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African Business

Gilles Boëtsch* : La Muraille verte, de Dakar à Djibouti

Pour dépasser la phase des travaux des chercheurs et des experts, comment entrer dans une phase concrète ? 

Aujourd’hui, nous travaillons sur la zone précise du Ferlo, au Sénégal, qui ne dispose pas de routes goudronnées, d’électricité, et d’eau courante. Seuls des forages servent à donner de l’eau, en priorité aux troupeaux. C’est une eau qui contient 260 mg de sodium par litre, ce qui occasionne des cas d’hypertension… Car nous travaillons aussi sur la santé. Si les gens sont malades, ils ne peuvent pas travailler. 

Il faut aussi un minimum d’infrastructures. Par exemple, vous ne pouvez pas construire une unité d’extraction d’huile si vous n’avez pas d’électricité. C’est tout le problème de l’Afrique ! Bien sûr, nous réfléchissons à l’emploi des panneaux solaires, mais cette solution n’est pas simple. Nous réfléchissons aussi sur des concepts de télémédecine, en faveur des zones isolées, où les populations pourront consulter à distance et se faire même livrer les médicaments par drones. 

Quel est le rapport avec votre projet ? 

Nous essayons de voir comment l’ensemble du système va pouvoir se développer. L’idée est aussi d’aider les gens avant qu’ils ne rejoignent les villes et deviennent des réfugiés climatiques. Il faut les stabiliser sur place, en leur offrant de quoi manger et un meilleur cadre de vie. La santé en fait partie. 

Comment intégrez-vous dans votre projet le facteur du changement climatique ? 

La réponse à ce changement – et nous sommes heureux de voir qu’elle est une réponse africaine – consiste, dans le cas présent, à miser sur le reboisement. Voici soixante ans, nous avions vingt fois plus de superficies boisées dans la zone qu’aujourd’hui. Il faudrait, au minimum, revenir à cette situation antérieure.

Nous sommes passés à quelque chose de nouveau : la forêt peut permettre d’empêcher une explosion de la température. Il fait moins chaud sous les arbres, lesquels permettent au tapis végétal de s’enrichir, aux herbes d’apparaître… Nous travaillons sur les insectes, sur les rongeurs, nous regardons ce qui se passe, car tout marche ensemble, tout est complexe. L’économie n’intervient qu’en fin de parcours et c’est à elle de s’adapter à l’environnement. 

Vous présentez le Sénégal comme un modèle qui pourrait permettre de généraliser l’expérience. 

Oui, car le pays est leader. Concrètement, les Sénégalais ont déjà planté 45 000 hectares et ils vont passer à 150 000 hectares. La bande du tracé de la Muraille verte au Sénégal représente 80 000 hectares. Certes, des zones, plus au sud, vers le fleuve Sénégal, sont peu construites, où il y a de l’agriculture. Il faut donc replanter 150 000 hectares d’arbres qui tiennent, ce qui constitue un objectif atteignable. 

Vous parlez d’un projet africain. Comment associez-vous les acteurs du continent ? 

Nous travaillons d’abord avec les agences africaines, qui ne sont pas présentes partout. Dans certains pays, elles se limitent à un point focal. Le Tchad avait commencé, mais a rencontré les problèmes que l’on sait. La Mauritanie fait beaucoup d’efforts. Et les autres, pour le moment… Il n’y a rien ou pas grand-chose. Nous pensions que l’Éthiopie pourrait entreprendre certaines choses, mais pour le moment, le pays n’a pas d’agence. 

Comment accélérer le processus de l’édification de la Muraille ? 

Nous rencontrons un problème financier d’amorçage. Il faut aussi construire des infrastructures, des points énergie là où devraient se construire des unités de transformation ; le Sénégal pourrait aussi développer, par exemple, des panneaux solaires avec l’université de Bambey pour alimenter la Grande Muraille.

Nous avons plein de projets. Mais leur réalisation demande des investissements. Vous connaissez la situation du Mali. Nous avions réussi à obtenir un financement pour le Burkina Faso, qui s’est arrêté en raison des combats qui se déroulent actuellement dans le Nord. Nous n’avons même plus le droit d’y aller. Je ne parle pas du Soudan, ni du Niger ou du Nigeria… 

Quels sont les pays où la faisabilité est certaine ? 

En théorie, les onze pays concernés. Mais si vous retirez ceux en état de guerre, il n’en reste plus beaucoup. Les problèmes de l’Érythrée sont en passe d’être réglés mais ils ne le sont pas encore. L’Éthiopie pouvait 

être considérée comme un cas simple, mais des problèmes « ethniques » sont toujours présents. Si nous parvenions à débloquer le cas de l’Éthiopie, nous aurions grandement avancé pour le projet global. 

Qu’est-ce qui empêche une pédagogie de l’action ? 

Une volonté politique des gouvernements ! 

Combien de personnes sont-elles associées à la Muraille verte ? 

En ce qui concerne les scientifiques, le CNRS me donne des crédits pour subventionner des recherches au Sénégal et au Burkina Faso. Je finance une vingtaine de travaux et de thèses par an. Nous avons, à cet égard, produit beaucoup de choses sur le plan scientifique.

Il se passe plein de choses dans cette région d’Afrique ! Par exemple, les femmes y jouent un rôle moteur, alors que les hommes sont plus préoccupés par leurs troupeaux. Les femmes cultivent des jardins polyvalents avec des fruits et des légumes, qu’elles consomment ou qu’elles vendent au marché. 

Au Sénégal, la Grande Muraille compte aujourd’hui dix jardins polyvalents. Les femmes y apprennent beaucoup de choses, et surtout, elles gagnent de l’argent, développent des systèmes de prêts, de tontines, etc. 

En tant qu’universitaire, en quoi ce projet vous pousse-t-il à l’optimisme ? 

Aujourd’hui, une soixantaine de médecins vont régulièrement sur le terrain. Les Peuhls nous disent qu’ils sont mieux soignés sur place qu’à Dakar ! Je leur dis que si nous sommes là, c’est pour la Grande Muraille. Nous ne sommes pas une ONG. Notre but initial n’est pas de soutenir ou d’aider les gens de manière ponctuelle. Nous sommes des scientifiques : nous les soignons, nous rédigeons des fiches de santé et nous analysons les liens avec l’écosystème. 

Quand nous plantons des arbres, nous augmentons l’humidité dans l’air. Les maladies respiratoires font partie des principales pathologies, à cause de la poussière qui règne partout au Sahara. L’humidité générée par les arbres permet de coller la poussière au sol. Et les gens respirent mieux ! 

Le domaine scientifique sur lequel nous travaillons représente un champ d’expérimentation extraordinaire pour l’interdisciplinarité !

*(Anthropologue, directeur de recherche émérite au CNRS)

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