x
Close
African Banker Interview

Slim Feriani : Les ambitions du Fonds souverain de Djibouti

Slim Feriani : Les ambitions du Fonds souverain de Djibouti
  • Publiémars 7, 2022

Créé voici deux ans, le Fonds souverain de Djibouti affiche de nouvelles ambitions, sous la direction de l’ancien ministre tunisien Slim Feriani. Qui nous détaille en quoi le FSD est au cœur de la stratégie de diversifications de ce pays plein d’opportunités, à l’Est de l’Afrique.

Rencontre avec Omar Ben Yedder

Djibouti a souvent réussi à jouer dans la cour des grands. Ce petit pays, en termes de superficie et de population, est aujourd’hui l’un des hubs logistiques les plus sophistiqués d’Afrique.

Au cœur de sa stratégie à plus long terme se trouve une diversification économique rapide qui entend faire du pays un leader dans les télécommunications, la finance, le tourisme, ainsi que pour développer de nouveaux secteurs tels que les énergies et les ressources renouvelables.

L’un des premiers projets lancé par Slim Feriani sera une plateforme de financement participatif pour aider les start-up et les PME, tel qu’il l’avait engagé avec succès en Tunisie. Il travaille également à la création de la première société de leasing.

Slim Feriani, un Tunisien basé à Londres, a été recruté, fin 2021, pour piloter le nouveau Fonds souverain de Djibouti (FSD).

L’ancien ministre en Tunisie (Industrie, puis Mines et énergies renouvelables) compte plus de 25 ans d’expérience dans les marchés financiers internationaux.

Le FSD devrait contribuer à améliorer la gouvernance et à catalyser les investissements dans les secteurs stratégiques de l’économie, tels que les ressources naturelles et l’énergie durables, les télécommunications, les services financiers, les infrastructures, la technologie, le tourisme, la santé et l’éducation. Dès lors, il constitue « un élément clé du plan de diversification économique de Djibouti », nous explique Slim Feriani.

Concernant la structure du fonds, le gouvernement a confié au FSD la gestion des participations qu’il possède dans trois grandes entreprises publiques. L’une d’entre elles est Djibouti Telecom. Le FSD souhaite faire rentrer un partenaire stratégique dans le capital de l’opérateur téléphonique à la hauteur de 40% de son capital.

L’exemple du fonds Temasek de Singapour

Pour démontrer l’envergure du groupe de télécommunications, dont FSD détient l’ensemble du capital, le directeur général pointe du doigt une carte qui dévoile les huit câbles sous-marins passant par Djibouti.

On le sait, le petit pays est un hub de connectivité pour l’Afrique, ainsi qu’entre l’Est et l’Ouest. Les centres de données et les centres d’appels basés à Djibouti offrent des perspectives de développement considérables.

« Djibouti Telecom, comme Djibouti, est un joyaux caché. Une fois que vous les avez polis, les joyaux brillent et vous illuminent. Avec sa localisation et ses câbles sous-marins, Djibouti Telecom devrait être un acteur majeur de l’interconnectivité au sein de l’Afrique et entre l’Afrique et le reste du monde. »

Le cash-flow récurrent du FSD comprend 20% du loyer annuel que les différentes bases militaires paient au gouvernement de Djibouti, ainsi que les dividendes versés par les sociétés au portefeuille.

Enfin, conformément à la loi promulguée en 2020, le mandat du FSD comprend la gestion de 60% des réserves de la CNSS, la caisse nationale de Sécurité Sociale. Historiquement, le portefeuille de la CNSS a été investi en dépôts à terme dans le secteur bancaire du pays. Désormais, l’objectif est de diversifier les réserves de la CNSS dans différentes classes d’actifs.

Comme exemples à suivre, Slim Feriani cite les réussites d’autres fonds tels que celui du Chili ou le fonds de retraite australien. Il admire aussi les fonds universitaires américains très performants tels que ceux de Harvard ou de Yale. « Nous devons être conservateurs et prudents. Nous prendrons des risques mesurés pour générer des rendements décents en dollars, en privilégiant les revenus fixes internationaux, l’immobilier et les classes d’actifs habituelles des fonds de pension. »

 « À bien des égards, notre fonds ressemblera à Temasek, le fonds souverain singapourien, l’un des fonds les plus solides au monde », affirme le gérant du FSD. Les deux pays sont similaires : de petite taille mais au cœur de vastes régions très dynamiques. Djibouti est un pays côtier qui fait 30 fois la taille de l’île de Singapour en termes de masse continentale.

