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African Business

L’indifférence à l’Afrique est absurde et coupable

La Fondation Prospective et Innovation présente ce 16 mai son Almanach 2020, consacré aux rapports multilatéraux, à l’Intelligence artificielle et à l’Afrique. Un intéressant aide-mémoire sur les grandes problématiques de notre temps. Extraits.

Par Kimberly Adams

Quatre crises peuvent se développer rapidement, de manière successive ou simultanée, en Afrique, souligne la Fondation Prospective et Innovation : santé, famine, chômage et terrorisme. Le défi structurel qui consiste à intégrer dans les sociétés africaines un milliard de jeunes de moins de trente ans d’ici 2050 devient de plus en plus compliqué à relever avec les crises qui se multiplient.

L’Afrique est, en outre, potentiellement menacée par la rivalité entre ses deux principaux investisseurs (120 milliards de dollars pour la Chine et 100 milliards pour les États-Unis sur les dix dernières années). Le premier risque serait que l’Europe, prise entre le marteau américain et l’enclume chinoise, se désintéresse de l’Afrique. S’il y a une communauté de destin qui paraît première, c’est bien l’Eurafrique.

La Synthèse historique et économique des relations internationales du futur (SHERIF) Le Grand Basculement sort en librairie le 18 juin. Renseignements, dès le 16 juin, sur : http://www.prospective-innovation.org/ 

Il n’y a pas de bonheur européen possible avec une Afrique malheureuse. Les crises de l’Afrique du Nord résonnent particulièrement dans les sociétés européennes. L’Europe doit agir en évitant ses erreurs du passé. Les projets doivent être africains pour l’Afrique. Parmi de nombreuses initiatives demandées par les Africains, l’Europe peut être utile à l’Afrique dans sa relation avec la Chine.

La Chine l’a fort bien compris, elle a mesuré ses problèmes avec les opinions publiques et sollicite régulièrement les Européens pour engager en Afrique « une coopération en pays tiers ». Pour des questions d’équilibre, de pratiques culturelles, de transformations sociales, le trilogue Afrique-Chine-Europe est une perspective positive que la tension avec les États-Unis fragilise. L’Afrique ne peut plus être à la périphérie des préoccupations du monde. Le danger des dangers est qu’on localise en Afrique nos principaux conflits, notamment que l’Afrique devienne le continent du terrorisme.  

Face aux nouvelles formes de « violences sans frontières », ni les murs ni les mers, ni les frontières ni les barrières ne nous protégeront des virus, des drones ou des cyberattaques. L’indifférence à l’Afrique est absurde et coupable.

Entre confiance et inquiétude

Plus généralement, les défis de l’Afrique sont redoutables et se les dissimuler ne sert pas le développement du continent. Ses faiblesses structurelles demeurent largement répandues et des présentations statistiques avantageuses cachent mal des réalités préoccupantes : démographie exponentielle, éducation et formation professionnelle défaillantes, infrastructures énergétiques et de communications insuffisantes, degré d’intégration régionale faible… La mobilisation des ressources fiscales ne progresse guère et, quand elle s’exerce, pèse parfois de manière étouffante sur le secteur moderne.

La transition démographique, l’insertion dans les chaînes mondiales de valeurs, l’industrialisation et l’agriculture, les bouleversements du numérique, les changements politiques et sécuritaires, les financements et les rapports avec le reste du monde sont pour l’Afrique comme autant de Janus, de figures à deux faces, l’une confiante, l’autre inquiète.

L’Afrique doit profiter de ses atouts exceptionnels : sa taille et ses ressources naturelles, la jeunesse de sa population et un esprit d’entreprise, souvent né de l’adversité, qui fait merveille. Un nouveau soleil semble se lever sur l’Afrique, celui du numérique qui doit permettre de s’affranchir d’investissements lourds et coûteux, de traduire en valeur ajoutée l’esprit d’entreprise de la classe montante, de se connecter au monde de l’innovation et de la création…

Le « boom » de l’Afrique s’annoncerait, aidé en cela par l’intérêt des pays émergents qui voient dans le continent non seulement un marché et un pourvoyeur de matières premières mais aussi un espace de production, de partenariats.

