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African Business

Carlos Lopes : « Le continent doit revoir ses priorités »

Pour Carlos Lopes, ancien secrétaire exécutif de la Commission économique pour l’Afrique, le continent a besoin d’être accompagné durablement. L’Afrique doit également repenser son modèle de croissance. 

Par Guillaume Weill-Raynal

Sans lire l’avenir dans le marc de café, peut-on imaginer les effets de la pandémie sur les économies africaines ?

Nous sommes obligés de faire référence à la crise de 1929. On a oublié que cette dépression faisait suite, aussi, à une grande pandémie – la grippe espagnole ou influenza. Cette fois, les effets économiques seront comparables. D’ailleurs, on a aussi oublié que le monde était très différent avant et après cette grande dépression !

Plusieurs pays africains étaient déjà engagés dans une forme de transformation structurelle. Les réformes engagées portaient des améliorations visibles dans la gestion des affaires pour attirer les investissements. Seize pays africains – parmi trente dans le monde – étaient classés par le FMI parmi les meilleures performances de croissance pour 2020.

Nous vivrons une autre forme de mondialisation, qui va accélérer plusieurs acquis technologiques expérimentés pendant la crise et qui sont déjà en train de changer un peu nos habitudes.

On pouvait considérer qu’il y avait comme une marche à deux vitesses : de nombreux pays africains faisaient les efforts nécessaires pour mieux intégrer, par une transformation technologique, leurs économies dans une globalisation qui s’accélérait. D’autres étaient encore en retard. À présent, même ceux qui faisaient des efforts…

… la donne est bouleversée !

Absolument. Les bons élèves se trouvent confrontés aux mêmes difficultés que les autres. C’est la première répercussion négative de cette crise sanitaire. Et pourquoi ? Parce que ces bons élèves souffraient quand même de nombreuses fragilités, et cette tempête fait apparaître qu’ils n’étaient pas si avancés sur la route du progrès par rapport aux autres.

C’est une forme de « mise à plat » de l’ensemble du continent, dans le cadre d’une globalisation dont cette crise nous montre les limites, pour le monde entier et, plus particulièrement, qui révèle les faiblesses de la croissance africaine.

Comment l’Afrique peut-elle remonter la pente ?

Le danger du « collapse » est réel ; les économies africaines risquent de subir un crash fatal. À défaut d’une aide qui leur permettrait d’établir un pont vers une sortie de crise en 2021, la remontée de la pente prendra du temps. Nous perdrions alors une part énorme des investissements consentis depuis trente ans.

Les économies africaines ont besoin d’être aidées pendant une période de six mois à un an. Et ce soutien ne peut pas être moindre qu’ailleurs, soit au minimum 5% du PIB, soit sous forme de mobilisation des capitaux, soit d’allégement ou de restructuration de la dette, ou de soutien aux secteurs sociaux, etc.

La Chine possède de nombreuses matières rares, indispensables aux industries de nouvelle génération. Voilà une arme de chantage ?

C’est une question qui nous ramène au fait que nous vivons un changement de paradigme dans la distribution du pouvoir mondial. Nous assistons à un effacement des pays puissants dans beaucoup de domaines.

Nous voyons bien comment ils gèrent la crise sanitaire ainsi que leur communication ; comment ils se présentent au monde, par exemple par leur manque de solidarité ou de leadership mondial. Jusqu’à boycotter l’OMS qui se trouve précisément en charge de la pandémie !

À cet égard, la Chine émerge comme une puissance géostratégique et elle occupera plus de place. D’ailleurs, on peut dire que les pays africains étaient « en avance », puisque la Chine était déjà leur premier partenaire commercial, et pour l’investissement, depuis plusieurs années. Ils vont donc subir avec une plus grande accélération le changement de donne.

Dans cette rivalité entre les États-Unis et la Chine, l’Afrique ne risque-t-elle pas de se retrouver dans la position d’un otage ou d’un acteur de second rang, quelque peu dépassé ?

Otage ? Non, je ne crois pas ! Depuis un certain temps, les États-Unis lâchent l’Afrique, sauf pour des questions sécuritaires. En termes de stocks d’investissements, ils occupent toujours une place importante, mais pour ce qui est des nouveaux investissements, l’érosion est énorme.

C’est aussi un peu le cas de l’Europe, en matière d’investissements et de positions commerciales, malgré tous les beaux discours. La Chine a démontré qu’elle était capable d’occuper beaucoup de place en Afrique avec très peu d’efforts : 4% des investissements chinois dans le monde, seulement, vont en direction de l’Afrique. Ce ratio très profitable a été rendu possible, précisément, par le désistement des autres acteurs de leurs positionnements historiques.

