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African Business Analyse et Opinion

Comment la Turquie renforce son influence

Comment la Turquie renforce son influence
  • Publiéfévrier 12, 2024

Traditionnellement engagée en Afrique du Nord, la Turquie étend progressivement sa présence à l’ensemble de l’Afrique subsaharienne.

 

La Turquie frappe à la porte de l’Union européenne depuis des années ; peine perdue, l’Europe politique ne veut pas d’elle. Cette expérience provoque une période d’introspection au sein de l’élite politique, économique et étrangère de la Turquie, Ankara cherchant à définir la place du pays dans le monde.

Teresa Pinto, professeure assistante à l’Université de Lusofona à Lisbonne, résume le cheminement : « Consciente qu’il serait difficile de rejoindre le projet européen, la Turquie a lancé son Plan d’action pour l’Afrique en 1998 et, en 2005, a commencé à mettre en œuvre le programme Ouverture à l’Afrique. »

La Turquie se présente comme un partenaire des États africains, à la fois par l’exportation d’équipements militaires et par la formation des forces de sécurité. Le cas le plus connu est la vente de drones, mais ils ne sont que la partie émergée de l’iceberg. 

L’universitaire précise que la stratégie était globale, incluant des initiatives de diplomatie économique et culturelle, avec un fort accent sur l’éducation, et impliquant à la fois la société civile et les acteurs du monde des affaires. « Et elle a porté ses fruits. Les échanges commerciaux entre la Turquie et l’Afrique ont été multipliés par huit en l’espace de vingt ans. Les pays africains sont devenus stratégiques pour l’expansion et la consolidation de l’industrie aérienne turque, ainsi que des marchés pour l’industrie de la Défense turque. »

En effet, le renforcement des liens économiques entre Ankara et l’Afrique est impressionnant. Le commerce bilatéral entre la Turquie et le continent a dépassé les 40 milliards de dollars en 2022, contre un peu plus de 5 milliards $ en 2003. Les entrepreneurs turcs travaillent sur des projets de construction d’une valeur de 85 milliards $. Turkish Airlines dessert une soixantaine de destinations en Afrique. À elle seule, l’industrie turque de la Défense a exporté pour plus de 288 millions $de marchandises en 2021.

 

Nouvelles opportunités, nouveaux marchés

La Turquie a traditionnellement concentré ses investissements africains en Afrique du Nord – un héritage de l’Empire ottoman qui s’étendait autrefois sur toute la région. Désormais, elle étend sa présence en Afrique subsaharienne pour tirer parti de nouvelles opportunités dans les matériaux à base de terres rares et d’autres ressources naturelles essentielles, ainsi que dans les énergies renouvelables.

Récemment, l’entreprise énergétique Karpowership, basée à Istanbul, qui exploite une flotte de bateaux-pilotes, a annoncé son intention d’accroître sa présence dans quinze pays africains, dont le Kenya, le Nigeria, le Cameroun, le Gabon et l’Angola, afin de doubler ses capacités de production d’électricité.

Que se cache-t-il derrière cette relation de longue date qui ne montre aucun signe de ralentissement, et qui semble même s’accélérer ?

Federico Donelli, professeur de relations internationales à l’université de Trieste, explique à African Business que le succès économique et politique de la Turquie sur le continent est en partie dû à « son image unique et hybride en Afrique ».

Ces dernières années, la Turquie a cherché à se démarquer des acteurs traditionnels et émergents. « Il s’agit d’un pays musulman doté d’institutions moins que démocratiques, d’un développement industriel, d’une candidature à l’UE, d’une adhésion à l’OTAN et d’une histoire moins coloniale en Afrique », poursuit l’universitaire.

« La proposition turque présente une voie médiane ou une troisième voie, différente du capitalisme libéral occidental et du capitalisme autoritaire chinois. Cette approche représente une voie de croissance et de développement qui répond aux aspirations de nombreux pays africains. »

 

 

Et Federico Donelli de constater combien la Turquie cherche à partager avec les pays africains son propre paradigme ou formule de développement qui a fait ses preuves dans sa propre croissance économique rapide. « Plutôt que de créer de nouvelles relations de dépendance, l’approche de la Turquie tend à se concentrer sur l’égalité politique, le développement économique mutuel et un partenariat social à long terme. »

Dans la sphère économique, cette approche signifie également que les investissements et les dons financiers turcs en Afrique ne sont généralement pas assortis de conditions liées à la gouvernance. « La Turquie parle le langage de la souveraineté des États et c’est un avantage certain », approuve Teresa Pinto.

