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African Business

La Tunisie, un centre d’outils numériques pour l’Afrique

Difficile, en pleine fermeture des frontières, d’envisager des partenariats régionaux et internationaux. Ils sont pourtant indispensables à la création de chaînes de valeur, soulignent plusieurs spécialistes, qui prennent le point de vue de la Tunisie du numérique.

Par Kimberly Adams et Paule Fax

Depuis toujours, la Tunisie encourage l’ancrage d’entreprises étrangères, s’attache à s’ouvrir à l’international et s’avère être un partenaire de référence, considère Serge Degallaix, qui dirige la Fondation Perspective et Innovation.

Laquelle a organisé, au cœur de l’été, une réunion en ligne afin de souligner les potentialités tunisiennes dans le secteur des technologies, du digital et du numérique. « Ses compétences sont de fortes opportunités pour les pays africains en quête de développement à l’échelle du continent », résume Serge Degallaix.

Dans presque dans toutes les industries, l’Afrique a du retard. Sauf dans le domaine du digital, où manquent simplement des infrastructures, d’ailleurs peu coûteuses. Ce domaine est donc crucial, il n’y a aucune difficulté, aucun complexe, à être Africain.

Badreddine Ouali est président du groupe Vermeg. Pendant longtemps, explique-t-il, la Tunisie, coincée entre deux puissances régionales, n’a pas eu la velléité de beaucoup dépenser en matière militaire. C’est une chance, car elle a pu développer d’autres budgets, comme ces dernières années, les équipements en technologie.

La Tunisie a plutôt bien traversé la période de la Covid-19, grâce à son système médical. Les entreprises qui le pouvaient ont adopté le télétravail. Tandis que l’achèvement du processus démocratique n’a fait que mettre en lumière les atouts du pays.

La Tunisie a essaimé dans d’autres pays, tout comme des entreprises du Sud sont venues à Tunis, telle Jumia. Beaucoup de succès africains pourraient bénéficier à la Tunisie ! « Des expériences africaines sont plus intéressantes parfois, que les solutions occidentales », poursuit celui qui dirige également la plateforme SmartTunisia. Il cite en exemples les moyens de paiement, la banque.

Mohamadou Hayatou (directeur au pôle Secteur privé de la BAD, Banque africaine de développement) rappelle le contexte. Il devient évident que les pays africains ne peuvent pas se développer sans une forte participation du secteur privé. Il s’agit de savoir quel dispositif est à mettre en place pour les soutenir. Aujourd’hui, en Afrique, 90% des nouveaux emplois, 70% des investissements, plus de 80% de richesse créée, le sont par le secteur privé.

Dans ce cadre, la BAD affine sa stratégie afin d’aider à l’amélioration de l’environnement des affaires. Qui passe aussi par un renforcement institutionnel, s’appliquant aussi dans le domaine du digital. Qu’il s’agisse du coup de pouce aux infrastructures socio-économiques à la création ex-nihilo de zones spéciales de développement.

Relancer la coopération Sud Sud

Les institutions visent « à la formalisation, à l’accès aux marchés, à l’accès aux financements, au soutien à l’innovation ». De son côté, la BAD peut financer directement des entreprises privées, pour un minimum, il est vrai trop élevé pour la plupart des PME, à 20 millions de dollars.

Car il faut à la BAD trouver un équilibre entre le coût de transactions et la rentabilité. « Malheureusement, de notre côté, le ticket est forcément élevé. Progressivement, nous aidons les fonds d’investissement qui sont chargés de trouver des start-up innovantes, aux besoins de financement moins importants. »

Les organismes internationaux aident à l’entrepreneuriat digital, en facilitant les écosystèmes (incubateurs, etc.). Enfin, ils favorisent la création de chaînes de valeur, qu’il n’y ait pas de rupture entre les différents acteurs et les clients.

Ce, aussi bien par le financement public que par des aides directes au secteur privé, afin de susciter les synergies. La coopération Sud Sud est au cœur de la stratégie de la BAD. Et elle est au cœur de celle de la Tunisie.

Sur ce point, intervient Martin Labbé, coordinateur pour le numérique au Centre du commerce international, une instance des Nations unies basée à Genève). Il explique que son organisation, au sein de l’OMC, œuvre pour le multilatéralisme.

