Close
Avez-vous trouvé cet article intéressant?

African Business

Afrique : Quitter l’aide pour le partenariat (Première partie)

Dans le cadre de la pandémie liée au coronavirus et à laquelle l’Afrique est également confrontée, Pierre Jacquemot s’interroge sur l’opportunité que la crise sanitaire présente pour le continent de repenser en profondeur son mode de développement. Il met ainsi en avant plusieurs propositions et l’idée de passer de l’aide publique au partenariat, à la coopération.

De Pierre Jacquemot (Première partie)

La coopération au développement est l’un des piliers de la « diplomatie globale » de la France. Les critiques tant des pairs de l’OCDE que des parlementaires et des organisations de la société civile sont récurrentes : elle demeure une politique publique pusillanime dans l’expression de ses finalités, peu innovante dans ses méthodes de travail, trop modeste dans les moyens qu’elle mobilise.

Elle est conçue d’en haut, gérée d’en haut ; persiste alors une surdétermination des préoccupations du Nord et de ses projections sur ce qui est bien pour le Sud.

Les forces vives africaines s’attelleront certainement à construire ce modèle endogène de développement, fondé sur la mise en évidence des divers communs essentiels, sur « la promotion d’une économie de proximité par les circuits courts les mieux appropriés à l’agriculture vivrière familiale, d’une économie sobre en carbone et enfin d’une économie inclusive basée sur la réduction des inégalités illustrée par l’exigence d’une redistribution équitable des fruits de la croissance. » Avant tout, c’est la consolidation du rôle de la société civile qui paraîtrait nécessaire pour aboutir à une démocratie efficace.

En fait, elle marche sur la tête. Que faire pour la remettre sur ses pieds ? Comment le projet de loi préparé par le gouvernement, intitulé « Loi d’orientation et de programmation relative au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales », et qui sera présenté à l’automne prochain au Parlement, peut-il y contribuer ? En pensant notamment, avec la réflexion qui suit, à la relation avec l’Afrique.

La nouvelle donne

Que faut-il craindre de la pandémie en Afrique : un ébranlement général, avec des séquelles considérables ? Les États du continent sont confrontés à une crise sanitaire sans précédent, avec des conséquences économiques et sociales extrêmes qui peuvent inverser deux décennies de progrès en matière de développement et compromettre les efforts pour réaliser l’Agenda 2030 du développement durable.

Si le continent est particulièrement vulnérable à la pandémie du coronavirus, cela tient au fait que plus de la moitié de la population urbaine est concentrée dans des quartiers précaires et surpeuplés. Il est « impossible de confiner la misère ». Avec ses marchés ouverts, ses rassemblements religieux, ses transports bondés, ses quartiers dortoirs… Difficile dans ces conditions de lutter contre la « transmission communautaire » et d’appliquer les mesures de distanciation sociale et les règles d’hygiène répétées en boucle par les autorités.

Le traumatisme est donc sanitaire. Même si l’on peut observer qu’il n’a pas jusqu’à présent l’ampleur prévue. Le continent a déjà fait l’apprentissage de la lutte contre d’autres pandémies graves – VIH-Sida, grippe aviaire sur pratiquement tout le continent, virus du Chikungunya dans l’Océan indien et l’Afrique de l’Est, virus Zika, fièvre de Lassa et virus Ebola en Afrique de l’Ouest – et récurrentes – paludisme, tuberculose.

Le traumatisme est aussi social : « Ce que le confinement met au jour, ce sont d’abord les inégalités sociales renforcées, l’accès limitatif à l’approvisionnement de vivres et de biens de première nécessité, mais aussi la place cruciale de l’économie populaire ». Le confinement révèle l’ampleur des inégalités et les aggrave à mesure qu’il se prolonge. À la sortie du confinement, les sociétés risquent d’être profondément abîmées.

On s’attend à une baisse de plus de 20 % des envois de fonds des émigrés en 2020. Par surcroît, l’Afrique affronte de graves chocs externes, notamment celui sur les échanges et le resserrement des conditions financières mondiales.

