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African Business

Karim Senhadji (Directeur général de OCP Africa) : Un immense défi de sécurité alimentaire

Avez-vous des exemples de réussite de ces agriboosters ? 

Ce modèle réussit car nous le construisons pas à pas avec nos partenaires. Parfois, on peut arriver avec de bonnes intentions et un mauvais modèle, il nous faut éviter de tomber dans ce piège ! Un bon exemple de notre succès est le Sénégal. Les fermiers qui bénéficient de notre programme achètent des engrais adaptés – plutôt que des engrais habituels subventionnés à 30 % ou 40 % par l’État –, car ils s’y retrouvent économiquement. Nous avons créé un écosystème offrant de meilleures opportunités grâce à nos partenariats avec la banque agricole et Copeol qui financent et rachètent la production. 

Le défi majeur pour ce modèle réside dans la mise à l’échelle. Pour y répondre, nous sommes en train de conclure des accords avec les banques de développement. D’ores et déjà ITFC nous a rejoints et nous prévoyons demain de travailler avec la BAD et la Banque mondiale. La confiance des bailleurs est une forme de reconnaissance, mais il faudra néanmoins garder cette capacité d’adaptabilité. Au Nigeria et au Ghana, nous avons la même approche qu’au Sénégal, sur un modèle un peu différent. 

Quelles autres composantes pourraient s’ajouter à vos programmes ? 

Nous devons aller plus loin dans le volet Recherche & Développement pour consolider et créer de nouveaux partenariats avec les universités africaines. Nous cherchons à encourager l’innovation, ainsi que les entreprises du secteur numérique qui s’intéressent à la chaîne de valeur agricole. Enfin, la question de l’énergie est aussi centrale pour les gains en productivité dans les zones agricoles. Si nous pouvons, d’une manière ou d’une autre, encourager l’accès à l’énergie, nous le ferons. La filière agricole est un grand gisement d’emplois et les enjeux de création d’emplois sont énormes en Afrique. 

Concrètement, au-delà des engrais et du conseil agronomique, qu’apporte OCP Africa dans ce modèle ? 

Premièrement, nous apportons de la confiance et de la coordination entre les acteurs, ce qui permet d’atténuer les risques pour tous. Deuxièmement, en plus du conseil agricole et des engrais sur mesure, nous prenons en charge le risque en cas de baisse de récolte à hauteur de 10 % – cela n’est jamais encore arrivé. Au contraire, les rendements ont augmenté de 20 % à 50 %. Nous avons plus de vingt projets réalisés dans une douzaine de pays africains concernant des communautés d’environ 10 000 à 30 000 fermiers, ce qui représente environ 300 000 fermiers sur les 800 000 millions d’Africains dans le monde rural. Nous pouvons changer la donne dans les zones où nous agissons, mais encore une fois, l’enjeu est bel et bien la mise à l’échelle de ces dispositifs. 

De nombreuses annonces ont été faites sur la production locale des engrais, l’installation d’usines d’engrais et de blenders ? Où en est-on ? 

Nous avons annoncé un plan d’investissement total sur l’Afrique qui représente un volume de financement extrêmement important, il va atteindre 6 milliards $. Le premier volet concerne l’installation d’un réseau de blenders, des outils essentiels pour produire l’engrais adapté localement. Il s’agit de projets de plusieurs dizaines de millions de dollars dans une dizaine de pays, qui seront opérationnels dès le premier trimestre 2020. Le point essentiel est que ces blenders doivent être approvisionnés en matières premières, le phosphate, le nitrate et la potasse, ainsi qu’en micronutriments, ce qui implique un travail important de la chaîne logistique. Jusqu’ici, nous avons aidé certains pays comme le Nigeria à démarrer leur production d’engrais. Nous y développons aussi nos propres blenders avec l’idée non pas d’être le leader sur le marché mais de lancer le marché avec des produits adaptés. 

