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African Business

Comment intéresser la jeunesse

Revitaliser ce secteur essentiel passe par la jeunesse, ce qui suppose une rupture avec les méthodes anciennes de ce marché.

Par Aude Darc

Plusieurs spécialistes – dont des membres de cabinets ministériels – décrivent sans langue de bois les difficultés de l’agriculture en Afrique centrale. Rien d’inéluctable, mais d’autres pratiques sont nécessaires pour dynamiser un métier qui n’intéresse assez pas les jeunes.

Yankam Njonou (ministère de l’Agriculture, Cameroun) inaugure ce panel réunit par i-Conférences sur les efforts des pays d’Afrique centrale. Il reconnaît que les politiques agricoles menées ces dernières années se sont révélées inefficaces, tandis que les pays ont à cœur d’assurer la sécurité alimentaire. Les pays africains ne remplissent pas les conditions requises, comme la maîtrise et les connaissances du domaine agricole.

Depuis 1984, il n’existe pas de données précises sur l’activité de l’Agriculture, au Cameroun, comme dans le reste de l’Afrique centrale. Comment, dans ces conditions, planifier une politique efficace ? Il faut, par exemple, une carte des sols qui permette d’élaborer une politique agricole précise.

Savoir combien il faut de producteurs, de femmes, quelles sont les superficies moyennes, etc. Savoir où en sont les infrastructures de conservation, de transformation… L’Afrique centrale est encore en retard dans ces domaines. « Pourtant, nous parlons ici de 200 millions d’habitants répartis dans onze pays. » Pour progresser, il faut sortir du paradigme de l’agriculture de subsistance. Ce qui suppose des semences, des outils, du capital matériel et immatériel.

Un âge moyen élevé des agriculteurs

La politique agricole ne doit pas se concentrer que sur la production, mais aussi sur le marché, sur la consommation. L’Afrique centrale a beaucoup de travail à effectuer, y compris à l’approche de la zone de libre-échange. « La sous-région n’est pas encore pleinement intégrée, donc il sera difficile d’intégrer l’ensemble du continent. Un Camerounais a déjà du mal à vendre au Gabon… », lâche le représentant du ministère.

Jihane Ajijti est responsable de la stratégie pour le groupe OCP ; elle revient sur la manière de relever les défis actuels. Comment valoriser l’agriculture, auprès des femmes, des jeunes ? La quantité de nourriture actuelle produite ne permet de nourrir que la moitié des besoins dans le monde. Le problème n’est pas qu’africain, rappelle-t-elle. McKinsey prévoit que l’Afrique peut produire jusqu’à deux à trois fois plus de céréales. « Voilà qui est encourageant, à condition de structurer les chaines de valeurs et d’industrialiser la filière. »

L’Afrique va voir des millions de jeunes venir sur le marché du travail, dont une grande part dans les zones rurales. Or, l’âge moyen des chefs d’exploitation est trop élevé [lire encadré]. Il est évident qu’il faut attirer les jeunes vers l’agriculture. Cela passe, entre autres décisions, par l’utilisation de nouvelles compétences numérique dans l’agriculture. Elle permet à l’Afrique de réaliser un « saut technologique ».

Jeunesse à accompagner, bien sûr, dans l’entrepreneuriat agricole. Une ferme est une entreprise. De son côté, OCP accompagne un programme spécifique de la jeunesse, afin de doter les fermiers d’outils innovants qui leur permettent de démarrer leurs activités. « Nous voyons, en Afrique, émerger des incubateurs qui donnent accès à des innovations ; il ne faut donc pas dénigrer les progrès », explique la représentante de OCP, qui entend se garder d’excès de pessimisme.

Des décideurs techniciens, pas des philosophes

Gabriel Kimbozi (RD Congo, ministère de l’Agriculture) rejoint les préoccupations générales concernant le manque de statistiques. Ceci posé, « on ne peut pas réinventer la roue », fait-il observer. Le paysannat, à l’époque coloniale, était responsable de sa production. Nous subissons cet héritage, surtout dans un pays post-conflit comme la RD Congo. On nous a habitués à des aides alimentaires, qui ont affaibli notre capacité à réaliser les efforts pour produire nous-mêmes nos populations. « Et maintenant, nous sommes 80 millions, dans le pays ! »

La jeunesse, que nous venons d’évoquer, a un problème : elle a migré vers les grandes agglomérations, faute de pouvoir subsister dans les campagnes. La population jeune ne trouve pas de travail. Il faut donc en faire revenir une partie, ce qui suppose aussi des voies de communication plus aisées entre les villes et les campagnes.

Il faut valoriser le travail manuel, agricole, en mettant en place des banques alimentaires qui aident les jeunes pour entreprendre dans l’agriculture. Au niveau des structures, la politique a pris le pas sur la technique. On met des philosophes à la tête des ministères ! Mieux vaudrait des techniciens… Le temps des politiques n’est pas celui des grandes décisions de long terme qu’il faut prendre.

Les atouts de la jeunesse 

Il faut mieux former les jeunes aux technologies, sur le choix des semences, leur utilisation, la médecine vétérinaire, les techniques de pêche, etc. Par exemple, la pisciculture est très prometteuse, mais elle est dévalorisée. « Dans nos assiettes, les poissons ont tous la même taille, ce n’est pas normal ! », s’exclame le technocrate, qui fait observer que ces poissons « ne viennent pas d’une pêche naturelle, africaine… ».

Pour le Camerounais Yankam Njonou, l’Afrique a en effet un atout, sa jeunesse. Les pays financent des programmes de sensibilisation de la jeunesse, pour lui montrer qu’elle peut gagner sa vie dans l’agriculture. Nous réformons les systèmes d’enseignements pour aider l’entrepreneuriat des jeunes, dès le cursus universitaire.

