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African Business

Le climat des affaires se cherche un thermomètre

La Banque mondiale a décidé de ne plus publier son classement « Doing Business », controversé et entaché d’irrégularités. Il servait de boussole aux pays africains, pourtant mal positionnés pour la plupart, dans leurs réformes économiques.

Par Laurent Soucaille

Les gouvernements, chambres professionnelles, organisations patronales, devront se chercher une autre référence. Nul doute que les candidats ne manqueront pas pour remplacer le – trop ? – sacralisé rapport Doing Business.

La Banque mondiale a donc décidé, quelques mois après avoir suspendu la publication de son rapport, de ne pas procéder à une nouvelle édition. Un classement il est vrai entaché de nombreuses suspicions. Or, reconnaît l’institution dans un communiqué, « la confiance dans les travaux de recherche du Groupe de la Banque mondiale est d’une importance capitale ».

La plupart des pays africains sont engagés dans des réformes préconisées par la Banque mondiale. Comme la création d’un Guichet unique pour créer son entreprise, la réduction des délais pour les principales démarches administratives, ainsi que le toilettage des Codes d’investissements et des lois spécifiques aux affaires.

En effet, ces travaux guident les actions des décideurs politiques, aident les pays à prendre des décisions mieux éclairées et permettent aux parties prenantes de mesurer les progrès économiques et sociaux avec plus de précision. Ils constituent également un outil précieux pour le secteur privé, la société civile, le monde universitaire, les journalistes, etc., et favorisent une plus large compréhension des enjeux mondiaux.

Dès juin 2020, des irrégularités ont été signalées, au sein de la Banque mondiale, dans les éditions 2018 et 2020. La BM a suspendu l’édition à paraître à l’automne 2020 et lancé une série d’examens et d’audits, concernant le rapport et la méthode utilisée pour l’établir.

Très tôt, les rapports internes ont soulevé des questions d’éthique, concernant notamment la conduite d’anciens responsables du Conseil des administrateurs ainsi que de certains employés de la Banque. Loin de mettre les accusations sous le tapis, la direction les a portées auprès des structures internes. Pourtant, certains cadres ne sont pas épargnés par les critiques, à commencer par l’actuelle dirigeante du FMI, Kristalina Gueorguieva, dont les travaux ont par trop favorisé la Chine.

Un nouvel outil en chantier ?

Après avoir examiné toutes les informations disponibles à ce jour sur le rapport « Doing Business », y compris les conclusions d’examens et audits antérieurs et le rapport rendu public le 16 septembre 2021 par la BM, la direction du groupe de la Banque mondiale a pris la décision de mettre un terme à la publication.

Kristalina Georgieva, directrice de la Banque mondiale

 Bien entendu, cette décision ne change en rien la stratégie de l’institution de Bretton-Woods, qui reste « fermement déterminée à promouvoir le rôle du secteur privé dans le développement et à aider les pouvoirs publics à concevoir l’environnement réglementaire qui soutient ce rôle ». Déjà, ses équipes travaillent sur une nouvelle approche pour évaluer le climat des affaires et de l’investissement.

Durant près de vingt ans, le rapport Doing Business a classé les pays selon une série de critères : facilité de faire des affaires, la facilité à créer son entreprise, à obtenir et à sécuriser un permis de construire, à obtenir des prêts. Ainsi que des critères touchant au raccordement à l’électricité, au transfert de propriétés, à la protection des actionnaires minoritaires, au paiement des taxes et impôts, au commerce transfrontalier, à l’exécution des contrats, et au règlement de l’insolvabilité.

L’inconvénient de cet indicateur « synthétique », est qu’il agrège des données très différentes, tandis que les sources ne sont pas toujours fiables. « Il donnait trop d’importance à des dimensions qui ne peuvent être cohérentes avec ce qu’on prétend comme mesure de l’attractivité d’un pays en matière d’investissement », commente l’économiste Carlos Lopes sur Twitter.

« Le classement ne tient pas compte des politiques macroéconomiques, de la sécurité, des compétences professionnelles de la population ni de la solidité du système financier ou des règlementations relatives aux marchés financiers », fait observer son confrère sénégalais Chérif Salif Sy.

Sous beaucoup de ses critères, le continent africain était fortement défavorisé, quand bien même certains pays ont réalisé des progrès indéniables pour s’ouvrir aux investissements étrangers, comme le Togo, par exemple. La dimension « politique » du classement était critiquée par les économistes et les acteurs de la société civile, qui dénoncent de longue date des aberrations, comme des variations fortes d’une année sur l’autre, dans un domaine où les choses bougent lentement. L’une des autres critiques adressées au rapport est que le thermomètre était conçu par des conseillers des États, faisant de la BM un organisme juge et partie.

Les réformes se poursuivront

« Nous prenons acte de la décision de la Banque mondiale ; toutefois, le Gabon reste engagé à poursuivre sa dynamique de réformes afin d’améliorer le cadre des affaires et de l’investissement », a commenté Carmen Ndaot, ministre gabonaise de la Promotion des investissements.

En août, le gouvernement avait d’ailleurs fait voter un train de réformes, toutes préconisées ou inspirées par les rapports Doing Business et destinées à faire gagner dix places au pays dans le précieux classement…

Même son de cloches du côté du Togo « Nous poursuivront la mise en œuvre des réformes, qui constituent un des facteurs de succès de notre Plan national de développement », confirme la ministre-conseillère de la Présidence, Sandra Ablamba Johnson. Qui assurait, lors de la suspension du rapport : « Rendre attractif le climat des affaires pour le bien-être des opérateurs économiques et donc des populations constitue notre leitmotiv, et non pas la chasse aux classements ».

La plupart des pays africains, d’ailleurs, sont engagés dans des réformes d’inspirations « libérales », ou tout du moins d’ouverture aux capitaux privés, préconisées par la Banque mondiale.

Comme la création d’un Guichet unique pour créer son entreprise, la réduction des délais pour les principales démarches administratives, ainsi que le toilettage des Codes d’investissements et des lois spécifiques aux affaires. La création de la Zone de libre-échange continentale participe également de cette démarche.

Reste désormais à trouver l’outil adéquat pour mesurer les progrès réalisés par les pays dans l’amélioration du climat des affaires, en complément des grands indicateurs comme le Produit intérieur brut ou l’Indice de développement humain.

@LS

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