Le deuxième volet de nos investissements industriels sur le continent est composé d’implantation d’usines de production d’engrais que nous installons dans trois pays : l’Éthiopie, le Ghana, le Nigeria. Ces pays ont un marché intérieur important et ont accès à un gaz compétitif, nécessaire pour produire les engrais. Leurs gouvernements sont aussi très fortement engagés dans le développement du secteur agricole. À eux seuls, l’Éthiopie et le Nigeria représentent presque le quart de la population africaine. Ces usines représentent des investissements d’environ 1,2 à 2 milliards $ et nous proposons à ces pays de co-investir dans ces projets industriels pour produire localement. Ces usines alimentent la filière des blenders avec des intrants de qualité et compétitifs, à des coûts bas pour les fermiers. 

Pouvez-vous nous en dire plus sur le MoU que vous avez signé avec le gouvernement du Ghana ? 

Nous avons signé deux mémorandums avec le gouvernement ghanéen, le premier à Kigali pendant l’AGRF, puis en septembre 2019 à Accra. L’investissement industriel concerne la construction d’une usine de production d’engrais dans l’une des zones industrielles du pays ainsi que la constitution d’un réseau de blenders. Nous déployons aussi des agriboosters et OCP School Labs dans le pays, avec pour objectifs la réalisation d’une carte de fertilité des sols en plus d’un travail spécifique sur la filière cacao. Cette approche correspond à deux des quatre priorités du plan de développement lancé par le président ghanéen, Nana Akufo Addo, notamment le programme Planting for Food and Jobs, et le programme One district, One factory. La vision des autorités ghanéennes converge totalement avec ce que nous pouvons apporter, ce qui constitue un gage certain de réussite. De plus, nous avons créé un partenariat de recherche avec les universités ghanéennes et IFDC qui financera sept doctorants ghanéens sur des sujets concernant l’agriculture locale. Enfin, nous avons un programme d’appui aux start-up

Dans quels autres pays du continent êtes-vous présents ? 

Au total, nous avons des activités dans une vingtaine de pays et des bureaux de représentations dans une douzaine de pays. Nous avons ouvert notre premier bureau en Côte d’Ivoire et depuis nous modulons nos coopérations et nos programmes en fonction de la demande des gouvernements, de leur vision et des opportunités. 

Le marché des engrais est de plus en plus compétitif, quels sont les atouts d’OCP pour conserver des positions fortes sur le continent africain ? 

Nous oeuvrons au développement du marché et il est évident que d’autres acteurs en profiteront, y compris nos concurrents. Cependant, nous avons l’atout d’avoir accès à la roche la plus compétitive au monde et à des réserves extrêmement importantes. De plus, nous produisons sur le continent, là où les intrants pour la transformation industrielle sont les plus compétitifs. Nous accompagnons les fermiers africains pour répondre à leurs besoins réels. Nous leur fournissons des intrants adaptés et leur livrons des produits de qualité pour bâtir des relations de confiance et à long terme. Satisfaire les besoins du fermier et être à l’écoute du marché sont les clés de notre réussite sur le continent africain. Nous travaillons en étroite collaboration avec les intermédiaires et les semi-grossistes qui existent dans un grand nombre de pays. Nous voulons que le fermier nous fasse confiance et soit content d’acheter le meilleur produit, un produit africain fait pour les Africains. 

Comment voyez-vous OCP Africa dans dix ans ?

Nous sommes à l’aube d’une transformation majeure du continent africain et je crois que l’Afrique se transformera sans doute d’une manière différente aux scénarios envisagés actuellement. Nous devons rester bien informés sur ces transformations. Notre objectif reste toujours le même, contribuer au secteur agricole, convaincre les partenaires internationaux d’investir en Afrique, et contribuer au développement socio-économique. Nous allons travailler différemment, en coordination avec des partenaires internationaux plus nombreux et avec des universités et des fondations africaines… Ce rôle moteur de coordinateur est une dimension qui perdurera.

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