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Pourquoi le Nigeria s’attaque à Binance

Pourquoi le Nigeria s’attaque à Binance
  • Publiémai 27, 2024

Non sans fondements juridiques, l’action du Nigeria contre la plateforme de cryptomonnaies Binance tient aussi à la volonté de trouver un bouc émissaire aux difficultés du pays.

 

Binance, la plus grande Bourse de cryptomonnaies au monde, se retrouve mêlée à des batailles juridiques au Nigeria qui cherche à réprimer un secteur qu’il accuse de faciliter les activités criminelles et de saper le naira.

En février 2024, deux cadres supérieurs de Binance ont été arrêtés après s’être rendus au Nigeria pour contester la décision du pays d’interdire plusieurs sites d’échange de cryptomonnaies. Tigran Gambaryan, responsable de la conformité en matière de criminalité financière, et Nadeem Anjarwalla, directeur régional pour l’Afrique, ont tous deux été arrêtés à la suite d’accusations selon lesquelles Binance aurait fermé les yeux sur des infractions pénales, notamment l’évasion fiscale et le blanchiment d’argent.

« N’oublions pas que nous sommes dans un marché haussier, que les appétits sont grands et que la demande n’a jamais été aussi forte, en particulier dans les pays en développement. »

Le gouverneur de la Banque centrale nigériane, Olayemi Cardoso, déclarait alors : « Nous sommes préoccupés par des pratiques qui indiquent des flux illicites passant par un certain nombre de ces plateformes cryptographiques, ou des flux suspects, dans le meilleur des cas. Concernant Binance, rien qu’au cours de l’année écoulée, 26 milliards de dollars ont transité par Binance Nigeria à partir de sources et d’utilisateurs que nous ne pouvons pas identifier de manière satisfaisante. »

Depuis, Nadeem Anjarwalla a réussi à quitter le Nigeria, à l’issue de sa garde à vue. Quelques jours plus tard, il a été inculpé, tout comme Tigran Gambaryan et Binance elle-même, de fraude fiscale et de blanchiment d’argent. Son compagnon est toujours en détention après un refus de libération sous caution le 17 mai.

Ces accusations ne concernent pas que le Nigeria. Le 30 avril, le fondateur et ancien PDG de Binance, Changpeng Zhao, a été condamné à quatre mois de prison aux États-Unis après avoir plaidé coupable d’avoir violé les lois américaines contre le blanchiment d’argent.

En revanche, ce n’est pas la première fois que Binance rencontre des difficultés juridiques au Nigeria. En 2023, la Commission nigériane des opérations de Bourse (SEC) a stipulé : « Binance Nigeria n’est ni enregistrée ni réglementée par la Commission et ses opérations au Nigeria sont donc illégales. Tout membre du public investisseur qui traite avec cette structure le fait à ses propres risques. »

Binance a nié que la société enregistrée localement « Binance Nigeria » ait quoi que ce soit à voir avec elle, ce qui a semé la confusion.

Olaleye Oladimeji, partenaire de Legalpreneur Attorneys and Consulting à Lagos, explique que ces problèmes ont amené Binance « à suspendre ses services aux Nigérians et à retirer de la liste les paires d’échange liées au naira en raison des problèmes juridiques, et plusieurs autres bourses ont pris des mesures similaires pour suspendre la disponibilité des services pour les Nigérians ».

Alors que les autorités n’ont cessé de répéter que les récentes poursuites engagées contre Binance et ses dirigeants étaient motivées par des questions de sécurité nationale, certains acteurs du secteur affirment que le gouvernement nigérian cherche un responsable à la dépréciation rapide du naira.

 

La douleur des réformes du marché

Depuis son entrée en fonction en mai 2023, le président Bola Tinubu a mis en œuvre une série de réformes du marché destinées à attirer les investissements étrangers et à soutenir l’économie nigériane. Il a notamment mis fin à la politique de soutien du naira visant à maintenir la monnaie artificiellement forte et a comblé l’écart entre le taux de change officiel et le taux de change du marché noir.

Sans doute nécessaires, ces réformes ont également entraîné une dévaluation importante du naira et ont donc contribué à une hausse significative des prix des produits importés. Cette situation a suscité une vive réaction politique de la part des citoyens qui luttent contre l’augmentation du coût de la vie.

C’est aussi pour cette raison que le gouvernement nigérian a cherché à rejeter la responsabilité de l’affaiblissement du naira sur les places de cryptomonnaies telles que Binance. En février, Bayo Onanuga, conseiller spécial de Tinubu, a déclaré que Binance avait un « effet délétère » sur l’économie nigériane parce qu’elle permettait aux consommateurs de vendre leurs nairas. Il considère que le Nigeria pourrait imposer une amende de 10 milliards de dollars à l’entreprise en guise de « rétribution », car Binance a « vraiment gâché » l’économie nigériane.

Sceptique, Rume Ophi, un analyste de la Blockchain basé à Lagos, soupçonne des raisons plus profondes pour le déclin du naira que Binance et les cryptomonnaies.

« Les cryptomonnaies n’ont pas contribué au déclin du naira », explique-t-il à African Business. « Ce déclin est dû à l’échec des politiques économiques depuis des années. Les gens utilisent les cryptomonnaies parce qu’ils pensent qu’elles constituent une protection contre l’inflation et qu’elles protègent la valeur de leurs économies contre la dépréciation de la monnaie ».

