Close
Avez-vous trouvé cet article intéressant?

Uncategorized

Makhtar Diop de la BM parle

Vice-président de la Banque mondiale en charge de l’Afrique, Makhtar Diop insiste sur le caractère multiforme du continent. Encourager les investissements créateurs d’emplois, c’est s’appuyer sur les avantages comparatifs de chacun. Et se nourrir de l’expérience de tous.

Dans le passé, l’Afrique n’a été pour la Banque mondiale qu’un champ d’expérimentation, un terrain d’expériences. Avez-vous suffisamment tiré les enseignements de ces erreurs-là ?

Sans doute, si on constate, aujourd’hui, l’importance des réformes structurelles en Afrique et des changements de la structure de son économie, si l’on voit le rôle du secteur privé, le rôle de l’État, etc. Bien sûr – c’est peut-être une question que beaucoup de pays avancés se posent – l’Afrique a réussi ses réformes. On mesure l’énorme travail entrepris en Afrique, dans un laps de temps très réduit. Aujourd’hui, partout dans le monde, des pays plus avancés, qui disposent d’institutions fortes, se trouvent confrontés aux mêmes problèmes ; ils se rendent compte un peu plus clairement de la complexité à mettre en oeuvre des réformes structurelles. Celles-ci sont à mettre au crédit des pays africains qui ont su améliorer leur situation macroéconomique, réduire rapidement l’inflation, par exemple. Prenons le cas de la RD Congo : le pays a réussi à passer d’une situation d’hyperinflation à une hausse des prix limitée à 1 %, en un temps record ! Aucun pays au monde n’a réussi cette performance, tout en ayant une économie dollarisée, par un ajustement purement fiscal. Ce sont des expériences dont il faut s’inspirer. Les réformes ont permis d’avoir les taux de croissance que nous connaissons en Afrique. En réalité, qu’avons-nous appris ? Que les choses ne sont pas faciles à mettre en oeuvre… Il faut tenir compte des conditions économiques, sociales et politiques spécifiques de chaque pays, afin d’évaluer le rythme auquel les réformes peuvent être engagées. Nous avons également appris qu’il faut apporter la nuance nécessaire selon les spécificités des pays. Bien sûr, certains principes généraux sont importants et universels. Par exemple, la lutte contre l’inflation, laquelle n’est bonne ni pour les pauvres, ni pour la croissance durable ; les déficits budgétaires insoutenables ne sont pas bons non plus ; de même qu’il ne faut pas fermer ses frontières et ne pas commercer avec le reste du monde… Tout le monde accepte ces idées, quel que soit le bord politique auquel on appartient. En revanche, comment gouverner et à quel rythme, dépend des conditions historiques du pays, de ses institutions et de sa politique, etc. Le retour d’expérience en Afrique nous a donné la conviction qu’il est important de prendre en compte ces spécificités, si on veut arriver à une situation soutenable.

Exterminer – je dis bien exterminer parce que c’est un terme militaire – la pauvreté dans notre continent. C’est ma préoccu­pation numéro 1.

Quelles sont selon vous les priorités pour ce continent de 54 États ?

Nous travaillons sur plusieurs fronts. L’un d’eux est relatif au financement des besoins. Nous devons établir la juste dimension des financements publics et des institutions comme les nôtres – celles dédiées au développement. Sans oublier la part du financement privé. On le voit : la proportion du financement public ou venant des institutions de développement se réduit. Car les économies se transforment… Nous avons révisé à la hausse le PIB de plusieurs pays comme le Nigeria ou le Ghana ! Par conséquent, il faut mobiliser l’épargne nationale et internationale pour investir et tenir compte de réalités nouvelles. Pour ce faire, il faut réduire l’incertitude liée à la « destination Afrique », et montrer aux décideurs que ce continent est une destination d’investissements. Comme vous le constatez dans vos magazines, les flux d’investissements sont importants en Afrique ; néanmoins, ils sont encore trop concentrés dans les secteurs à haute intensité capitalistique : télécommunication, mines, matières premières… Un de nos défi s consiste à drainer davantage d’investissements vers les secteurs qui créent des emplois. Montrer que l’Afrique peut être compétitive dans le textile, l’industrie légère, l’agro-industrie, etc. Pour cela, il y a des conditions préalables : nos infrastructures, héritées de l’époque coloniale, visaient essentiellement à exporter les matières premières vers l’étranger. Nous n’avions que trop peu d’infrastructures pour le commerce interafricain. Il nous faut les développer. L’autre priorité, l’énergie. L’énergie, l’énergie et encore l’énergie ! Elle représente une contrainte énorme pour le développement de l’Afrique !

Justement, de quelle manière faut-il, aujourd’hui, traiter cette urgence-là ? Quels sont vos projets structurants ?

Nous travaillons sur plusieurs axes. L’un d’entre eux est d’augmenter la production, très insuffisante. La production de l’Afrique subsaharienne est équivalente à celle de la Turquie ! Ce qui est nouveau, c’est que nous pouvons le faire, aujourd’hui, de manière durable : nous pouvons utiliser des énergies renouvelables pour faire vraiment cette accélération de la production énergétique. C’est pourquoi nous avons mis l’accent sur l’hydraulique, sur le solaire et sur la géothermie. Concernant l’hydraulique, nous avons soutenu des projets tels que celui de Ruzizi en Afrique de l’Est. Nous oeuvrons à accélérer le chantier d’Inga 3. Rappelons, à cet égard, que nous avons financé Inga 1 et Inga 2. Nous travaillons aussi sur deux barrages importants en Guinée, Kaléta et Souapiti, qui permettront d’augmenter la production. Celle-ci ira au-delà des besoins propres de ces pays. D’où la nécessité de financer l’interconnexion et les projets régionaux. Ces derniers constituent une partie essentielle de ce portefeuille, pour créer une interconnexion. Ce qu’on appelle les Power pools. D’un autre côté, dans les années à venir, nous allons beaucoup accélérer le solaire, dont le coût a fortement diminué. Et la ressource est largement disponible en Afrique.

