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African Business

Bruno Mettling , président d’Orange Afrique Moyen-Orient

Mais l’Afrique est-elle aujourd’hui dans cette phase ? 

Oui, l’expérience le montre ! Le groupe Orange, à lui seul, a rendu possible aujourd’hui dans plus de 530 écoles l’utilisation des technologies du numérique, ce qui a contribué à former près de 150 000 enfants scolarisés grâce à des méthodes beaucoup plus interactives, beaucoup plus efficaces, en parfaite coopération avec l’enseignant.

Il est impératif en matière d’enseignement supérieur de doter l’Afrique des compétences numériques dont elle a besoin. Il faut former à tous les métiers du numérique, des codeurs jusqu’aux analystes de données. Cela peut se faire en grande partie par la formation en ligne, à distance. Il faut former au numérique par le numérique !

Aujourd’hui, le taux de bancarisation sur mobile en Afrique est supérieur à celui des États-Unis et à celui de l’Europe. C’est le taux le plus élevé au monde ! 

C’est une grande urgence, aujourd’hui l’Afrique ne forme pas assez aux compétences numériques chez elle, sur son sol. Et la grande crainte, c’est que l’on continue à former aux applicatifs en Europe, en Asie, aux États-Unis et que tout cela arrive clé en main en Afrique sans avoir contribué à développer des emplois sur le continent.

La jeunesse ne s’y est pas trompée, la première promotion de l’école du code ouverte par Sonatel au Sénégal offrait 50 places, nous avons reçu plus de 12 000 demandes ! 

Cela montre bien tout le décalage qui persiste aujourd’hui entre les besoins et la réalité… 

Certes, mais cela montre aussi qu’il faut développer des formations numériques. Dans l’exemple de Sonatel que je donnais à l’instant, nous allons passer de 50 élèves à plusieurs centaines, puis à plusieurs milliers, grâce à des formations mixtes articulant des formations en ligne et présences physiques.

Prenons à l’autre bout du spectre, l’exemple du métier de data-scientist qui est le plus exigeant possible, tout en haut de la pyramide des formations numériques. Il s’agit des hommes et des femmes qui ont les compétences pour gérer et analyser les bases de données, que l’on surnomme « le nouvel or noir du numérique ». 

Sait-on assez que la première promotion de data-scientists, 100 % africaine, est sortie l’année dernière, grâce à un partenariat entre l’Institut polytechnique Houphouët-Boigny de Côte d’Ivoire, l’École polytechnique française, l’ENSAE et Orange qui a cofinancé cette formation ? C’était la première promotion.

Nous avons recruté des matheux à Bac + 4 qui avaient formidablement réussi et nous les avons spécialisés aux data-sciences. Nous avons donc fait la démonstration, en Afrique de l’Ouest, qu’il est possible de former sur place les jeunes africains aux métiers les plus sophistiqués du numérique. 

Bien sûr, cela ne représente qu’une goutte d’eau ! Il faudrait à présent que les ministères et les bailleurs de fonds se mobilisent massivement pour former les centaines de milliers d’emplois numériques dont l’Afrique a besoin pour réussir. Le président de Côte d’Ivoire l’a dit : l’Afrique a raté les révolutions industrielles des siècles précédents, elle ne doit pas rater la révolution numérique. Et la première condition est d’avoir sur place les compétences nécessaires. 

Je fais une proposition très concrète : tous les bailleurs de fonds qui contribuent aux politiques de développement en matière de santé, d’éducation, d’agriculture, d’énergie devraient consacrer 10 % de leurs investissements à repenser ce système de développement en y intégrant la dimension numérique.

J’observe au demeurant que c’est la stratégie suivie par la coopération belge. Je fais partie de ceux qui plaident pour que les négociations du partenariat UE-UA qui sont en cours de finalisation accordent au numérique la place qu’il mérite.

En tant que président d’Orange Afrique et Moyen-Orient, j’ai été trop souvent confronté à des discussions dans lesquelles le numérique était cantonné dans un coin à part, celui des start-up, des labs etc. alors que les principales politiques de développement restaient dans la logique traditionnelle, dont il est de plus en plus évident qu’elle ne suffira pas à régler le sujet. 

Dans la marche de l’Afrique vers cette révolution numérique que vous appelez de vos voeux, comment s’assurer la « maîtrise du temps » ? 

Il y a deux clés : la clé principale, c’est l’alliance des bailleurs de fonds, des gouvernements et des secteurs privés. Les systèmes doivent être conçus par les autorités publiques, en accord avec les bailleurs de fonds qui assurent une part des financements et le secteur privé doit être plus largement mobilisé pour le déploiement et la réalisation de ces projets. 

En procédant ainsi, nous pouvons mobiliser plusieurs milliards d’euros au service d’une nouvelle approche des enjeux d’éducation et de santé. Une fois que ce processus aura été engagé, il sera irréversible. 

Sans verser dans un afro-pessimisme primaire, les indicateurs n’incitent tout de même pas à l’optimisme… 

Je le redis : dès 2030, l’Afrique sera, certes, un des continents les plus peuplés, mais il sera aussi le continent le plus numérique. J’en prends le pari. Et surtout, il sera celui qui aura su engager – si l’on prend la voie que je préconise – les politiques de transformation les plus radicales.

Prenons le cas de l’énergie, dont le déficit est aujourd’hui considérable. Si l’Afrique investit ou mise à fond sur le solaire et les énergies renouvelables, elle pourrait être demain le continent le plus propre en termes de production d’énergie tout en ayant satisfait les besoins de la population dans un laps de temps extrêmement rapide. 

Dans la Santé, et notamment les secteurs de la médecine prédictive et préventive, nous voyons bien que le numérique – grâce aux smartphones – constitue un exceptionnel outil d’information des populations, d’anticipation des enjeux et d’identification, grâce aux data-bases, des populations à risque.

Par exemple, en Égypte, le ministère de la Santé a envoyé un SMS à 3 millions d’Égyptiens pour les informer qu’ils présentaient un risque particulier d’exposition au diabète, concentrant ainsi sur eux, les programmes de détection et de prévention. 

On pourrait multiplier les exemples et se rejoindre sur l’idée que le temps est compté pour engager cette transformation. C’est tout le sens de mon livre : pousser un cri d’alarme, plein d’affection et de confiance pour ce continent, plein de respect et d’humilité aussi, par rapport aux enjeux auxquels sont confrontés les dirigeants et les bailleurs de fonds.

Mais je dis surtout : aujourd’hui, vous disposez de suffisamment d’exemples concrets dans la santé, l’éducation, l’agriculture, l’énergie, la e-administration, qui démontrent amplement que le numérique peut contribuer à des réponses de fond beaucoup moins coûteuses que les réponses traditionnelles, et surtout beaucoup plus rapides – c’est la question du temps que vous évoquiez – pour satisfaire les besoins de la population.

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