comprendre que le commerce fait le coeur de l’identité de notre pays et que nous devons donc pouvoir bénéficier d’une souplesse de notre monnaie nationale et des autres grandes monnaies internationales.

Des pays africains, à leur tour, ont constitué des fonds souverains. Peut-on espérer que l’Afrique ira vers plus d’efficacité ?

Oui, tout à fait ! Je viens d’ailleurs de rencontrer l’ancien directeur général de Fonsis Sénégal, à Pékin, qui m’a confié que Fonsis était basé sur l’expérience de Singapour, c’est-à-dire prendre les actifs de l’État et les placer dans une holding pour créer de l’investissement.

Deux ou trois autres pays en Afrique de l’Ouest vont dans le même sens. L’Égypte, aussi, s’oriente dans la même direction. L’Afrique du Sud y semble disposée, mais rien n’est encore fait. Cette stratégie représente une opportunité pour les leaders de l’Afrique, surtout en Afrique de l’Ouest. Elle peut apporter un complément utile à l’agenda politique et économique, sans entraîner d’endettement supplémentaire.

De nouveaux projets de financement pourraient s’inscrire dans une stratégie de développement économique, pour chaque pays. Bien géré, un fonds souverain peut apporter des contributions fiscales au budget de l’État : en 2018, les dividendes des deux fonds de Singapour représentaient environ 20 % du budget de l’État, soient environ 11,5 milliards $.

Singapour s’inscrit aussi dans un environnement régional. L’Afrique, elle, se prépare à créer une zone de libre-échange. Quelles sont, pour l’Afrique, les conditions de réussite, pour parvenir à réaliser ce que Singapour est parvenu à construire en Asie ?

Effectivement, nous devons regarder Singapour dans son contexte « Asie du Sud-Est », qui représente dix pays, 620 millions de personnes, et des économies qui, mises ensemble, pèsent 2 600 milliards $ et se classent en sixième position sur le plan mondial.

L’expérience asiatique peut offrir un exemple ou un modèle pour l’Afrique, pour ce qui est de sa dimension d’efficacité dans la mise en oeuvre : un travail très rigoureux de la part des ministres des Finances et de l’économie, dont nous constatons chaque année les fruits… et je ne parle pas que des ministres, mais aussi des secrétaires généraux, des directeurs, etc. Oui, c’est vraiment à tous les échelons de la mise en oeuvre.

Toute intégration régionale commence par une volonté politique. En Asie, cela a commencé en 1967, mais le véritable travail d’intégration économique n’a réellement été fait que ces dernières années, dans la mesure où il a fallu résoudre les tensions politiques pour permettre l’éclosion d’une vision économique.

L’Afrique se trouve encore, aujourd’hui, dans une position qui l’oblige à commencer par résoudre ses différences politiques avant de songer à son intégration économique.

En présence d’une Afrique qui compte 54 États, comment Singapour définit-il ses « points d’entrée » et sa coopération ?

Nous regardons toujours les flux d’investissements et les flux de commerce. Aujourd’hui nous trouvons ces flux principalement en Afrique de l’Est et en Afrique du Sud. Pour autant, l’Afrique de l’Ouest représente beaucoup d’opportu­nités : la Guinée, la Côte d’Ivoire, le Nigeria, par exemple, sont dotés de secteurs d’activités attractifs, à nos yeux.

En revanche, nous ne mettons pas l’Afrique du Nord dans le même pot. En effet, nous considérons cette région comme une partie du Moyen-Orient : nos stratégies définissent l’Égypte comme point d’entrée, puis l’Arabie Saoudite et les pays du Golfe. Au Maroc et en Algérie, des sociétés singapouriennes sont déjà présentes. Par exemple, Wilmar est actionnaire et partenaire, aux côtés du fonds Al Mada, du sucrier Cosomar.

Avez-vous, avec la Chine, une conjonction de moyens, des stratégies communes ?

Nous sommes un pays très ouvert, et nous entretenons donc des liens de très grande proximité avec la Chine, aussi bien qu’avec nos autres voisins. Concernant l’Afrique, nous essayons de faire en sorte que nos efforts entrent en complémentarité avec ceux d’autres pays comme la Chine, le Japon ou la Corée du Sud, qui savent mettre en avant des choses que les entreprises de Singapour ne sont pas capables de faire.

Par exemple, pour ce qui est du gros oeuvre et du BTP, nous avons certes des compétences dans la planification et l’ingénierie, mais nous ne disposons pas des moyens matériels pour construire de nouvelles villes.

Certaines villes ont été planifiées par Singapour, comme Kigali, par exemple. Mais si un pays veut créer une nouvelle ville « à la singapourienne», la construction proprement dite n’est pas notre point fort. C’est sur cet aspect que nous pourrons travailler avec les Japonais, les Chinois ou les Coréens. Ou les Français !

Qu’est-ce qui compte, aujourd’hui, dans votre approche de l’Afrique ?

Pour avoir multiplié, depuis une dizaine d’années, les allers-retours entre l’Asie et l’Afrique, je considère que l’Afrique doit entreprendre un effort pour nouer des relations avec Singapour.

Les Africains ne doivent pas regarder Singapour comme « une autre Chine », mais comme un partenaire qui peut aider le continent à former ses cadres, et à injecter un peu de l’ADN de Singapour dans celui du leadership africain, pour participer à l’institutionnalisation de la gouvernance future de l’Afrique.

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