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African Business

Abderrahmane Ameur (Cofondateur de Pectoris) : « L’Afrique participe à la révolution de la santé »

La cardiologie est, pour Abderrahmane Ameur, un « art », où la réflexion peut l’emporter sur l’acte médical. Avec d’autres médecins, il lance Pectoris. Cette plateforme numérique pourrait révolutionner la santé en Afrique.

Propos recueillis par Guillaume Weill-Raynal

Quel a été votre itinéraire ?

D’origine algérienne, je suis cardiologue à Paris depuis de nombreuses années. Après une première année d’études de médecine en Algérie, dans les années 1970, j’ai décidé de poursuivre mes études à Paris, à l’hôpital Cochin, où je pensais trouver une meilleure formation, et où j’ai progressivement éprouvé un intérêt pour la cardiologie.

Mes études terminées, j’ai débuté comme cardiologue dans le service de chirurgie cardiaque d’une clinique privée de la porte de la Villette. Je me suis, par la suite, spécialisé dans la coronarographie, avant de travailler aux urgences cardiologiques de Paris.

Quels modèles vous ont influencé ?

J’ai beaucoup travaillé avec le professeur Christian Cabrol, décédé en 2017. C’était un très grand chirurgien. J’ai été formé, aussi, à l’hôpital Cochin, par une médecin femme, elle aussi décédée, malheureu­sement, Françoise Hermann, qui m’a appris à réfléchir en cardiologie.

Que signifie « réfléchir » en cardiologie ?

Vous connaissez ce proverbe chinois qui dit : « Si vous donnez à quelqu’un un poisson, vous le nourrissez un jour, et que si vous lui apprenez à pêcher, vous le nourrissez toute sa vie ».

Au départ, Pectoris n’est qu’une affaire médicale entre médecins. Mais elle va devenir une affaire technologique et financière ! Quand la structure va se mettre en place en mai-juin, le staff va en étonner plus d’un !

En cardiologie, c’est la même chose : lorsque vous apprenez à raisonner, vous pouvez, par la suite, effectuer tout seul, toute la cardiologie. Il ne suffit pas d’apprendre par coeur. Il faut avant tout réfléchir, pour trouver des solutions, et cela passe par des questions qu’il faut se poser : pourquoi est-on fatigué ? Pourquoi est-on essoufflé ?

Pourquoi a-t-on des douleurs, etc. C’est un mécanisme. Il faut toujours partir de ce qu’on appelle la physiopatho­logie, c’est-à-dire le mécanisme d’instal­lation de la maladie.

Une fois que vous avez appris à réfléchir en cardiologie, tout devient simple, vous n’avez plus qu’à comprendre ce qui se passe. Aujourd’hui, je ne me consacre plus qu’à la cardiologie médicale, c’est-à-dire non-chirurgicale.

Dans une certaine mesure, les actes médicaux remplacent la chirurgie, notamment dans le cas de l’infarctus du myocarde où la dilatation coronarienne permet de désobstruer des artères ou des vaisseaux bouchés.

C’est une technique dont l’avènement remonte aux années 1970. Avant cette époque, la seule technique qui nous était offerte était celle du pontage qui nécessitait d’ouvrir la cage thoracique pour y fixer un pont à partir d’un morceau d’artère pris dans une autre partie du corps.

Bien entendu cette technique de dilatation n’est pas possible dans tous les cas, cela dépend de l’état des artères, mais en général, elle donne d’excellents résultats. Elle permet de prendre en charge 60 % à 65 % des cas qui nécessitaient auparavant une intervention chirurgicale.

La vie est aussi une quête de sens… Comment s’est construite la cohérence de votre parcours ?

À partir de mon désir d’être médecin et en exerçant mon métier, j’ai pris conscience que la médecine est un art, une activité noble, car elle sauve des vies.

En ce qui me concerne, je veux sauver des vies non seulement ici, en France, mais aussi à l’étranger, notamment dans des pays où le manque de médecins se fait cruellement sentir. C’est la raison pour laquelle nous créons Pectoris, une plateforme de télémédecine dédiée à l’Afrique et au Moyen-Orient, et même à l’Asie, là où des problèmes de santé se posent d’une manière aiguë.

