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Algérie, économiques vs politiques

Algérie. Pour compenser la perte des recettes pétrolières, le gouvernement prend des mesures de soutien à l’économie et cherche de nouvelles sources de recettes ordinaires. Sa seule ligne rouge : les subventions.

L’Algérie ayant beaucoup dépensé ces 15 dernières années, se trouva fort dépourvue quand le prix du baril en dessous des 60 $ se mit à stagner. Et malgré la bise, il aura fallu attendre le printemps 2015 pour que la cigale se prenne pour une fourmi.Alors que l’OPEP, contrairement à ce que réclamait l’Algérie, a décidé de maintenir son plafond de production et que l’Arabie saoudite a même prévu de l’augmenter, en dépit des risques d’une surproduction, le gouvernement algérien s’est rendu à l’évidence : aucun miracle ne fera remonter le prix du baril de pétrole à 100 $. Problème : de janvier à mai, la balance commerciale, qui était excédentaire à la même époque en 2014, enregistre cette année plus de 6 milliards $ de déficit. D’ici à la fin de l’année, toutes activités confondues, le déficit atteindra, selon les estimations de la Banque mondiale et du FMI, 25 à 30 milliards $. La nouvelle loi de Finances complémentaire (LFC) devrait donner les grandes lignes de la nouvelle politique d’austérité. 

Pour promouvoir la production locale, le gouvernement a décidé de s’attaquer aux importations, en attribuant notamment, à partir de 2016, des licences pour certains types de marchandises importées et exportées. Selon le ministre du Commerce, Amara Benyounes, elles seront « accordées en priorité aux opérateurs algériens » afin de « mettre fin au monopole des opérateurs étrangers concernant l’importation de certains produits ». Fin 2014, ils étaient plus de 40 000 à exercer en dehors d’un cadre légal. Parmi les marchandises visées, les plus coûteuses pour l’État : les véhicules (la facture d’importations a dépassé les 5 milliards $ en 2014), l’électroménager, le ciment, les fourrages, les cosmétiques, les médicaments. Si la déclaration de guerre aux importations ne surprend personne, la grande confusion qui en découle sur le marché affecte un peu plus un climat des affaires déjà tendu. « J’ai des conteneurs bloqués au port depuis des semaines, s’énerve un importateur de l’Ouest, mais je ne peux rien faire ! Quand les Douanes m’expliquent qu’il faut un nouveau document, je leur réponds que je veux bien me conformer à la nouvelle réglementation, mais qu’il faudrait au moins me tenir au courant!» Dans les faits, et alors qu’aucune mesure n’a encore été engagée, les importations ont déjà diminué, d’environ 10 % sur les cinq premiers mois. Mais les chiffres ont aussi leur revers, et cette baisse s’est accompagnée d’une autre chute, celle des exportations (40 %). 

Les opérateurs économiques voient plutôt d’un bon oeil la baisse de la taxe sur l’activité professionnelle, la TAP, pour les entreprises de production et du BTP. Forfaitaire sur le chiffre d’affaires, cette taxe n’existe, sous cette forme, qu’en Algérie, et a toujours été très critiquée par les opérateurs économiques qui lui reprochent de « décourager la formalisation de l’économie».

Ihsane El Kadi, le patron du site économique Maghreb Émergent, a son explication. « Le gouvernement sait que la situation est intenable. Il essaie de trouver des solutions pour contourner la volonté d’Abdelaziz Bouteflika qui ne veut pas qu’on touche au système de prix tel qu’il est. Le Premier ministre est obligé de dire à son gouvernement : faites quelque chose, mais ne touchez pas aux prix.» 

Taxes contre taxes

Autre exemple, le Syndicat national algérien des pharmaciens d’officine a dénoncé des ruptures de stock sur une centaine de médicaments. Cette fois, ce n’est pas une histoire de conteneur bloqué : le ministère de la Santé a subitement demandé aux sociétés d’importation de médicaments de réduire leurs prix, parfois jusqu’à 60 %. Certaines ont donc mis un terme aux importations. En résumé, en voulant réduire la facture des médicaments importés, de 2,6 milliards $ en 2014 – une mesure que personne ne conteste – le ministère a créé une pénurie. 

Parmi les mesures qui ont fuité dans la presse et dont certaines, pour les économistes, ne figurent pas dans le projet de LFC, mais ont plutôt été envoyées comme des ballons-sondes : la révision des taxes. L’augmentation de celle sur les véhicules neufs, le tabac, les alcools et la vignette automobile est déjà assez mal accueillie, en particulier par l’Association de protection des consommateurs qui accuse le gouvernement de vouloir « pénaliser la classe moyenne ». « Il est question de passer la taxe à 80 000 DA (environ 700 euros) pour la voiture la moins chère. Soit 10 % du coût de la voiture !, s’emporte Mustapha Zebdi, président de l’Association pour la wilaya d’Alger. Quant à la vignette auto, elle a été instaurée à la fin des années 1990 comme une procédure temporaire. L’augmenter de 1 000 DA (9 euros), c’est l’officialiser et la rendre permanente. Qui va payer ? La classe moyenne. Pour lutter contre l’importation de voitures, il vaudrait mieux, comme l’association le demande depuis trois ans, améliorer le réseau des transports publics. » 