« En ce moment, il n’est pas facile de promouvoir les échanges internationaux! », fait-il observer, en allusion à la crise sanitaire et aux fermetures des frontières. « Nous accompagnons les PME dans tous les secteurs. En Afrique, nos partenaires ont une volonté panafricaine, essentiellement. Elles ne visent pas encore la sortie du continent. » 

L’intégration régionale n’est pas simple, nous le voyons avec les débats sur la Zone de libre-échange continentale, la ZLECAf. Et en Tunisie, « petit pays, les entreprises ont du mal à passer à l’échelle continentale ».

Néanmoins, on voit quelques initiatives émerger, comme la plateforme Citic, qui permet aux entrepreneurs de se retrouver, une fois par an, et de se confronter leurs expériences.

« L’expertise tunisienne est reconnue. Elle sert d’exemple à des start-up moins avancées, en Afrique », explique le spécialiste onusien. En matière d’environnement des affaires, « le Tunisia Start-up Pact est très intéressant ».

Les pays africains suivent ses résultats de très près. Le pays garde un rôle de précurseur dans la place des TIC dans le développement. « C’était vrai il y a dix ans, cela le reste. »

Face à la crise, les partenariats sont cruciaux

En matière d’éducation, l’Afrique ne compte pas assez de ressources humaines pour aller dans ces secteurs en forte croissance. Le système éducatif n’est pas encore adapté aux besoins du marché.

Des initiatives comme l’École 42 à Paris, les MOOC, permettent de former des jeunes à moindre coût. En Tunisie, les capacités développées améliorent encore le Soft Power de l’Afrique.

Le contexte est difficile, bien sûr, à court terme. Les jeunes pousses sont finalement peu nombreuses à avoir tiré leur épingle du jeu pendant la pandémie. Les trois-quarts ont vu leur activité diminuer ; seules 10% ont progressé, notamment dans le e-commerce, le payement en ligne, et le e-éducation.

En conséquence, « les besoins de partenariats sont plus que jamais présents, pour se développer en Afrique ». Or, les entreprises ont besoin de se faire confiance, ce qui n’est pas gagné. Au sein des pays, souvent, les potentiels partenaires se méfient les uns des autres.

La Tunisie est classée au cinquième rang des pays numériquement avancés en Afrique, selon l’indice NRI du Forum économique mondial Son réservoir de compétences, son attractivité financière et géographique « la placent en véritable hub technologique à même de répondre aux besoins de l’Afrique subsaharienne sur de nombreux points », observe Serge Degallaix. Qui rappelle que 1 800 entreprises technologiques sont implantées en Tunisie.

Emma Kharouf (Deloitte) accompagne les entreprises en Afrique francophone. À son sens, les barrières géographiques s’atténuent, à la faveur du développement des échanges numériques, des échanges de talents et d’expertises. « La pandémie a accéléré le processus. »

Les talents, dans le domaine digital, ne sont pas liés à un emplacement géographique. Les solutions digitales sont internationales, elles peuvent se développer sans trop de résistances nationales. Les métiers sont de plus en plus agiles. En effet, le retour d’expérience (Sénégal vers Tunisie, par exemple), reste primordial.

La Tunisie a plutôt bien traversé la période de la Covid-19, grâce à son système médical. Les entreprises qui le pouvaient ont adopté le télétravail. Le pays a essaimé dans d’autres régions, tout comme des entreprises du Sud sont venues à Tunis, telle Jumia.

Les synergies sont à rechercher dans la formation des métiers du digital. La spécialiste cite les parcours d’ingénieurs classiques, ainsi que les parcours de la deuxième chance. L’outil Smart Tunisia, également, permet des formations pour améliorer les compétences dans le domaine du digital.

Des atouts très matériels pour le numérique

Un autre pilier est le numérique dans la santé. Dans le contexte récent, les besoins se font sentir. « La Tunisie a les compétences et les infrastructures, il est nécessaire pour l’ensemble du continent d’en profiter. Beaucoup de collaboration sont à créer. »

De même que dans la structuration de l’entrepreneuriat. Et en effet, confirme l’analyste de Deloitte, le Start-up Act « a créé des environnements qui peuvent servir de modèle à un développement Sud Sud ».

