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African Banker

Paul Derreumaux : Les banques doivent aller plus loin dans leurs transformations

Fondateur et président d’honneur de BOA, Paul Derreumaux connaît bien l’univers bancaire africain qu’il arpente depuis quarante ans. Il analyse, ici, les défis auxquels les banques font face, de la concurrence de nouveaux acteurs numériques à leur accession attendue au financement de grands projets.

Par Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

Vous avez créé le groupe panafricain Bank of Africa dont vous êtes aujourd’hui le Président d’honneur. Vous avez la position du sage…

On peut l’espérer ! C’est aussi la position à partir de laquelle on peut s’intéresser à l’avenir du groupe que l’on a participé activement à créer. Je suis encore attaché au secteur bancaire, et ma position permet de prolonger le passé tout en faisant autre chose.

BOA a été rachetée par la marocaine BMCE. Une opération exemplaire. Comment s’est déroulé le choix de cet interlocuteur ?

En 2007, nous recherchions un partenaire banquier pour appuyer notre développement. Le conseil d’administration de notre holding a décidé de lancer un appel d’offres où nous avons invité des groupes marocains, français et sud-africains.

Parmi les réponses, la BMCE nous a paru la plus proche de nous par son ambition, son ouverture et la place qu’elle était prête à laisser aux actionnaires africains et aux équipes à l’origine de la création et du développement de BOA. Nous avons procédé à une augmentation de capital qui a permis à la BMCE d’entrer, de manière minoritaire, avant quelques années plus tard, de devenir majoritaire.

Vous avez monté ce groupe situé à cheval sur plusieurs zones monétaires. Comment peut-on réussir ce pari et quel a été l’élément moteur de cette dynamique ?

Cette aventure extraordinaire ne pourrait sans doute plus être répétée aujourd’hui. Vous le sous-entendez, la réussite a été celle de toutes les équipes qui ont mêlé en permanence des techniciens très expérimentés qui connaissaient la banque et l’Afrique et beaucoup de jeunes, recrutés en priorité, qui ont grandi en expérience et en responsabilité avec les banques. Certains de nos premiers collaborateurs au Bénin ou au Mali sont aujourd’hui directeurs généraux de banques dans l’UEMOA et c’est l’une de nos plus grandes satisfactions.

Avant 2004, l’Afrique de l’Ouest francophone ne connaissait que ses propres banques. Les nigérianes restaient au Nigeria et les marocaines au Maroc ! En 2004-2005, pour des raisons diverses, le décloisonnement a été général.

Je vous rappelle que la première BOA a été créée ex nihilo au Mali en 1982. En 2010, quand j’ai quitté mes fonctions de président du groupe, la banque était présente dans quatorze pays africains à l’ouest comme à l’est du continent, et en France, avec des banques commerciales, une société de Bourse, une banque de l’habitat, deux fonds d’investissement, des participations dans diverses sociétés et une fondation très active.

En quoi ce parcours est-il original ?

Le caractère exceptionnel de l’aventure réside aussi dans le fait que l’histoire de la BOA est le témoignage vivant de l’évolution historique du système bancaire subsaharien pendant ces presque trente ans, comme le montrent quelques exemples.

En 1982, BOA a été tout de suite entièrement privée et à capitaux majoritairement africains, ce qui était une révolution dans l’espace francophone et dans un système bancaire sinistré. Depuis, cette approche nouvelle est devenue la règle.

Il y a aussi les exigences réglementaires en matière de capital minimum. Nous avons créé la première banque BOA au Mali avec un capital de 300 millions de F.CFA. Six ans plus tard, nous avons créé BOA Bénin avec un capital d’un milliard de F.CFA, ce qui était devenu le seuil légal. En 2007, le capital minimum dans l’UEMOA a été multiplié par cinq et aujourd’hui on ne peut plus créer de banque avec moins de dix milliards de F.CFA.

Un dernier exemple est celui du décloisonnement des régions du continent pour les banques africaines. Avant 2004, l’Afrique de l’Ouest francophone ne connaissait que ses propres banques. Les nigérianes restaient au Nigeria et les marocaines au Maroc ! En 2004-2005, pour des raisons diverses, le décloisonnement a été général. Nous sommes allés en Afrique de l’Est anglophone et les banques nigérianes et marocaines sont venues dans toute l’Afrique francophone.

