x
Close
Analyse

L’effet de falaise de la dégradation des notes souveraines

L’effet de falaise de la dégradation des notes souveraines
  • Publiénovembre 10, 2021

Des coûts d’emprunt relevés, au pire moment

L’impact des dégradations de note sur la capacité des pays d’Afrique à accéder aux financements a été tout aussi important. Une comparaison basée sur un large échantillon d’euro-obligations montre que les spreads des émetteurs souverains africains ont grimpé en flèche à la suite des dégradations.

Ils ont fortement augmenté par rapport à l’ensemble des moyennes de l’indice JP Morgan EMBI, établissant un record en juin après avoir dépassé de plus de 1 000 points de base la valeur des bons du Trésor américain et de plus de 400 points de base celle de l’indice composite EMBI toutes catégories.

Dans l’ensemble de la région, les conséquences à court terme des dégradations sur les coûts d’emprunt sur les marchés internationaux des capitaux sont amplifiées par le fait que les émetteurs souverains africains sont majoritairement classés dans la catégorie « Junk ».

La plupart des pays de la région étaient déjà des emprunteurs de catégorie « spéculatif’ », versant des coupons plus élevés pour attirer les investisseurs. Les dégradations augmenteront ces coûts, car les rendements ne sont pas seulement inversement proportionnels aux notations de crédit, ils sont également plus sensibles aux changements de notation dans la catégorie « spéculatif ».

Hippolyte Fofack

Selon Moody’s, les rendements, relativement peu affectés par la dégradation de la notation lorsque celle-ci se situe dans la catégorie « investissement », deviennent très sensibles même à de faibles dégradations lorsque la notation plonge dans la catégorie « spéculatif ». Cela explique les spreads importants enregistrés à travers l’Afrique en 2020, et justifie les préoccupations des décideurs politiques concernant « les effets de falaise » associés aux dégradations de la notation du Maroc et de l’Afrique du Sud.

Outre les effets à court terme sur la reprise économique, les répercussions négatives des dégradations procycliques peuvent persister longtemps après la fin d’une crise. Ces dégradations ne sont pas automatiquement annulées lors de la reprise qui suit le creux des cycles économiques.

Au milieu de la pandémie, l’agence de notation Fitch a abaissé la note souveraine du Gabon de « B » à « CCC », en grande partie au motif que la chute des prix du pétrole allait creuser les déficits jumeaux du pays et compromettre la capacité du gouvernement à honorer ses engagements envers ses créanciers extérieurs.

Un risque de récession aggravé

Les prix du pétrole ont remonté depuis, dépassant les niveaux d’avant la crise, alors que le monde se prépare à un supercycle post-pandémie des matières premières. Toutefois, le relèvement de la note souveraine du Gabon semble lointain, sachant qu’il faut en moyenne sept ans pour qu’un pays en développement déclassé retrouve sa notation antérieure.

Consciente de ces difficultés, l’Autorité européenne des marchés financiers a mis en garde, au début de la crise de la Covid-19, les agences de notation contre le risque d’aggraver la récession en abaissant hâtivement les notations.

Le Comité européen du risque systémique s’est fait l’écho de ces préoccupations, soulignant la nécessité d’une plus grande transparence et de l’intégration rapide des changements des fondamentaux économiques dans les modèles de notation du crédit. Afin de réduire la volatilité, ces groupes ont également plaidé en faveur d’une approche cyclique de l’évaluation du risque de crédit, compte tenu du fait que les notations de crédit ne doivent pas changer fréquemment au cours des cycles économiques.

Que les approches cycliques soient ou non pleinement intégrées dans les modèles de notation existants, les préoccupations soulevées par ces régulateurs mettent en évidence les risques que font peser les dégradations procycliques sur la croissance et la stabilité financière. En Afrique, où les sources privées (détenteurs d’obligations et banques commerciales) sont devenues les principaux bailleurs de fonds du développement à long terme, le danger des dégradations à grande échelle est encore plus aigu.

En augmentant les primes de risque des pays et en suscitant la méfiance des investisseurs, ces nombreuses dégradations pourraient compromettre l’accès aux financements du développement qui soutiendrait la croissance et la transformation structurelle des économies africaines.

Au-delà de l’exacerbation de la crise et de l’aggravation des problèmes de gestion macroéconomique à court terme, les dégradations procycliques ont des conséquences à long terme sur le développement économique. Elles peuvent compromettre le processus de transformation structurelle nécessaire pour réduire la corrélation malsaine entre les cycles des prix des matières premières et la croissance, en particulier dans une région où la plupart des pays restent fortement dépendants des matières premières.

L’accès à des financements de développement à long terme abordables permettrait d’augmenter le rendement des investissements et d’accélérer la diversification des sources de croissance et des échanges. Les pays africains disposeraient ainsi d’une plus grande marge de manœuvre budgétaire et pourraient s’engager sur la voie de la viabilité budgétaire et de la viabilité de la dette à long terme, deux éléments qui ont une incidence positive sur les notations de crédit.

Ces facteurs, auxquels s’ajoute l’improbabilité d’une réévaluation rapide (même en cas d’amélioration des fondamentaux) des notes dégradées, sont autant d’éléments qui incitent à ne pas dégrader hâtivement les notations à grande échelle, même si les agences de notation peuvent justifier de telles mesures par le souci de se préserver.

Leur objectif devrait être de trouver un juste équilibre, même si cela est peut-être moins facile. Au final, chacun y gagnerait, dans la mesure où l’on tiendrait compte de l’augmentation du risque de crédit sans compromettre la reprise économique ou les objectifs de développement à long terme.

Il est possible pour les agences de notation de préserver leur capital de réputation sans mettre en péril les perspectives de croissance des pays qui aspirent à respecter les normes mondiales de gouvernance macroéconomique et de gouvernance d’entreprise.

En Afrique, trouver cet équilibre permettrait aux pays d’échapper aux pièges désastreux que sont les coûts élevés du financement du développement et la dépendance à l’égard des matières premières, et faciliterait d’autre part la convergence mondiale des revenus.

 *Hippolyte Fofack est économiste en chef et directeur de la recherche et de la coopération internationale à la Banque africaine d’import-export.

Écrit par
Par Hippolyte Fofack

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.