Le ralentissement de la croissance des pays riches et de la Chine diminue la demande extérieure tandis que les perturbations des filières d’approvisionnement réduisent la disponibilité des produits importés essentiels.

Le choc sur les termes de l’échange aggrave déjà la vulnérabilité budgétaire et extérieure, mais surtout, de faibles recettes issues des produits de base réduisent sensiblement les ressources de ces pays pour combattre l’épidémie et relancer la croissance.

Observer la riposte

Assurément, sont offensants les scénarios « afropessimistes » qui sous-estiment la capacité des autorités à riposter et le civisme des populations. À chaque fois qu’il est question de l’Afrique, n’est-ce pas la catastrophe ? « C’est des préjugés que l’on ressasse toujours pour l’Afrique ». Depuis début mars 2020, la réplique africaine à la pandémie s’organise, en tenant compte des particularités du continent.

L’Union africaine et ses Centres africains de contrôle et de prévention des maladies (CDC Afrique) dirigent la réponse continentale à la Covid-19. Dans les pays où la riposte est la mieux organisée (Afrique du Sud, Cap-Vert, Côte d’Ivoire, Ghana, Kenya, Maroc, Sénégal par exemple), la priorité consiste à accroître les dépenses de santé pour sauver des vies et à mettre en place des financements en faveur des personnes dont les moyens d’existence sont bouleversés.

Il peut s’agir de transferts monétaires ou d’aides en nature en faveur des ménages vulnérables, y compris les travailleurs du secteur informel, ou d’aides ciblées et temporaires aux secteurs durement touchés. Certains États ont mis en place des politiques de stimulation fiscale, des appuis aux petites et moyennes entreprises.

Pour ce qui concerne les dégâts économiques, des mesures analogues à celles des pays industrialisés sont mises en place : réductions d’impôts, allongement des délais de paiement des impôts, exonération ou report des charges sociales, prêts à taux bonifiés, suspension des remboursements de prêts. À court terme, les mesures visent à fournir un soutien de trésorerie aux entreprises viables et à garantir la prestation des services publics. Mais les pays ne peuvent pas faire plus.

Ne pas gâcher la crise

Toute crise majeure fait de nombreuses victimes, mais peut également donner naissance à des mutations salutaires. Celle du coronavirus est triplement révélatrice. Elle ébranle la société, mais révèle aussi des mécanismes porteurs de solidarité. Elle oblige à expérimenter de nouveaux modes de production innovants. Elle offre l’opportunité de traiter de manière intégrée question sociale et question écologique.

« On peut espérer qu’elle soit le prélude à de profondes transformations sur le continent. Par exemple, en ce qui concerne le modèle économique et les trajectoires de croissance des pays dépendant des matières premières […] C’est donc le bon moment pour passer à une base de production et de consommation plus propre. L’Afrique a le potentiel d’accélérer son industrialisation grâce à des solutions plus écologique ».

Les intellectuels du Sud parlent d’une voix forte. Ce qui n’est pas nouveau, mais l’expression est construite autour d’une rupture : décoloniser les approches du développement« Les sociétés ont certes la mémoire courte mais il me semble qu’il sera difficile, après cette crise, de douter que notre société doit être différente. Il sera difficile d’ignorer que ce qui définit une société c’est la compassion et non l’insécurité, l’inégalité et la peur ».

Ils en appellent à l’imagination créatrice nécessaire pour sortir des sentiers battus et trouver des réponses à la hauteur d’une situation exceptionnelle. La lettre en forme de manifeste de 88 intellectuels africains, derrière Wole Soyinka, prix Nobel de littérature, du 13 avril 2020 esquisse les contours d’un nouveau paradigme africain :

il s’agit pour l’Afrique « de rompre avec la sous-traitance de nos prérogatives souveraines, de renouer avec les configurations locales, de sortir de l’imitation stérile […] de penser nos institutions en fonction de nos communes singularités et de ce que nous avons, de penser la gouvernance inclusive, le développement endogène […]. L’absence de volonté politique et les agissements de l’extérieur ne peuvent plus constituer des excuses pour nos turpitudes. Nous n’avons pas le choix : nous devons changer de cap. Il est plus que temps ! ».