D’ailleurs, Singapour a lancé Temasek avec Singtel, la société de télécommunications de Singapour, il y a environ 45 ans. « Ils n’avaient pas beaucoup de revenus pétroliers ou de toute autre ressource naturelle. Le FSD a été créé avec ce que je considère être les fleurons du pays. » Outre Djibouti Télécom, il cite la holding nationale, Great Horn Investment Holding, dont le fonds détient 40% des parts.

GHIH détient un portefeuille de 27 sociétés qui représentent une part importante de l’économie nationale. La GHIH possède toutes les infrastructures des ports et des zones franches et un diverses entreprises importantes, comme Air Djibouti.

La championne nationale de l’énergie, Électricité de Djibouti, fait aussi partie du portefeuille. Ces trois entreprises, en termes de valeur comptable historique, valent déjà plus d’un milliard de dollars.

Une source d’idées

La stratégie du FSD est de commencer par investir à Djibouti même, puis de se tourner vers des projets qui renforcent l’intégration régionale, avant de chercher à diversifier ses actifs à l’international. « Nous ne pouvons pas parler de construire une Afrique que nous voulons, par des Africains pour des Africains, si nous n’investissons pas nous-mêmes d’abord dans notre continent », considère Slim Feriani. Qui précise : le fonds sera géré avec un portefeuille diversifié, par classes d’actifs, par secteurs et par zones géographiques.

De plus, la taille des investissements variera en fonction des secteurs. L’infrastructure portuaire, par exemple, implique des projets de plusieurs milliards en différentes phases.

Créer une plaque tournante pour les centres de données suppose des investissements en capital plus petits, de l’ordre de quelques millions de dollars. Le fonds sera un investisseur minoritaire, avec une participation pouvant atteindre 25 %.

L’’objectif étant d’encourager les PPP dans lesquels le secteur privé national et international devient le principal moteur de la croissance économique et de la création d’emplois.

Récemment, Meridiam, un important investisseur basé en France, qui compte 18 milliards $ d’actifs sous gestion, était à Djibouti pour évaluer les opportunités d’investissement potentielles, y compris en tant que co-investisseur avec FSD. Slim Feriani voit une opportunité dans un projet de parc industriel en cours appelé Damerjog Industrial Park.

 Il tient à souligner que l’un des principaux atouts de Djibouti est son peuple et sa stabilité. Un point clé à noter pour les investisseurs, car la stabilité du franc de Djibouti (environ 178 DJF pour 1 $), perdure depuis une vingtaine d’années. Un risque de change en moins pour les investisseurs.

D’ailleurs, « cette région regorge de réussites de petits États-nation jouant un rôle immense en matière d’influence économique », explique Slim Feriani qui cite Dubaï en parfait exemple.

Djibouti ne fait pas exception ; « Je suis surpris par l’ampleur des opportunités extraordinaires qu’offre le pays, alors même que j’ai investi dans près d’une centaine tout au long de ma carrière ».

Le gouvernement envisage des investissements de 12 milliards d’euros dans le cadre de son plan de développement national 2020-2024, sur l’hypothèse d’une croissance annuelle d’environ 8,5 % d’ici à 2025. Cela s’inscrit dans le cadre de sa « Vision Djibouti 2035 ». L’accent est mis à moyen terme sur l’inclusion, la connectivité et les institutions.

Dès lors, la mission du FSD sera d’aider à attirer les investisseurs mondiaux pour co-investir avec lui. Avant tout, le travail de son directeur général consiste à créer des opportunités pour les investisseurs ;

il prévoit des Road shows pour présenter ses projets. « Une partie de notre travail consiste à nous assurer que nous sommes une source d’idées ; et faire appel à des co-investisseurs internationaux est un élément crucial de notre activité. »

Trouver le bon tempo

Il évoque aussi le secteur des ressources naturelles, un domaine qu’il connaît bien depuis qu’il a été ministre en Tunisie. « Nous n’en sommes qu’au début de l’aventure, mais le lac Assal, qui se trouve à 150 mètres sous le niveau de la mer, n’a pas du tout été exploité et les études indiquent un grand potentiel de richesses. »

Étant donné que le Fonds va investir pour les générations futures, n’est-il pas un peu risqué de parier d’abord sur Djibouti ? Slim Feriani répond : « C’est une question d’ambition, de timing et de priorités. Il faut se tourner vers Djibouti. Il s’agit d’investissements majeurs et de diversification de l’économie du pays.

