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African Business

Le mythe de l’aide déliée, par Philippe Marchesin

Il est d’usage de vanter les mérites de l’aide « déliée », en matière de développement. Elle serait bien plus vertueuse que l’aide liée qui se rapporte directement à l’intérêt du donateur. Revenons sur quelques idées reçues à ce sujet, avec l’exemple de l’aide française. 

Par Philippe Marchesin, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Au moment de la création de la coopération, l’aide liée est la règle. Les décideurs de l’aide éprouvent à son égard une attirance naturelle car elle est pourvoyeuse d’un retour automatique, l’aide liée étant conditionnée à l’obligation d’achats dans le pays donateur. Peu à peu, l’idée du déliement s’installe et prend de l’ampleur.

« S’il n’y avait pas le FED, jamais l’Estonie ne donnerait de l’argent aux Africains, ce n’est pas du tout son centre d’intérêt. Donc l’aide multilatérale, c’est aussi un levier important de fonds qui permet d’avoir des gens qui ne donneraient pas autrement pour financer derrière les intérêts français. »

L’argument mis en avant en faveur de l’aide déliée est qu’elle permet de réduire le coût des projets de 20 % à 40 % en n’obligeant pas le bénéficiaire à se fournir dans un pays qui n’est pas forcément le plus compétitif. Progressivement, presque toute l’aide devient déliée. Avec plus de 90% d’aide déliée, la France possède actuellement l’un des taux les plus élevés.

Si le déliement a obtenu autant de succès, notamment en ce qui concerne l’aide française, il y a fort à parier que ce n’est pas particulièrement en raison de l’argument avancé ci-dessus. Un agent de la coopération le dit à mots couverts : « L’aide déliée pour la coopération multilatérale c’est une chose, quand on y regarde de plus près, c’est une autre affaire… » Deux explications peuvent être avancées.

Tout d’abord, le déliement s’avère intéressant si les entreprises françaises, grâce à leur qualité et leur compétitivité, sont préférées à leurs concurrentes.

La seconde explication, plus politique qu’économique, est qu’une entreprise française aura plus de chance de s’imposer en terrain conquis : en raison du rôle historique de la France en matière de coopération, de son implantation – ainsi que de celle de ses entreprises – dans certains pays en développement et de sa proximité avec les dirigeants de ces pays, il est tentant de profiter d’une manne à portée de main, le déliement général permettant d’accéder aux aides des autres donateurs.

 Un accès aux marchés

Arrêtons-nous un instant sur ce facteur politique à l’origine de la très intéressante notion de déliement de facto. Pour introduire le sujet, on fera référence à l’interview d’un ancien directeur général de l’AFD (Agence française de développement) qui affirme que « le déliement est total ». Ce à quoi un diplomate sénégalais rétorque : « L’aide est de manière générale liée, encore aujourd’hui. L’aide des pays industrialisés revient à leurs entreprises, donc à eux-mêmes. »

Pour dépasser cette apparente contradiction, faisons appel à un troisième entretien, celui d’un ancien chargé de mission à l’AFD, qui distingue de façon opportune le déliement de jure et le déliement de facto : « De jure, cela veut dire que formellement tout le monde a le droit de postuler [aux appels d’offres].

Après, il y a tout ce qu’on appelle la liaison de facto qui fait qu’on peut être délié dans la théorie et néanmoins avoir un taux de retour qui est très supérieur à ce qu’on aurait sur un marché parfaitement indépendant d’une stratégie économique.

Ce qui ne veut pas dire forcément que c’est de la distorsion au sens de malhonnêteté. Il y a le fait qu’on intervient dans des zones où on a plus de proximité historique. Les gens se connaissent, il y a des proximités de réglementation et le fait qu’on va intervenir de préférence dans des domaines où nous avons des compétences. »

Cet éclairage apporté, on remarquera que plusieurs rapports officiels sur l’aide ont vanté les vertus de l’aide déliée. Dans un rapport de 2011 sur l’AFD, les sénateurs Christian Cambon et André Vantomme voient dans l’aide déliée une intéressante opportunité dans la mesure où le déliement « permet d’accéder à des marchés autrement plus importants que les seuls marchés financés par l’aide française ».

 Qui profite de l’aide ?

Un rapport de l’inspection générale des Finances de mars 2012 contient également quelques passages sur l’aide déliée. On apprend ainsi qu’« un fort déliement n’empêche pas d’avoir un bon taux de retour ».

Alors que le rapport évoque l’hypothèse d’un reliement de l’aide, il est intéressant de remarquer que ce sont les entreprises qui ne le souhaitent pas. La raison donnée est limpide : « L’accès à l’aide des bailleurs étrangers est un enjeu bien plus grand que le volume d’aide française. »

Cet extrait rappelle les propos tenus quelques années plus tôt par le secrétaire d’État chargé de la Coopération, Alain Joyandet, qui précisait, à la suite d’une rencontre organisée avec des diplomates et des chefs d’entreprise, que l’aide française allait rester déliée car « après étude, les sociétés tricolores profitent plus de l’argent des autres que les autres de l’aide française. »

Si, à l’heure de la mutualisation de plus en plus importante de l’aide, les avantages du déliement semblent appréciés pour l’ensemble de l’aide, ils l’ont été dès les premières années de l’établissement de la coopération en ce qui concerne l’aide multilatérale.

Cette dernière n’a d’ailleurs cessé d’augmenter, passant de 3,3% de l’aide totale en 1963 à 14% en 1974, 22% en 1990 et 43% en 2015.

Il est intéressant ici de noter que la part de l’aide multilatérale dans l’aide ne dépasse pas 20% chez d’aussi grands donateurs que les États-Unis, l’Allemagne ou le Japon alors qu’au Royaume-Uni et en France, elle en représente environ le double. Cela est certainement à relier avec l’histoire coloniale de ces deux pays.

La Lettre du Continent soulignait à sa manière l’atout que représente de ce type d’aide : « Vive l’aide multilatérale ! Faute de moyens propres, la France cherche des leviers, des experts et des lobbyistes pour mieux « siphonner » – on dit plus élégamment « servir de catalyseur à » – l’aide multilatérale de ses partenaires occidentaux. »

De nouveaux acteurs, grâce à l’aide multilatérale

Le secteur de la santé constitue assurément une bonne illustration de l’utilisation de l’aide multilatérale comme l’indique ce responsable d’Expertise France : « L’aide bilatérale a vraiment fondu. On demande aux opérateurs français d’aller chercher des financements [au niveau multilatéral], donc on récupère l’aide qui est mise dans des pots communs. »

L’effet levier permet d’augmenter le nombre des acteurs participant à l’aide. Prenons le cas du Fonds européen de développement (FED). Pour chaque euro investi, la France bénéficie d’une contribution de tous en plus. En tant que gros contributeur du FED, elle peut orienter l’aide vers les territoires qui l’intéressent tout en mobilisant d’autres acteurs.

Ce fonctionnaire au service des finances publiques de l’Assemblée nationale va dans le même sens : « On arrive à faire contribuer l’Estonie à l’aide au développement pour les pays africains. S’il n’y avait pas le FED, jamais l’Estonie ne donnerait de l’argent aux Africains, ce n’est pas du tout son centre d’intérêt. Donc l’aide multilatérale, c’est aussi un levier important de fonds qui permet d’avoir des gens qui ne donneraient pas autrement pour financer derrière les intérêts français. »

Philippe Marchesin : L’aide au développement n’est pas de la solidarité

A SAVOIR

Philippe Marchesin vient de publier La politique française de coopération. Je t’aide, moi non plus, Paris, L’Harmattan.    

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