Dans ce sens, la rivalité peut servir les intérêts de l’Afrique au lieu de la piétiner. En revanche, le contexte international peut affecter l’Afrique indirectement. Par exemple, une guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis peut affecter la demande en matières premières. Une certaine instabilité des monnaies peut aussi toucher l’Afrique. Nous subissons les conséquences d’un manque de gouvernance de l’économie au niveau global, mais pas nécessairement d’une façon directe comme par le passé.

Face à l’inertie, cette crise n’est-elle pas une opportunité pour l’Afrique pour se ressaisir, et entrer dans un nouveau cycle ?    

Lorsque j’entends le président français Macron parler de la dette africaine, de l’importance de la relance nécessaire à l’Afrique, je reconnais un discours qui devait être celui de certains leaders africains. Avec un niveau d’intuition et de profondeur sur la crise et ses opportunités, mais aussi ses dangers. Nos leaders africains ne tiennent plus aujourd’hui ce genre de discours qui ont fait la réputation de leurs illustres aînés. Nos leaders sont trop timides…

Peut-on hiérarchiser les priorités ?

Nous devons réviser nos procédés de transformation structurelle dans certains pays, en donnant beaucoup plus d’importance, tout d’abord, à la question énergétique. Nous devons tirer les leçons de l’effondrement des cours du pétrole.

Le moment est venu de supprimer toutes les subventions aux combustibles fossiles. C’est la première mesure à prendre, car nous n’aurons pas d’autre moment pour le faire !

Cela devrait permettre de relancer les économies, sur une base où la fiscalité africaine ne sera plus affectée à des subventions, mais à la promotion des énergies renouvelables, et à une dépense publique plus conséquente.

La deuxième mesure consisterait à accélérer l’introduction de certaines technologies dans les services. L’Afrique est leader dans les paiements bancaires mobiles. Elle possède déjà l’expérience de base pour pouvoir migrer, dans ces mêmes niveaux de services, à d’autres domaines. Beaucoup de pays, déjà bien équipés, sont en train de le faire, comme l’Afrique du Sud, le Kenya, le Rwanda et le Maroc. Nous devons accélérer ce mouvement.

Le moment est venu de supprimer toutes les subventions aux combustibles fossiles. C’est la première mesure à prendre, car nous n’aurons pas d’autre moment pour le faire !

De plus, il faut partir du constat que les chaînes de valeur de productions industrielles ont été placées dans une situation de pénurie provoquée par une forte concentration géographique de certains secteurs productifs. Aussi, l’Afrique doit-elle s’offrir comme un acteur susceptible d’intégrer ces chaînes de valeur. Une meilleure répartition géographique diminuerait les risques des grandes entreprises.

Demain, tout le monde acceptera une certaine forme de protectionnisme. Nous devons pratiquer un protectionnisme régional, pas national.

Enfin, la dernière mesure importante serait de créer des circuits qui puissent permettre une sécurité alimentaire beaucoup plus importante dans les politiques des gouvernements. Nous avons réalisé des investissements énormes pour exporter des fleurs, du café, du cacao, etc. Les matières premières peuvent subir des crises, pas seulement des prix, mais aussi de la demande. Il faudra nourrir les Africains d’une façon plus conséquente, dans chaque pays, afin de se protéger.

Nous devrons aussi lutter pour l’allègement de la dette [Voir la deuxième partie de l’entretien] et pour un système économique international qui permette l’accès à des financements à des taux d’intérêt beaucoup plus bas. Les droits de tirage spéciaux du FMI rendent possible cette transition, afin d’assainir les finances publiques des différents pays du point de vue de leurs transactions.

Assistons-nous à une forme de démondialisation ?

Je pense plutôt que nous aurons une autre forme de mondialisation, qui va accélérer plusieurs acquis technologiques expérimentés pendant la crise et qui sont en train de changer un peu nos habitudes. Nous irons vers une acceptation beaucoup plus franche d’une autre conception du risque qui va inclure aussi les dangers d’une trop forte concentration et d’une trop forte dépendance de certaines régions géographiques.

Ne pensez-vous pas aussi que les attentes et les impatiences sociales vont devenir explosives dans un très proche avenir ? 

Le principe de la distanciation sociale va perdurer au-delà de la crise immédiate. Le retour à une certaine normalité va inclure des règles différentes jusqu’à ce que l’on parvienne à un vaccin.

Nous parlions des impatiences sociales…

C’est pour répondre – indirectement – à votre question que j’évoque ces règles de distanciation sociale ! Les virus vont continuer d’apparaître. Il faudra donc concevoir d’autres façons de réagir à ces situations.

Or, dans les pays pauvres, il ne sera pas possible de pratiquer des politiques qui nécessitent le soutien de la protection sociale. Celle-ci n’y existe pas. Nous serons donc très tôt confrontés au besoin de répondre à ce type d’impératif sanitaire, mais d’une autre façon, parce que les pays pauvres ne pourront pas continuer comme ainsi.

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