Avec cette répartition entre plusieurs pays, ne peut-on pas redouter une déperdition d’énergie ?

Il y a un intérêt à être présents dans divers pays car on diversifie les environnements et on peut équilibrer des conjonctures différentes. On permet aussi une synergie qui fait boule de neige. Plus on est connu dans certains pays, plus l’implantation est facilitée dans d’autres. On peut en commun les ressources humaines, techniques, financières. Tandis que la notoriété vous aide auprès de la clientèle.

Certes, on rencontre aussi des contraintes. Il faut que les tendances centrifuges dans les pays soient équilibrées par une coordination et une convergence forte au niveau de la holding qui définit les priorités que chacun doit suivre. L’équilibre évolue au fil du temps. Plus nous avons grandi, plus la holding a pris du poids, ce qui était nécessaire pour maintenir cette homogénéité que nous avons préservée. De nouveaux ratios sont imposés par les banques centrales qui font que les banques les plus grosses sont aussi les moins agiles. Il faut trouver un équilibre entre les points positifs et les éventuelles difficultés.

On compte plusieurs groupes panafricains. Cet univers concurrentiel est-il utile à l’Afrique, n’approche-t-on pas la saturation ?

La densification est une bonne chose car on reste en Afrique à des taux faibles de bancarisation. Toutes les banques centrales tiennent à avoir des banques puissantes qui respectent les ratios réglementaires, qui sont capables d’accorder des crédits les plus importants dans les économies. Les particularités locales ou régionales font que les tendances sont différentes.

Au Kenya, on note récemment une tendance assez forte à la concentration facilitée par les pratiques spécifiques de la zone anglophone. En Afrique de l’Ouest et centrale, de nouvelles banques se créent encore parce que des groupes complètent leur présence régionale ou bien ce sont de toutes nouvelles banques qui apparaissent dans les pays les plus porteurs comme la Côte d’Ivoire et le Sénégal.

Ces banques isolées risquent de rester des banques de niche, mais elles épaississent le paysage local. Les banques sont également soumises à une concurrence de plus en plus forte dans les moyens de paiement avec de nouveaux acteurs, et notamment le Mobile banking et ce que l’écosystème a développé avec ce nouvel instrument.

Les banques classiques sont-elles menacées par la banque du futur ?

Tout dépendra de leur capacité à résister à ces menaces. La pression concurrentielle est certaine et fait que les émetteurs de monnaie électronique (EME) prennent une place de plus en plus importante dans les moyens de paiement de la population et dans la bancarisation dont elles sont un des éléments d’accélération.

Pour l’instant, les banques peuvent réagir au moins de deux manières, d’abord en se plaçant sur le terrain de ces EME par la digitalisation des opérations, ce qui permet plus de rapidité et moins de coûts et facilite la vie des particuliers. Mais surtout, elles restent les seules à avoir le droit de pratiquer le crédit. Elles doivent donc prendre appui sur leurs avantages et en même temps se transformer pour pouvoir rester concurrentielles et reprendre de l’avance dans d’autres domaines.

Le taux de bancarisation est de 12% à 15%, que l’Afrique rencontre de nouvelles difficultés liées à sa dette… En dépit des réussites, comment définir une vision claire ?

Les banques doivent réaliser, on vient de le dire, une première mutation qui leur permette d’être en concurrence avec de nouveaux acteurs très puissants financièrement et qui prennent une part importante du marché des moyens de paiement. Cela se voit en Afrique de l’Est qui était en avance avec Safaricom et M-Pesa et aujourd’hui en Afrique de l’Ouest avec des grands groupes comme Orange qui ont mis l’accent sur cet aspect.

Les banques ont aussi fourni beaucoup d’efforts pour transformer leur approche de clientèle mais elles doivent aller plus loin. Une démarche supplémentaire doit être faîte pour prendre davantage de risques afin que le poids des crédits dans l’économie soit plus important. Cela peut se produire notamment en direction du financement courant de l’économie. Les banques sont encore trop tournées vers les activités de commerce et de services et doivent faire un gros effort d’adaptation vers les PME.