Vous êtes à l’origine de ce projet Pectoris. Comment est-il né ?

Aux Urgences cardiologiques de Paris, nous nous rendions compte que nous voyions des choses « dans la vraie vie ». Nous intervenions directement au lit du patient, nous regardions ce qui se passait.

Nous avons pris conscience que cette expérience acquise pouvait être transmise, non seulement en France, mais aussi dans d’autres pays qui manquent, faute de moyens, de cette forme d’éducation scientifique.

Lorsque les nouvelles technologies sont apparues, nous nous sommes dit qu’elles allaient nous permettre de transmettre notre savoir sans nous déplacer, et permettre ainsi un gain très important de temps et de frais de déplacements C’est de cette idée qu’est née Pectoris.

Nous avons commencé par créer, il y a cinq ans, Les Territoires du coeur, une association qui avait pour but de communiquer et de sensibiliser le monde médical, médecins, infirmières, pharmaciens, à notre action. Nous avons tenu une première réunion au Sénat, en 2014, puis une deuxième en 2016, puis d’autres réunions, à Paris, au Maroc, en Algérie, au Sénégal et en Côte d’Ivoire.

Nous sommes aujourd’hui en contacts avec des gens du Moyen-Orient et en Asie. Par exemple, j’ai rencontré récemment l’ambassadeur d’Ouzbékistan. Les Territoires du coeur fonctionnent aujourd’hui comme une sorte de « Think Tank » sur les nouvelles technologies et la santé.

Et à côté de cela, Pectoris sera une plateforme dédiée à tous les segments de la télémédecine : la consultation à distance ; l’assistance en temps réel, par exemple sur des cas d’infarctus du myocarde qui nécessitent une urgence vitale ; la télé-expertise que nous avons présentée au Conseil économique et social, en France ; enfin et surtout, la téléformation.

Cette dernière est essentielle, car grâce à elle, nous pourrons faire évoluer la santé dans les pays d’Afrique, du Moyen-Orient et d’ailleurs. Nous n’en sommes encore qu’à la phase de mise en place.

Il va nous falloir au moins une ou deux années, si ce n’est plus, pour faire de Pectoris la plateforme de télémédecine de référence.

C’est donc une manière pour l’Afrique de rattraper son retard.

Absolument ! Car il y a un fossé immense entre les pays occidentaux et les pays du sud de la Méditerranée, qui souffrent d’un manque de formation très important.

Pour autant l’Afrique bénéficie-t-elle d’un contexte favorable et de conditions nécessaires pour qu’y émerge ce type de médecine ?

Nous n’en sommes pas au stade où nous parlons d’opérations chirurgicales. Nous parlons de choses plus simples. Il s’agit d’abord de sensibiliser sur cette question : comment affronter la maladie ? Comment la combattre avec les nouvelles technologies ? Or, ces dernières abolissent les frontières !

Elles vous permettent d’interagir comme si vous vous trouviez dans la même pièce alors que vous vous trouvez à des milliers de kilomètres. Nous pouvons nous voir, échanger, communiquer, montrer des documents, comme par exemple, des résultats d’analyse sanguine, des électrocardiogrammes, des échographies, des coronarographies… et de nous dire : « Eh bien voilà, nous allons procéder ainsi… voilà ce qu’on vous propose, voilà ce que nous pouvons faire… »

Et lorsque nous nous trouvons en présence d’une pathologie importante, nous procédons à ce qu’on appelle « un focus de formation » de cinq minutes sur cette pathologie, pour les autres médecins.

Il ne s’agit pas que d’une discussion de spécialistes ! Lorsque nous discutons d’un dossier, nous sommes toujours attachés à ce que l’ensemble des médecins participent. Et surtout, qu’ils posent des questions : « Pourquoi avez-vous fait cela ? » Le pourquoi est très important, en médecine.

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