Les 4 S : Sécurité, souveraineté, soutenabilité, solidarité

« La pandémie rappelle l’importance de « libérer le potentiel de croissance endogène du continent africain ». Beaucoup de conceptions associées au développement africain sont battues en brèche. Il est temps de quitter le vieux modèle économique « extraverti » fondé sur les cultures de rente et l’importation de produits satisfaisant un mode de consommation imité.

Beaucoup de chercheurs, de laboratoire d’idées, d’associations et de responsables politiques alertent sur la nécessité de l’orienter vers la construction d’un monde « résilient », c’est-à-dire capable d’éviter, d’atténuer, de gérer des situations critiques qui risquent de se répéter à l’avenir, et non de les subir et d’y succomber.

Des concepts qui paraissaient surannés retrouvent un écho dans le débat africain. On pense ici aux 4 S : sécurité, souveraineté, soutenabilité et solidarité.

D’ores et déjà, les contraintes en termes de mobilité, en tant qu’expérience collective, devraient avoir des conséquences tangibles : renforcement des préoccupations sanitaires, recentrement sur des valeurs essentielles, montée en puissance du besoin de collectif, accélération de la dématérialisation des modes de vie et de l’évolution du travail. Comme ailleurs, l’économie numérique se développe : soigner à distance, acheter hors des magasins, étudier sur écran, etc.

S’appuyer sur les forces du changement

Le plus grand potentiel de changement en Afrique se situera probablement au sein d’une nouvelle génération d’acteurs, dans les mouvements citoyens notamment. On est sorti d’un schéma réducteur assignant aux militants un rôle de trublions, de contestation de rue. Ils sont proactifs, aspirent à gérer les ressources communes de manière responsable, et suppléent souvent, dans les quartiers, les défaillances de l’État en se mettant au service des communautés.

Les acteurs non gouvernementaux devraient pouvoir jouer un double rôle : élargir les possibilités d’engagement citoyen et faire pression pour tenir les gouvernements et les institutions publiques responsables de leurs actes. Ils pourraient se voir endosser des rôles jusqu’ici considérés comme l’apanage des États quand ils se révèlent défaillants ou inefficaces.

Wole Soyinka, prix Nobel de littérature, du 13 avril 2020 esquisse les contours d’un nouveau paradigme africain : il s’agit pour l’Afrique « de rompre avec la sous-traitance de nos prérogatives souveraines, de renouer avec les configurations locales, de sortir de l’imitation stérile […] de penser nos institutions en fonction de nos communes singularités et de ce que nous avons, de penser la gouvernance inclusive, le développement endogène […]. L’absence de volonté politique et les agissements de l’extérieur ne peuvent plus constituer des excuses pour nos turpitudes. Nous n’avons pas le choix : nous devons changer de cap. Il est plus que temps ! ».

Les diverses organisations donneront du poids à des mobilisations alternatives, socialement puissantes. Avec l’essor des technologies de l’information et de la communication (TIC), l’émergence de ces associations interconnectées dans des réseaux sociaux labyrinthiques constituera un véritable défi de gouvernance pour les structures étatiques tant que celles-ci demeureront normatives et lacunaires, se croyant abusivement immuables.

Les forces vives africaines s’attelleront certainement à construire ce modèle endogène de développement, fondé sur la mise en évidence des divers communs essentiels, sur « la promotion d’une économie de proximité par les circuits courts les mieux appropriés à l’agriculture vivrière familiale, d’une économie sobre en carbone et enfin d’une économie inclusive basée sur la réduction des inégalités illustrée par l’exigence d’une redistribution équitable des fruits de la croissance. » Avant tout, c’est la consolidation du rôle de la société civile qui paraîtrait nécessaire pour aboutir à une démocratie efficace.

A suivre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Related Posts

Share This