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African Banker Interview

Moustapha Sow : L’Afrique doit compter sur elle-même

Moustapha Sow : L’Afrique doit compter sur elle-même
  • Publiénovembre 15, 2021

Face aux défis considérables (démographie, formation, éducation…), l’Afrique exige des moyens. Vous qui êtes revenu en Afrique pour développer des solutions africaines, comment participez-vous à ce nouveau narratif africain pour permettre au continent d’aller plus vite ?

Pour reprendre la fameuse phrase de Warren Buffett, « Quel que soit votre niveau d’intelligence ou votre niveau de technicité, les choses prennent du temps. On ne peut pas faire un enfant en un mois avec neuf femmes différentes ! » Les enjeux considérables et le grand nombre de priorités que vous citez nous imposent une méthode, une discipline et une vision. Nous devons faire plus et cela requiert l’implication de chacun. 

Hormis la volonté politique, concernant la Zone de libre-échange, si l’on veut commercer, il faut d’abord développer des produits ou services avec un avantage comparatif et les échanger entre nous. Aujourd’hui, donnez-moi un produit phare où l’Afrique, en matière de production locale, dispose d’un avantage comparatif ? 

Il est vrai que les dirigeants africains, comme partout ailleurs, ne sont pas exempts de reproches, mais ce serait une solution de facilité de passer notre temps à blâmer les décideurs. Il faut un réveil des consciences et savoir que chacun a sa part de responsabilité, du chef d’État qui fixe un cap, au gouvernement qui doit appliquer une politique de réformes jusqu’au citoyen lambda qui s’implique dans son propre projet au service du pays, et du continent.

Aujourd’hui, le poids démographique fait qu’on a tendance à penser que certains projets tardent à se réaliser. L’urgence du moment doit nous permettre de nous focaliser sur le leapfrogging pour permettre aux jeunes – c’est pour moi l’objectif principal –, de retrouver leur rêve perdu. C’est uniquement dans ce sens-là qu’on peut construire notre Afrique. 

La crise de la Covid-19 met à nu des fragilités considérables. Comment corriger la trajectoire ? 

Chaque crise a ses inconvénients et ses opportunités. Concernant la crise du coronavirus, je préfère me focaliser sur le positif. Il offre au continent africain l’opportunité immense de faire son autocritique et de regarder la réalité en face.

Ce qui se passe avec les vaccinations doit faire ouvrir les yeux à nos dirigeants et aux Africains sur le fait qu’on ne peut pas compter sur autrui pour régler son propre problème. Il faut compter sur soi dans un premier temps pour développer l’économie. Le partenariat vient après. 

Aucun pays n’en a développé un autre. Les pays se développent et les partenariats suivent. L’enseignement de la Covid-19 doit constituer un avertissement : il est temps de compter sur nos ressources.

Le vaccin contre la Covid-19 est le résultat de la technologie et de l’argent. Certains pays en Afrique comme l’Afrique du Sud, le Maroc et l’Égypte ont su démontrer que le continent a la capacité de développer des technologies de pointe. On ne peut pas nous dire qu’il n’y a pas d’argent en Afrique : soit il n’est pas bien mobilisé, soit il n’est pas bien utilisé. Je pense qu’on a tout ce qu’il faut en matière de ressources.

Prenez pour exemple le fait que les meilleurs médecins aux États-Unis viennent du Nigeria et du Ghana. Récemment on a vu un pays comme l’Arabie saoudite venir recruter des médecins au Nigeria. Le premier chirurgien plastique des États-Unis est Ghanéen. Ça veut tout dire. Mais que vaut notre potentiel si nous ne l’exploitons pas ? Malheureusement, les gens partiront d’eux-mêmes ou alors on viendra les chercher directement chez nous. 

En quoi la ZLECAf peut-elle modifier la donne ?

Il faut toujours partir d’un constat. L’Afrique est le continent où les pays commercent le moins entre eux. La moyenne est de 15% alors que pour les autres continents nous sommes entre 50% et 70%. Hormis la volonté politique, si l’on veut commercer, il faut d’abord développer des produits ou services avec un avantage comparatif et les échanger entre nous. Aujourd’hui, donnez-moi un produit phare où l’Afrique, en matière de production locale, dispose d’un avantage comparatif ? 

Notre défi principal est de miser sur l’industrialisation, ce que beaucoup de gouvernements africains ont du mal à comprendre ou à mettre en œuvre aujourd’hui, malheureusement. Le problème de l’emploi, de l’échange entre pays africains, des taux de croissance soutenables et inclusifs ne peuvent pas être résolus à travers d’autres secteurs que l’industrie. L’agriculture est une piste concrète, certes, mais il faut aussi transformer ce que l’on produit, produire ce que l’on transforme et le consommer nous-mêmes avant de l’exporter. 

L’Afrique ne pourra pas déroger à la règle ; le seul moyen de parvenir à une croissance économique soutenable et inclusive qui impacte positivement l’Africain lambda, c’est bien évidemment l’industrialisation. 

Quelles sont les choses essentielles sur lesquelles il faut s’appuyer pour donner cette impulsion à l’Afrique pour qu’elle aille de l’avant ?

Tout d’abord, une meilleure appréciation de notre cher continent. L’Afrique est si difficile qu’il faut avoir une croyance solide en elle pour y exceller, et croyez-moi, tout n’est pas positif !

C’est la raison pour laquelle il faut y associer la volonté et la persévérance. L’amour pour le continent est également un facteur déterminant. Avoir l’intime conviction que le continent a besoin de nous et avoir confiance dans l’existence et la création d’opportunités, restent les points essentiels pour la prise de décision.  

Tout le monde est d’accord pour dire que le continent regorge d’opportunités. Mais il faut être lucide ; ceux qui en bénéficient le plus sont les étrangers. Vous conviendrez que la partie la plus importante devrait revenir aux Africains.

La mondialisation ne peut fonctionner que si les Africains profitent les premiers des opportunités offertes par le continent. Il faut aider la jeunesse africaine à trouver ou retrouver confiance, pour espérer et construire ; à savoir que ce continent est le leur et qu’il leur offre plus d’options aujourd’hui que l’Europe ou les États-Unis. 

Je suis convaincu qu’on ne peut pas passer le plus clair de notre temps à apprendre à quelqu’un que l’histoire occidentale est meilleure que l’histoire africaine, que l’Europe est plus riche que l’Afrique. Lorsque l’on met dans la tête d’une personne que sa culture ou son éducation n’est pas la bonne ou la meilleure, comment voulez-vous qu’elle s’appuie dessus pour réussir ? Il faut impérativement et définitivement casser ce réflexe intellectuel qui pousse les jeunes étudiants africains à penser que la finalité est d’aller en Occident. 

@HBY et NB 

Écrit par
Par Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

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