L’Afrique subsaharienne est restée largement en dehors de la mondialisation, fondée sur une division internationale du travail. Les flux commerciaux africains représentent moins de 3 % des échanges mondiaux. Certes, un régionalisme économique couvre l’ensemble du continent mais avec des effets d’intégration limités, bien inférieurs à ce qui est observé ailleurs sur la planète.

Soixante ans après le grand mouvement des indépendances, le monde accélère ses transitions, de nouveaux équilibres se dessinent, de nouvelles opportunités apparaissent.

La rivalité entre les États-Unis et la Chine s’aiguise, l’Afrique redevient un enjeu.

Les technologies de l’information rebattent les cartes traditionnelles des facteurs de production, les infrastructures physiques voient leur rôle relativisé. Le phénomène d’émergence, qui bouscule la planète, atteint l’Afrique, source majeure d’approvisionnements de produits agricoles et miniers (du cacao au cobalt) et de consommation par ses richesses humaines (le « dividende démographique »). L’Afrique se mettrait à son tour à l’heure de l’émergence.

Le Made in Africa devrait succéder au Made in China. Tout le monde n’est pas de cet avis et le débat entre afro-optimistes, afro-pessimistes, afro-réalistes a repris de plus belle, mêlant court terme et long terme, incantation et feuille de route raisonnée.

Le nombre crée le marché

L’essor démographique implique, de manière proportionnelle, des services de santé, des systèmes d’enseignement avec le personnel adéquat, les équipements nécessaires qui grèvent les budgets ou sont hors d’atteinte. Les progrès de la scolarisation ont de la peine à suivre une population en expansion rapide, faute de moyens matériels et humains. La main-d’œuvre souffre d’un manque de qualification.

Un nouveau soleil semble se lever sur l’Afrique, celui du numérique qui doit permettre de s’affranchir d’investissements lourds et coûteux, de traduire en valeur ajoutée l’esprit d’entreprise de la classe montante, de se connecter au monde de l’innovation et de la création.

La taille du marché africain est souvent mise en avant pour valoriser son attrait et son avenir. Six cents millions de consommateurs en 2000, 1 milliard en 2020, 2 milliards en 2050, 3 milliards à la fin du siècle. Même si les revenus sont faibles, et la définition d’une classe moyenne bien hésitante, le nombre crée le marché.

L’obstacle demeure la fragmentation de ce marché et la faible complémentarité des offres de chacun des pays africains.

Avec la ZLECAf (Zone de libre-échange continentale africaine), une étape décisive est ainsi franchie dans l’aboutissement d’un projet qui remonte à 2012 et devrait regrouper à terme les communautés économiques sous-régionales existantes. Ainsi prendrait corps la promesse d’un grand marché de 1,3 milliard de consommateurs, permettant un bond en avant du commerce intra-africain, de 50 % en quatre ans grâce à des droits de douane réduits de 90 %, selon certaines estimations.

L’Afrique reste un continent rural, 65 % de la population active vit de l’agriculture. Celle-ci ne représente cependant que 30 % du PIB africain, ce qui traduit une insuffisante productivité alors même que le poids de l’industrie, principal gisement de productivité, est faible et que les services, souvent peu productifs, dominent.

Priorité à l’agriculture

Face à cette situation, l’agriculture africaine doit impérativement progresser car c’est la condition pour dépasser l’économie de subsistance, dégager un surplus qui finance l’industrie et les services, éviter la montée des importations de produits alimentaires. Autant de défis qui sont à relever.

Défi politique, d’abord que celui d’accorder à l’agriculture la priorité qu’elle exige, longtemps le pouvoir politique a favorisé les villes au détriment des campagnes. Il faut que les citadins accèdent à une alimentation à un coût raisonnable, qui corresponde à des goûts qui évoluent pour prévenir le mécontentement susceptible de s’exprimer dans les urnes, dans les rues.