Oladimeji Olaleye confirme que « les problèmes économiques du Nigeria sont largement dus à la mauvaise gestion financière, à la dépendance au pétrole, à la corruption et à la mauvaise gouvernance. Les cryptomonnaies permettent l’inclusion financière et constituent une alternative moins coûteuse pour les envois de fonds… la plupart des affirmations concernant le déclin du naira semblent être basées sur des impacts théoriques plutôt que sur des données concrètes. »

Ahmed Amer, PDG d’Emurgo Africa, un fonds de capital-risque axé sur les cryptomonnaies basé au Caire, note également qu’il existe peu de preuves suggérant que les cryptomonnaies sont à blâmer pour la faiblesse du naira, comme l’a suggéré le gouvernement nigérian. Il suggère plutôt que l’action des autorités contre Binance pourrait être motivée par un désir de promouvoir le eNaira, une monnaie numérique de Banque centrale qui a été émise en 2021 mais qui a connu une adoption limitée depuis.

Selon le financier, un élément de la position des autorités à l’égard des cryptomonnaies pourrait être « influencé par le lancement de l’eNaira et la façon dont la communauté crypto-monnaie a réagi avec un manque d’enthousiasme et de dédain à son égard ».

 

L’enthousiasme pour les cryptomonnaies

Bien que le statut juridique des cryptomonnaies reste flou, leurs échanges se développent au Nigeria. Entre juillet 2022 et juin 2023, son volume a augmenté de 9 % d’une année sur l’autre, pour atteindre 56,7 milliards $, calcule Blockchain Chainalysis.

Une étude de la Bourse KuCoin montre que 35 % des Nigérians âgés de 16 à 18 ans investissent dans les cryptomonnaies ou les échangent, une autre étude plaçant le Nigeria en tête des pays pour l’utilisation et la possession de cryptomonnaies dans le monde.

Ahmed Amer doute que l’enthousiasme apparent des Nigerians pour les actifs numériques soit entamé par les problèmes juridiques de Binance : « Binance est le leader du marché nigérian et africain des échanges de cryptomonnaies et le besoin de ses services en raison de l’instabilité des monnaies fiduciaires locales est bien plus important que les difficultés juridiques attendues. Les investisseurs particuliers et institutionnels continueront à trouver des moyens d’accéder à la plateforme tant que le besoin sera fort. »

Dès lors, « le gouvernement nigérian tente de créer un précédent pour les entreprises qui opèrent en dehors de ses auspices et sans sa bénédiction », ajoute le PDG d’Emurgo Africa. « Le gouvernement y voit une opportunité de capitaliser sur une vache à lait très liquide. »

Olaleye Oladimeji (Legalpreneur) juge que la restriction de l’accès à Binance et à d’autres bourses peut réduire les volumes de transactions pour les investisseurs particuliers à court terme, mais qu’à long terme, cela ne devrait pas avoir d’importance si des lignes directrices plus claires sont élaborées. Il redoute toutefois que les investisseurs institutionnels ne soient dissuadés de placer des capitaux dans des entreprises nigérianes liées aux cryptomonnaies.

Olayemi Michael Cardoso
Olayemi Michael Cardoso, gouverneur de la Banque centrale du Nigeria.

« Les investisseurs institutionnels et les entreprises pourraient adopter une approche plus prudente en raison des incertitudes réglementaires. Les risques de conformité et les ramifications juridiques potentielles pourraient dissuader les investissements institutionnels importants à court terme. Cela pourrait conduire les start-up de la Blockchain à déplacer leurs opérations ou à créer des filiales dans des régions dotées de cadres réglementaires plus clairs pour les actifs virtuels. »

Il semble peu probable que les batailles juridiques auxquelles Binance est mêlée entament l’enthousiasme des Nigérians pour la crypto plus largement.

Indépendamment de la plateforme utilisée, de nombreux Nigérians ont montré un appétit constant pour l’utilisation des cryptomonnaies afin d’accéder aux services financiers d’une manière moins chère, plus rapide et plus inclusive que ce qui est souvent offert par le secteur financier formel.

« Nous sommes préoccupés par des pratiques qui indiquent des flux illicites passant par un certain nombre de ces plateformes cryptographiques, ou des flux suspects, dans le meilleur des cas. »

L’inflation élevée et la dépréciation rapide de la monnaie, qui continuent d’être un problème au Nigeria et dans d’autres pays africains, signifient également que les investisseurs particuliers continueront probablement à rechercher d’autres réserves de valeur, en particulier à un moment où les prix des cryptomonnaies sont de nouveau à la hausse.

« Binance marche sur des œufs avec les autorités nigérianes et américaines. Cependant, ils continueront à opérer là où ils le peuvent et à générer des flux de trésorerie », reconnaît Ahmad Amer. « Mais si ce n’est pas Binance, une autre plateforme s’y engouffrera et absorbera sa part de marché. N’oublions pas que nous sommes dans un marché haussier, que les appétits sont grands et que la demande n’a jamais été aussi forte, en particulier dans les pays en développement. »

@ABanker

Écrit par
Harry Clynch

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