Pour cela, il faut réunir beaucoup de conditions. Il faut de la formation dans cette direction pour les équipes des banques, un environnement plus favorable avec une justice qui protège mieux les créanciers. Il faut aussi que les banques puissent participer au financement de grands projets. Les banques sont pour l’instant trop petites et les États ne conditionnent pas la participation de banques locales au financement de grands projets alors qu’elles pourraient avoir un rôle stimulant en la matière.

Dans certaines régions, on voit le nombre de banques augmenter avec des petits établissements. L’heure est peut-être à une plus grande concentration qui est rendue difficile actuellement par les exigences de conformité et de gestion rapprochée des risques dont les banques font l’apprentissage.

La banque n’est pas seule sur le marché, il y a les Bourses, les fonds d’investissement et le Private equity. Comment cet écosystème fonctionne-t-il et est-il efficace ?

La situation est très fragmentée. Les banques locales sont majoritaires dans le financement courant des économies, c’est-à-dire les crédits à court terme pour le commerce et les crédits à moyen terme peu importants. Viennent enfin les crédits de campagne dans lesquels les banques locales jouent un grand rôle dans les pays où il y a des produits de rente agricole vers l’exportation. À la différence de ce qui se passe en Europe, les banques assurent plus de 80 % de ces financements courants.

Toutes les banques centrales tiennent à avoir des banques puissantes qui respectent les ratios réglementaires, qui sont capables d’accorder des crédits les plus importants dans les économies. Les particularités locales ou régionales font que les tendances sont différentes.

Mais le marché financier est quasiment absent. On voit peu d’emprunts obligataires lancés par des entreprises, et à part en Afrique du Sud, on voit peu de sociétés cotées en Bourse qui financent leur croissance par des augmentations de capital. En revanche, dans les grands projets et les financements étatiques on observe surtout des emprunts sur le marché international, des fonds de Private equity qui interviennent avec de grandes sociétés internationales. Il faudrait donc un ajustement des différents acteurs pour avoir des synergies.

L’État doit stimuler cette transformation, les grandes entreprises internationales doivent accepter de donner un rôle aux acteurs locaux, les banques doivent quitter le confort de leur clientèle traditionnelle pour oser prendre un peu plus de risques et être plus présentes dans ces financements nouveaux essentiels pour le développement.

Fait-on suffisamment attention aux PME, éléments clés du dynamisme économique ? Le crédit est trop cher !

C’est vrai et pour ces petites entreprises l’argent n’est même pas toujours là. La question de l’existence de concours est pour elles un problème essentiel. Les choses bougent lentement. Des sociétés de microfinance sont plus accessibles aux PME mais dont les prêts sont encore plus chers que les prêts bancaires ! Des bailleurs de fonds multiplient les projets pour aider les petites entreprises à se créer mais là encore, la création d’une entreprise coûte quelques millions de francs CFA et ne crée que peu d’emplois. Ce sont des gouttes d’eau dans l’océan du problème de l’emploi en Afrique.

Des choses changent en matière de possibilités de réunir des fonds propres. On voit de plus en plus des fonds d’investissement qui se consacrent à de tout petits projets. La société I&P a créé des fonds pour des sociétés de petite taille déjà opérationnelles dans quelques pays d’Afrique de l’Ouest. En Afrique, surtout anglophones, des Business angels commencent aussi à se créer pour prendre un risque aux côtés d’entreprises naissantes par des prêts et des participations.

Au Mali, dans le cadre d’un regroupement de chefs d’entreprise, nous venons de créer le premier Business angel privé du pays, Mali Angels, destiné à des tout petits financements de TPE qui commencent à fonctionner et ont besoin de quelques millions de francs CFA. Nous avons mené notre première opération, à la mi-mai, à Bamako.

Comment expliquer ce rapport particulier à l’Afrique ? Vous êtes Africain d’une certaine manière et Français toujours mais d’où vient ce lien charnel avec le continent ?

Je crois que c’est avant tout le poids du temps. J’ai passé plus de la moitié de ma vie en Afrique et une bonne partie de ce temps au Mali dont j’ai la nationalité. On ne peut pas passer autant de temps sur ce continent et avoir la chance de vivre l’aventure professionnelle que j’ai vécue sans s’attacher à ces pays. On aime que tout s’y passe bien et on suit attentivement la vie économique et la vie politique. On tente d’être attentif à l’évolution du pays par la réflexion, par la discussion avec l’autre, et on essaie de le faire avancer dans la bonne direction.

HBY et NB

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