Nous essayons d’investir dans plusieurs secteurs, en réduisant le risque que l’économie soit trop dépendante des activités portuaires. Cela étant, notre mandat nous permet d’investir jusqu’à 60% de nos actifs en dehors de Djibouti. »

Le pays a un avantage concurrentiel considérable dans la logistique en tant que plaque tournante desservant l’Éthiopie : environ 90% du commerce éthiopien passe par Djibouti.

Dès lors, compte tenu de cette dépendance, on peut se demander si le conflit en Éthiopie assombrit les perspectives ? La réponse de Slim Feriani est claire : « La combinaison de la Covid-19 et de la crise éthiopienne a eu bien sûr un impact négatif sur les chiffres de croissance de Djibouti.

Mais les mesures prises par le gouvernement ont permis d’amortir le choc et de réduire l’impact de ces deux facteurs. La croissance a repris de plus belle et les perspectives sont excellentes. »

Le FSD devrait contribuer à améliorer la gouvernance et à catalyser les investissements dans les secteurs stratégiques de l’économie, tels que les ressources naturelles et l’énergie durables, les télécommunications, les services financiers, les infrastructures, la technologie, le tourisme, la santé et l’éducation.

Bien entendu, « nous avons tout intérêt, en tant que pays voisin et en tant que pays frère, à ce que la situation s’améliore en Éthiopie, l’une des économies à la croissance la plus rapide au monde ».

L’exigence de résultats

De leur côté, les activités portuaires se diversifient. Le géant marocain OCP vient de conclure un accord pour transporter de grandes quantités de phosphates par les ports de Djibouti, à destination de l’Éthiopie, dans le cadre d’un massif projet d’usine d’engrais. « Et il y a encore tellement plus de projets à réaliser », se félicite Slim Feriani.

Lequel se dit « enthousiasmé » par les opportunités qu’il découvre dans le pays. Il apprécie hautement la volonté politique claire à Djibouti de faire avancer vite les choses et de réussir. Son travail implique de travailler de manière stratégique avec les décideurs politiques tout en présentant des dossiers et des projets d’investissement convaincants pour attirer les acteurs du secteur privé.

Il revient sur son embauche, l’an passé : « Le gouvernement a choisi un grand cabinet de recrutement pour chercher un dirigeant au Fonds. D’après nos premiers contacts, je pense qu’il recherchait quelqu’un avec non seulement une expérience en investissements et qui comprend la finance, et aussi un dirigeant qui peut s’aligner sur leur plan de développement national ».

Slim Feriani loue son conseil d’administration et notamment le président du pays, Ismaïl Omar Guelleh, qu’il qualifie de « visionnaire ».

Cela étant, le responsable sait qu’il devra obtenir des gains rapides pour montrer l’impact que le fonds peut avoir. « L’avenir est très excitant. Nous investirons à long terme, mais le court terme est également important. Nous devons déjà rendre les choses tangibles et avoir de bons résultats. Les gens veulent voir les choses changer en mieux. Certains investissements seront réalisés dès cette année. »

L’un des premiers projets sera une plateforme de financement participatif pour aider les start-up et les PME, tel qu’il l’avait engagé avec succès en Tunisie. Il travaille également à la création de la première société de leasing.

Ces nouveaux projets sont conformes à l’orientation stratégique du pays sur l’inclusion financière et la diversification de l’accès au financement. Autre investissement qui devrait porter ses fruits cette année, celui des Data centers, parallèlement à l’opération Djibouti Telecom.

Enfin, Slim Feriani n’oublie pas « un autre joyau caché » : le tourisme. Et c’est un enfant de la Tunisie, pays touristique par excellence, qui est convaincu de l’avenir brillant de ce secteur à Djibouti.

@ABKF

Écrit par
Par Omar Ben Yedder

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.