 

Des objectifs communs de gouvernance mondiale

Qui ajoute : « Comme la Chine et la Russie, elle n’impose pas de conditions politiques aux pays africains. Ces conditions sont perçues par beaucoup comme une violation de leur souveraineté et une nouvelle forme, quoique plus bienveillante, d’impérialisme ou de colonialisme. La Turquie est plus disposée à conclure des accords et à faire preuve d’allégeance dans un monde où la realpolitik est bel et bien de retour. »

En effet, un autre facteur expliquant l’essor des relations commerciales et économiques entre la Turquie et l’Afrique est leur objectif commun de réformer les structures de gouvernance mondiale. De nombreux dirigeants africains ont souligné la nécessité de remanier les institutions de Bretton Woods qui sont considérées par de nombreux pays du Sud comme concentrant injustement l’autorité économique et politique dans les capitales occidentales. La récente admission de l’Union africaine au sein du G20 constitue certes un petit pas vers un rééquilibrage des pouvoirs, mais le continent aspire à une réforme beaucoup plus large.

Le président turc Erdogan a su tirer parti de cette situation pour nouer des relations diplomatiques et économiques avec l’Afrique, notamment parce qu’Ankara partage le même sentiment d’avoir été rejeté par l’UE et d’autres institutions dominées par l’Occident. Erdogan n’a pas hésité à dire que le Conseil de sécurité des Nations unies avait particulièrement besoin d’être réformé, affirmant fréquemment lors de ses voyages en Afrique et ailleurs que « le monde est plus grand que cinq ».

Federico Donelli note que « la Turquie est très proactive dans la promotion d’une plus grande inclusion dans la prise de décision en matière de gouvernance. Elle fait régulièrement appel aux revendications des pays africains et des pays du Sud ».

Il s’agit, poursuit l’universitaire, d’une relation gagnant-gagnant. « La Turquie doit accroître sa popularité parmi les États africains pour améliorer son statut international et obtenir le soutien de ses demandes au sein des organismes internationaux. »

Les pays et institutions africains, tels que l’Union africaine, bénéficient également d’un soutien pour une plus grande implication dans le processus décisionnel mondial et l’accès aux principaux forums internationaux tels que le G20.

 

Une présence remarquée

À mesure que l’intérêt économique et politique de la Turquie pour le continent s’accroît, de nombreux pays africains constatent une présence turque de plus en plus importante. Ainsi, le nombre d’ambassades turques en Afrique est passé de 12 en 2009 à 43 en 2021, le président Erdogan ayant déclaré qu’il souhaitait voir ce nombre atteindre 50. Selon Teresa Pinto, l’un des moteurs de ces liens plus étroits est la simple proximité : la Turquie est plus proche de l’Afrique que la plupart des autres puissances moyennes ou grandes, « ce qui est essentiel dans les domaines géopolitique et géoéconomique ».

Compte tenu de cette proximité et de la place centrale qu’occupe désormais l’Afrique dans les objectifs stratégiques de la Turquie, Ankara s’implique de plus en plus directement dans les événements qui se déroulent sur le continent. Mehmet Ozkan, professeur à l’Université de la défense nationale turque à Istanbul, prédit que « les relations entre la Turquie et l’Afrique vont s’améliorer et se développer dans les années à venir » et note que « nous avons vu récemment que la Turquie coopère de plus en plus militairement avec les pays africains et qu’elle est maintenant impliquée dans des conflits régionaux tels que la Somalie, le Soudan et l’Éthiopie ».

Mehmet Ozkan affirme que « les liens en matière de défense sont très importants pour la Turquie et le deviendront encore plus dans un avenir proche ; l’Afrique est l’un des plus grands marchés pour les équipements militaires et constitue donc une voie clé pour les produits fabriqués par Ankara pour entrer dans l’arène internationale ».

Son confrère Federico Donelli note également que la Turquie « se présente comme un partenaire des États africains, à la fois par l’exportation d’équipements militaires et par la formation des forces de sécurité. Le cas le plus connu est la vente de drones, mais ils ne sont que la partie émergée de l’iceberg ».

« Cette tendance reflète également les changements intervenus dans le processus décisionnel turc, où les liens entre les usines de défense et l’élite politique se sont resserrés », ajoute l’enseignant, ce qui montre à quel point les considérations économiques, politiques et militaires turques en Afrique sont devenues indissociables.

Federico Donelli qualifie de « consensus d’Ankara » l’approche particulière de la Turquie à l’égard de l’Afrique, un consensus dont les deux parties espèrent qu’il produira des résultats politiques et économiques significatifs dans les années à venir.

« Le consensus d’Ankara peut être considéré comme un nouveau modèle pour le développement économique, politique et social des pays africains. Il s’agit d’une alternative au consensus de Washington, dominé par les États-Unis et l’Europe, qui prône des politiques économiques et de développement néolibérales, et au consensus de Pékin, plus récent, qui met l’accent sur une croissance économique dirigée par l’État et donne la priorité à la stabilité plutôt qu’à la démocratie. »

@AB

Écrit par
Harry Clynch

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