Par exemple, le Cameroun, a formé plus de 12 000 jeunes, ce qui est le signe d’une première ambition. Les incubateurs privés complètent les initiatives du ministère. L’important est d’aider les jeunes durant plusieurs années, car beaucoup de jeunes ont disparu des radars, au bout de cinq ans.

Ce qui repose les problèmes de la chaîne de valeurs ; le manque de débouchés commerciaux décourage trop souvent les jeunes. Il faut aller au-delà des projets de production. Quant à la transformation, elle suppose d’emblée une masse critique.

Les jeunes doivent avoir tant accès à la terre, qu’aux marchés. C’est pourquoi nos pays s’engagent avec raison dans une réforme foncière. Le mécanisme est là, mais nous devons passer à la vitesse supérieure. Il faut viser 500 000 à 1 million de jeunes à aider, pas quelques milliers ! « Les déclarations de Malabo et Maputo doivent être respectées. »

Le responsable fait remarquer qu’il faut, en Afrique centrale, améliorer le cadre de vie en milieu rural. Les jeunes se sont habitués à l’accès à l’électricité, à l’accès à l’Internet, il faut leur fournir ces services, sinon ils ne quitteront pas les villes.

Une certaine dose de protectionnisme

Ce membre du secrétariat du ministère de l’Agriculture au Gabon confirme la « prise de conscience » des uns et des autres quant à la nécessité de faire revenir les jeunes vers l’agriculture, ce, dès le plus jeune âge. Les jeunes sont de plus en plus qualifiés, dynamiques. Et dans l’ensemble, l’Afrique centrale dispose de terres riches. « Il faut donc pondérer le pessimisme, la région est sur la bonne voie, car la prise de conscience est au rendez-vous. »

Bien sûr, chaque pays ne pourra pas tout produire ! Par exemple, le Gabon est ouvert aux importations venant des cheptels tchadien ou camerounais. En revanche, il faut limiter les importations venant de distances lointaines. « Avons-nous besoin de poulets venant du Brésil ou d’Argentine ? », s’interroge ce responsable qui considère que les productions naissantes doivent être protégées.

Il considère que la politique des Africains n’est pas assez offensive, de ce point de vue. Les pays disposent de leviers pour protéger les jeunes et développer l’agro-industrie naissante ; ce, sans remettre en cause les accords validés par l’OMC.

Jihane Ajijti (OCP) confirme que les marchés africains ont une marge de manœuvre, même si la compétition n’est pas toujours équitable, car les producteurs étrangers ont des avantages, ne serait-ce qu’en raison de la taille – mondiale – de leurs marchés. « Au-delà de la protection, il faut travailler sur la recherche de gains de productivité », juge-t-elle. Ce peut être réalisé en Afrique, où les rendements peuvent augmenter. La crise de la Covid-19 a montré l’importance des circuits courts, il faut mettre à profit cette prise de conscience.

En matière de semences et d’engrais, pourtant, l’Afrique subsaharienne ne consomme pas assez de nutriments, les sols s’appauvrissent et deviennent moins rentables. Privilégier les bonnes semences, comme le réclament les agriculteurs africains aujourd’hui, « oui, répond OCP, mais à condition d’avoir les bons engrais ! » L’Afrique peut acheter des nutriments adaptés à ses sols. Par exemple, le Burkina Faso s’est tourné vers des productions peu consommatrices de nutriments, a privilégié les filières courtes, traditionnelles, cet exemple venu d’Afrique de l’Ouest doit être suivi.

L’importance des infrastructures

OCP est un spécialiste des engrais, « mais nous avons pris conscience que cet élément n’est pas suffisant en lui-même, un fermier doit avoir à des produits de qualité, du financement, de l’information, etc. »

Sur le plan concurrentiel, Yankam Nojoun fait observer que l’Afrique centrale n’a pas les moyens d’une guerre commerciale et d’aller contre la tendance à l’ouverture des frontières. La seule solution passe par la production de masse, qui ouvre des débouchés et réduit les coûts. Ce qui suppose de mieux faire connaître les produits. « Dans cet aspect, comme dans d’autres, la technologie numérique peut aider. »

Sachant que le numérique ne fera pas tout, les infrastructures (routes, centres de stockage, etc.) sont prioritaires. De plus, l’agriculture de masse suppose de grandes superficies agricoles, une agriculture davantage mécanisée. Le mais du Cameroun est à 2 tonnes à l’hectare, celui du Zimbabwe est de 8 tonnes, hors d’Afrique, c’est bien davantage ! Il faut donc améliorer les rendements.

La politique agricole doit balayer l’ensemble de la chaîne de valeur, or, bien souvent, les décisions sont prises séparément, entre ministères de l’agriculture, du commerce, des finances, etc. Dans le privé, trouvons-nous assez de banquiers formés aux problématiques de l’agriculture ? « Nous pouvons réussir, à condition de dresser le bon diagnostic, ce n’est pas une question de pessimisme ou d’optimisme, mais nous devons connaître mieux la réalité. »

ENCADRE

Précision

Dans les pays en développement, lorsqu’on tient compte uniquement des chefs de famille qui consacrent du temps à leurs terres, l’âge moyen des agriculteurs est de 49 ans. En revanche, si on comptabilise toutes les personnes qui passent du temps sur leurs terres ou celles de leur, l’âge moyen tombe à 34 ans. Cette précision du FIDA corrige la vision d’un agriculteur africain de 60 ans, idée souvent évoquée et qui n’est observée dans aucun pays d’Afrique.

LS

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