Procédez-vous par pays, ou avez-vous une vision d’ensemble de mutualisation et de partage ?

Les deux !

Comment cela se passe ?

Pour l’hydraulique, nous allons susciter des mutualisations, car les capacités que peuvent produire Inga 3, Kaléta et Souapiti, iront au-delà des besoins de ces pays. Pour le solaire, nous allons plutôt procéder pays par pays. Nous voulons passer d’une situation où on produisait 20 mégawatts de solaire à 200 ou 300 MW. Le Maroc est un bon exemple. Ce pays dispose de fermes solaires qui produisent près de 200 MW. L’Afrique du Sud atteint progressivement ce niveau. Nous voudrions l’atteindre aussi ailleurs, dans les pays du Sahel, en particulier. Par exemple, au Burkina Faso, nous arrivons à 100 MW ! Nous sommes en discussion avec les autorités sénégalaises pour produire deux tranches de 50 MW de solaire sur le réseau. Les choses avancent donc très vite. Nous constatons un fort intérêt du secteur privé à investir dans la distribution. Malheureusement, les entreprises de distribution d’électricité ne sont pas en bonne santé financière. Améliorer leur bilan permettrait plusieurs choses : d’abord, réduire les niveaux de pertes techniques. Par manque d’investissements, le niveau des pertes techniques est énorme, en moyenne de 20 %. S’y ajoutent les pertes commerciales, c’est-à-dire le manque de recouvrement des factures. In fi ne, nous avons un travail énorme à faire auprès des sociétés de distribution : les remettre en bonne santé financière permettrait au secteur privé d’investir plus facilement dans la production. Les opérateurs sauront ainsi que l’acheteur est fi able et qu’il sera en mesure d’acheter leur production.

Au sujet du continent, on entend un discours afro-optimiste, très souvent, assez béat… Pourtant, on observe que les inerties en Afrique restent très fortes. Comment faites-vous pour pousser les pays à plus de réformes?

Les faits… La situation internationale est la première source de pressions. Lorsque le coût des matières premières diminue, il faut trouver d’autres sources de croissance. Nous avons vécu ce qu’on appelle un super-cycle de prix des matières premières, il vient d’arriver à sa fin. Le baril à 100 $… je crois que c’est une période qui est derrière nous ! Il faut plutôt tirer les bonnes conclusions des situations : il sera autour de 40 $ durablement. D’autres vont beaucoup plus loin dans leurs estimations à la baisse. Les pays exportateurs voient leur croissance ralentir. Ce qui justifie la diversification de l’économie. Les pays africains sont obligés, s’ils veulent maintenir leur croissance, s’ils veulent réduire la pauvreté et créer des emplois, de procéder aux réformes nécessaires. Celles-ci débutent toujours par l’amélioration de l’environnement des affaires. Pour ce faire, il faut mettre en place un système judiciaire fi able, réduire le poids de la bureaucratie ; investir dans la qualité de l’éducation, pour avoir une main-d’oeuvre qualifiée… L’Afrique dispose de nombreux ports naturels de qualité, par exemple. Mais les coûts de logistique sont en général trop élevés. Pour y répondre, il ne s’agit pas seulement de construire des routes : nos études ont montré que le coût du transport n’est pas seulement lié à l’infrastructure, à la disponibilité de routes, mais également à l’ensemble de la bureaucratie et de ses obstacles tarifaires qui entravent le commerce interafricain. Dernier point, au moment où les pays africains s’endettent pour financer leurs besoins de développement, il faut qu’ils le fassent de manière soutenable : en ayant une bonne gestion de leur dette extérieure, que ce soit en termes de monnaies dans lesquelles ils empruntent, de maturité et de coût de leur emprunt. C’est aussi un élément important !

Ce qui caractérise l’Afrique, c’est d’abord le contraste des situations. Elle a du mal à passer à l’action, tout prend du temps. Face aux urgences, considérez-vous que le rythme où vont les choses soit acceptable ?  

Tout d’abord, je voudrais qu’on abandonne ce terme générique « Afrique » ! Il faut tenir compte de la cinquantaine de pays, chacun aux réalités et aux rythmes différents. Dans plusieurs pays, oui, les choses vont vite ! Bien sûr, on en voudrait davantage. Certains pays ont réussi à réduire leur pauvreté de manière significative. D’autres encore étaient en conflit, et ont réussi, en 20 ans, à transformer la réalité. C’est le cas du Rwanda, qui croît très vite. Je pourrais évoquer d’autres pays, comme l’Éthiopie, le Botswana, la Côte d’Ivoire… qui affichent des taux de croissance de l’ordre de 10 %. Les choses bougent. La question est celle de savoir si leur situation peut être généralisée à l’ensemble du continent ? Et comment apprendre de l’expérience de ceux qui ont réussi à faire de bonnes choses ? Je crois beaucoup aux échanges d’expériences entre pays africains. Apprendre des voisins ce qui marche pour essayer de le mettre en oeuvre dans son propre pays.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Related Posts