Le défi n’est pas seulement politique, il est tout autant économique. Un point de croissance supplémentaire dans l’agriculture induit un demi-point de plus dans le reste de l’économie. L’agriculture est de loin la principale source d’emplois.

L’agriculture africaine, sans être aussi arriérée qu’on la présente parfois, reste insuffisamment modernisée. Il n’y a guère eu de révolution verte en Afrique.

Réussir cette modernisation tous azimuts, agricole comme industrielle, requiert plusieurs préalables. En premier lieu, l’amélioration des infrastructures, notamment l’accès à l’eau et à l’électricité ainsi qu’une sérieuse mise à niveau de la formation, en l’étendant au plus grand nombre et en l’adaptant aux besoins de l’économie. S’y ajoutent la bonne gouvernance et l’état de droit, un climat des affaires avec des règles stables qui ne brident pas l’esprit d’entreprise et la mise en pratique de la ZLECAf pour décloisonner les marchés nationaux.

Si l’agriculture doit être une véritable priorité, la démographie oblige tout autant l’Afrique à s’industrialiser. Il faudra créer 20 millions d’emplois par an.

L’industrialisation par la remontée des filières, des matières premières aux produits finis, est souvent présentée comme une évidence. L’essentiel de la valeur ajoutée est capté par les acteurs situés en aval de la production, par les pays développés plus que par les pays exportateurs de produits de base.

L’exemple édifiant du cacao

Il suffit que les producteurs s’approprient la filière de traitement et de commercialisation pour que cette répartition devienne plus équitable.

Malgré toutes les barrières à l’industrialisation, les pistes ne manquent pas. L’Afrique n’est pas un tout abstrait, homogène. Autant dire qu’il n’y a pas de recettes valables partout, encore moins un modèle standard à transposer, qu’il soit européen ou asiatique.

La réalité est plus complexe. L’industrialisation sur place peut se révéler être contre-productive dans certains cas. Le traitement, la commercialisation exigent des moyens financiers et humains souvent hors de portée d’un seul producteur.

Le cacao est une illustration. La valeur de la chaîne de cacao est estimée à 100 milliards de dollars. La première étape, celle de la production et de l’exportation, ne représente que 3 % environ de la valeur du produit vendu au consommateur final. Le broyage, premier traitement industriel, n’abonde que de 8 % la valeur ajoutée. C’est au niveau des deux étapes suivantes que se situe l’essentiel de plus-values : production de chocolats industriels et de produits finis (35 %), enfin la distribution (44 %).

L’Afrique produit 75 % du cacao du monde. Les deux premiers producteurs mondiaux Côte d’Ivoire et Ghana, se cantonnent à la filière au broyage (pour une partie de la récolte) et à une production locale de chocolat réduite. C’est que les moyens pour remonter la filière apparaissent difficiles à rassembler. L’industrialisation actuelle se fait déjà au prix d’investissements lourds et d’incitations fiscales qui grèvent la rentabilité de la filière. En aval, les activités sont fortement oligopolistiques, tenues par des sociétés occidentales qui ont un savoir-faire, une capacité à s’adresser à de multiples marchés d’approvisionnement et de consommation, une connaissance intime du marché et la faculté de le faire évoluer dans le sens de leurs intérêts.

Malgré toutes ces barrières à l’industrialisation, les pistes ne manquent pas. L’Afrique ne se présente pas comme un tout abstrait, homogène. Autant dire qu’il n’y a pas de recettes valables partout, encore moins un modèle standard à transposer, qu’il soit européen ou asiatique.

Il faut apporter des solutions sur mesure, adaptées à chaque cas particulier ; prendre les technologies existantes et les appliquer aux caractéristiques propres des marchés, et aux spécificités des besoins comme l’illustre l’essor spectaculaire du Mobile Banking. Voir ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Expérimenter et évaluer, loin de tout esprit de système, en restant ouvert à toute suggestion.

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