En revanche, les opérateurs économiques voient plutôt d’un bon oeil la baisse de la taxe sur l’activité professionnelle, la TAP, pour les entreprises de production et du BTP. Forfaitaire sur le chiffre d’affaires, cette taxe n’existe, sous cette forme, qu’en Algérie, et a toujours été très critiquée par les opérateurs économiques qui lui reprochent de « décourager la formalisation de l’économie ». « Élargir l’assiette de l’impôt est une bonne solution pour l’État qui doit trouver des sources de recettes ordinaires pour compenser la baisse des recettes fiscales pétrolières, estime le consultant Hassan Haddouche. Avec la TAP, comme avec l’Impôt sur les bénéfices sociétés, ramené à des taux très différenciés (19 % pour les sociétés de production, 27 % pour les services), le gouvernement montre qu’il veut encourager certaines activités au détriment d’autres, plus fortement imposées. Quant au tabac, nous le payons six à sept fois moins cher qu’en Europe et trois à quatre fois moins cher qu’en Tunisie ! Il est donc tout à fait normal que nous cherchions à rattraper progressivement ce retard, et que l’on taxe des substances qui ont aussi un coût sur la santé publique. » 

Le projet, beaucoup plus flou, de quotas sur le carburant subventionné, déconcerte les économistes. Aujourd’hui, le différentiel entre le coût de revient, en moyenne 70 centimes de dinar le litre (0,6 centime d’euros) et le prix de vente, entre 12 et 25 dinars (entre 11 et 23 centimes d’euros), est supporté par l’État. Selon l’ancien ministre des Finances, Mohamed Benachenou, un système de quotas représenterait 4 à 5 milliards $ par an. « Cette politique de rationnement est trop compliquée à mettre en oeuvre, s’inquiète l’expert pétrolier et président du cabinet Emergy à Alger, Mourad Preure. Elle va générer des privilèges et certaines formes de corruption. Il faut défendre le droit à l’énergie. L’Algérie est en tête des classements, 

il ne faudrait pas qu’elle régresse au niveau de certains pays d’Afrique où les deux tiers de la population n’ont pas accès à l’énergie commerciale. » Puisque les études ont démontré que les subventions ne profitent pas aux plus démunis, l’expert en énergie propose « d’agir en amont en imposant les voitures de luxe et en subventionnant les agriculteurs. On sait aussi que l’on ne peut pas multiplier par huit le prix du carburant pour se mettre à niveau avec le Maroc pour tarir la contrebande. Dans les villes à la frontière avec le Maroc et la Tunisie, je préconise donc d’imposer le GPL. »

Slim Othmani, PDG de NCA Rouiba et fondateur du cercle de réflexion Care, en convient : un mécanisme pour augmenter les prix du carburant est une priorité. Mais il en voit d’autres. « Il faut aussi desserrer le contrôle des changes pour que les gens ne soient plus dans une logique de rapine. L’absence de confiance générant de l’évasion fiscale. Il est aussi urgent d’améliorer le climat des affaires et de prendre pour cela une série de dispositions pour favoriser l’acte d’entreprendre. Je crois que l’État doit freiner les programmes d’infrastructures et, en tout cas, repenser leur mode de financement. Enfin, 

l’économie a besoin d’une réforme du système bancaire. Il y a un discours politique pour parler d’urgence, mais dans les faits, les politiques n’ont, soit pas le pouvoir de changer les choses, soit pas l’envie de le faire. »

La contestée règle du « 49/51 » 

Décision de bon augure : le ministre des Transports, Boudjema Talai, a annoncé que le financement du futur port commercial de la région Centre, prévu entre les villes de Cherchell et de Ténès à l’ouest d’Alger, ne sera pas supporté par l’État. Mais si rien n’indique que le gouvernement touchera aux subventions, c’est parce qu’il existe, selon Hassan Haddouche, « des tabous présidentiels » fondés sur l’idée qu’une augmentation même légère de prix servirait de détonateur et remettrait en cause la paix sociale. 

Parmi ces tabous : le très critiqué « 49/51 », règle imposant à tout investisseur étranger d’avoir un partenaire algérien majoritaire ; les bienfaits sur l’économie de cette règle sont contestés par les chiffres. En 2009, lors de son application, selon la Banque d’Algérie, les investissements étrangers se montaient à 2,9 milliards $. Cinq ans après son application, ils ont été presque divisés par deux alors qu’ils progressent dans les pays en développement. En 2014, ils ne sont plus que 1,4 milliard en Algérie contre… plus de 4 milliards au Maroc. 

L’interdiction de l’endettement extérieur est un autre tabou qui plombe l’économie. « Il a pour effet de geler la coopération internationale, relève Hassan Haddouche. La Banque mondiale, par exemple, propose des programmes d’accompagnement sur les grands investissements avec des taux d’intérêt bonifiés sur de longues périodes. L’Algérie, elle, s’est interdit d’y avoir recours au moment même où elle lançait de gigantesques projets d’infrastructures, qu’elle a elle-même pilotés avec les résultats qu’on connaît… » 

Inquiet, un proche du gouvernement Hamrouche se dit « pessimiste » pour l’avenir. « En 1986, lors du choc pétrolier qui a engendré les émeutes d’octobre 1988, on avait au moins déjà amorcé quelques virages, même si cela n’a pas été trop efficace. À l’époque on avait des projections sur 15 ans, un ministère du Plan, des cadres chargés de la prospective. » Et de conclure : « Aujourd’hui on n’a qu’un centre de décision, un Président qui gouverne à peine, et qui, par défaut de stratégie, campe sur des tabous anachroniques, neutralisant toute stratégie de sortie de crise. »

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