Elle résume les trois enjeux porteurs : la formation dans le métier du digital (la moyenne d’âge en Afrique étant de 17 ans), le numérique dans la santé (en vue de combler les carences des infrastructures) et enfin la structuration de l’écosystème de l’entreprenariat en matière de financement, de labélisation et d’accompagnement

Ilyes Bdoui est responsable de Tunisie Creative. Après dix ans passés à Londres, il est revenu travailler en Afrique (Côte d’Ivoire notamment) puis en Tunisie, où il a investi dans ses affaires. Aujourd’hui, il intervient au nom de la BAD, dans divers dossiers culturels.

Il considère que la Tunisie « a des atouts très matériels, afin de développer le numérique ». En effet, cette industrie a aussi besoin de bâtiments, d’équipements, d’aéroport, des ports, des routes praticables… tout n’est pas virtuel !

Il est important aussi, pour les pays africains, de disposer d’électricité en continu. Trop de pays sont affectés par des coupures intempestives, qui affectent la rentabilité. De ce point de vue, la Tunisie est plutôt épargnée.

Si la Tunisie a des atouts, comment caractériser et identifier le tissu d’entrepreneurs ? Interrogé sur ce point, Badreddine Ouali lâche : « Il n’y a pas un centre unique de dialogue, dans un sens tant mieux ! » La Tunisie dispose, en effet de plusieurs portes d’entrées structurées.

Il cite SmartTunisia pour tout ce qui est réglementaire, institutionnel, pour ouvrir les bonnes portes. Pour connaître les entreprises, il conseille plutôt les collèges des start-up et les associations de jeunes entreprises. Sans oublier les incubateurs, bien sûr.

Face aux tentations protectionnistes, Martin Labbé considère qu’il reste diverses pistes à explorer pour accélérer l’intégration continentale. La ZLECAf est l’une d’elles, « mais nous voyons les réticences, en raison de concurrence entre les pays africains et par la crainte de voir des opérateurs internationaux prendre encore plus facilement certains marchés ».

C’est essentiel pour nos jeunes !

Le spécialiste onusien reconnaît que l’Afrique est « encore très loin » de l’intégration panafricaine, y compris à l’échelle sous-régionale. Ainsi, l’Afrique de l’Ouest, par exemple, dispose des textes adéquats, de la volonté politique, mais la réalité de terrain n’est pas au rendez-vous.

Les synergies sont à rechercher dans la formation des métiers du digital. La spécialiste cite les parcours d’ingénieurs classiques, ainsi que les parcours de la deuxième chance. L’outil Smart Tunisia, également, permet des formations pour améliorer les compétences dans le domaine du digital.

Se posent des problèmes de transports, en partie, mais également d’application des textes, notamment aux frontières. Il existe encore trop de barrières non tarifaires. « Nous devons les identifier avant de les diminuer. » Cela passe par le dialogue avec les acteurs comme les Chambres de commerce.

Les pays doivent améliorer leur climat des affaires. Certains pays se vantent d’améliorer l’enregistrement en ligne des entreprises, par exemple, mais la réalité de terrain est parfois tout autre. Ce sont aux acteurs de taille moyenne de donner l’exemple.

Badredinne Ouali revient, en guise de conclusion, sur le cas de la Tunisie. Le pays a une base très solide, ses ressources, ses infrastructures, son cadre réglementaire. Tout cela est essentiel mais pas suffisant, il faut le concours de tous les intervenants, y compris les grands groupes internationaux.

La Tunisie, tout comme l’Afrique, « a des problèmes spécifiques, qu’elle doit résoudre, avec ses moyens ». D’ailleurs, dans presque dans toutes les industries, l’Afrique a du retard.

Sauf, précisément, dans le domaine du digital, où manquent simplement des infrastructures « d’ailleurs peu coûteuses ». Ce domaine est donc crucial, il n’y a aucune difficulté, aucun complexe, à être Africain. « C’est essentiel pour nos jeunes ! », conclut le PDG de Vermeg.

Enfin, Serge Degallaix revient sur le rôle de Smart Tunisia, un projet PPP qui s’inscrit dans cette logique en proposant guichet unique pour les investisseurs étrangers dans le secteur des technologies et du Nearshoring Tech.

Elle facilite, grâce à son équipe dédiée, toutes les démarches administratives pour les investisseurs étrangers ainsi que l’accès aux nombreux mécanismes incitatifs de la Tunisie.

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